LOGINCHAPITRE 3.
LE POINT DE VUE DE NAOMIE
Je connais ce couloir comme on connaît le chemin entre son lit et sa salle de bain dans le noir. Sans réfléchir. Sans regarder.
Ce soir, je le traverse en tenant mes escarpins à la main les talons, c'est fini pour aujourd'hui. Mes pieds touchent le parquet froid et je laisse échapper un soupir que je n'entends moi-même qu'à moitié. La migraine derrière l'œil droit est revenue. Pas violente — juste là. Juste assez persistante pour me rappeler que mon corps a des limites que mon compte en banque refuse de respecter.
Je dois aller voir Serge avant de partir.
Ce moment-là le moment Serge c'est la partie de la nuit que j'ai appris à traverser sans y penser trop. Un peu comme se faire arracher un pansement. Vite, sans anticiper, sans regarder.
Son bureau est au fond du couloir, derrière une porte sans plaque — juste du bois sombre et une poignée en laiton que des dizaines de mains ont polie avec le temps. J'ai frappé deux coups. Court, net, professionnel.
— Entre.
Il était là, sous sa lampe de bureau, en train de faire ce qu'il fait toujours à cette heure compter. Des billets, soigneusement alignés, qu'il séparait en piles avec la précision mécanique de quelqu'un qui a fait ce geste des milliers de fois.
Il n'a pas levé les yeux quand je suis entrée.
— Naomie.
— Serge.
J'ai posé mes escarpins contre le mur et je me suis approchée du bureau. Je connaissais le rituel — on s'approche, on attend, on repart avec ce qu'on nous donne. Simple. Répétitif. Humiliant dans une mesure exactement calibrée pour rester supportable.
Il a pris une enveloppe dans le tiroir de gauche déjà préparée, déjà comptée et l'a posée sur le bord du bureau sans la faire glisser vers moi. Je devais m'avancer pour la prendre. Détail minuscule. Jamais anodin.
Je l'ai prise.
Je l'ai ouverte.
Et j'ai compté.
Voilà ce que je vais vous expliquer, parce que c'est important pour comprendre la suite.
Ce soir, j'ai travaillé. Vraiment travaillé. Deux sets complets sur scène chacun demande une préparation physique que les gens sous-estiment systématiquement. La gestion de la salle, la gestion des regards, la gestion de soi-même dans tout ça. Et ensuite la privée quarante-cinq minutes dans cette pièce bordeaux avec un homme que je n'arrivais pas à lire, ce qui coûte plus d'énergie mentale que n'importe quoi d'autre.
Ce que j'ai tenu dans cette enveloppe représentait environ un tiers de ce que ma prestation avait réellement généré pour le club cette nuit.
Un tiers.
J'ai recompté. Pas parce que j'espérais m'être trompée. Juste parce que mon cerveau, parfois, a besoin d'aller jusqu'au bout du constat avant d'accepter de passer à autre chose.
Non. C'était bien ça.
J'ai replié l'enveloppe et je l'ai glissée dans mon sac.
Serge, lui, avait repris son comptage. Comme si la transaction était close. Comme si rien ne méritait d'être dit là-dessus.
J'aurais pu partir. J'aurais dû partir.
— C'est tout ? ai-je dit.
Il a levé les yeux. Pas surpris — il attendait ça, je le voyais à la façon dont ses mains se sont simplement immobilisées sur les billets sans lâcher.
— C'est ce qu'on avait convenu, a-t-il répondu.
— Ce qu'on avait convenu date de huit mois.
— Les termes n'ont pas changé.
— Le tarif de la privée a augmenté de trente pour cent. Mes termes à moi, ils changent quand ?
Un silence. Serge m'a regardée avec ce regard qu'il réserve aux conversations qu'il juge inutiles mais qu'il ne peut pas tout à fait couper court — parce qu'il sait, lui aussi, ce que je représente pour ce club.
— Naomie. Tu me dois encore de l'argent. T'as pas oublié ?
Non. Je n'avais pas oublié.
Personne n'oublie ce genre de chose. On fait semblant, parfois, pour tenir debout. Mais on n'oublie pas.
Il y a dix-huit mois, Serge m'avait avancé une somme. Conséquente. À l'époque, je n'avais pas eu le choix une urgence médicale, ma mère, une facture d'hôpital qui avait la taille d'une plaisanterie cruelle. Il m'avait prêté l'argent sans taux d'intérêt déclaré mais avec quelque chose de bien plus cher en échange ma loyauté. Ma disponibilité. Mon silence sur des marges que d'autres filles, moins bien informées, n'auraient jamais su calculer.
Je lui remboursais chaque mois. Régulièrement. Mais les chiffres avançaient lentement, parce que ce qu'il me reversait avançait lentement aussi.
— Je n'ai pas oublié, ai-je dit calmement.
— Alors tu comprends qu'il faut continuer à bien travailler. Ramener plus. Les clients comme ce soir — il faut en avoir d'autres. Du régulier. Du solide.
— C'est pour ça que je rentre toujours à des heures impossibles, Serge.
Il a posé les billets. M'a regardée vraiment, cette fois.
— Je sais, a-t-il dit. Je sais que tu abats un travail de dingue.
Et là — là — il a fait ce truc qu'il fait parfois, ce truc qui me désarme toujours un peu malgré moi parce que je n'arrive pas à décider si c'est de la vraie humanité ou de la stratégie parfaitement exécutée.
Il a souri.
Un sourire fatigué, presque affectueux, avec cette pointe d'autodérision qu'on ne lui voit que très rarement.
— T'es ma meilleure carte, Naomie. Honnêtement. Ce club tournerait pas pareil sans toi et on le sait tous les deux. T'es un pion précieux et je dis ça dans le meilleur sens du terme, ce qui, je réalise, ne change peut-être pas grand chose.
J'aurais pu lui en vouloir pour le mot. Pion. Précieux, certes mais pion quand même. Une pièce sur un échiquier dont quelqu'un d'autre tient le plateau.
Mais voilà. C'est ça, la vérité de ma situation. Et la vérité, même quand elle est laide, a au moins le mérite d'être nette.
— Je sais, ai-je répondu.
Ni amertume dans la voix, ni résignation ostentatoire. Juste le fait. Je savais. Il savait que je savais. Et on continuait tous les deux à faire comme si ça suffisait.
— Je peux rentrer maintenant ? ai-je ajouté. Je suis épuisée.
Je l'étais vraiment. Cette fatigue-là pas physique seulement, mais l'autre, celle qui creuse derrière les yeux et dans les épaules — cette fatigue avait une adresse précise ce soir et cette adresse portait le nom d'un homme aux yeux sombres assis droit dans un fauteuil de velours.
Serge s'est levé.
Ce mouvement m'a toujours légèrement surprise — parce qu'à son bureau, avec sa lampe et ses billets, il semble compact, presque petit. Debout, il reprend ses cent kilos et sa stature d'ancien boxeur, et l'espace autour de lui se réorganise en conséquence.
Il a contourné le bureau.
Je savais ce qui allait suivre — pas par prescience, par habitude. Serge a ses rituels, lui aussi.
La claque est arrivée — légère, brève, sur la hanche, le genre qu'on donne à une jument qu'on envoie galoper. Familier, presque paternel dans son absurdité, avec cette ambiguïté permanente qui caractérisait à peu près tout dans cet endroit.
— Vas-y, a-t-il dit. Bonne nuit, ma douce Naomie.
Ma douce Naomie.
Il disait ça depuis le premier soir. Depuis la première nuit où j'avais travaillé ici, à vingt-deux ans, avec mes talons neufs qui me faisaient déjà mal et cette conviction que ce serait provisoire. Juste provisoire.
J'ai poussé la porte de sortie. Le froid de novembre m'a cueillie d'un coup — brutal, propre, sans concession. J'ai fermé les yeux une seconde en plein milieu du trottoir, juste pour sentir l'air sur mon visage.
Puis j'ai mis mon manteau, mis mes écouteurs, et j'ai marché.
Dans mon sac, l'enveloppe aux miettes.
Huit mois plus tard.La chambre sent le linge propre et quelque chose de plus doux — ce parfum particulier des premières semaines, cette odeur que je ne savais pas décrire avant de la connaître et que maintenant je reconnaîtrais entre mille.Elle s'appelle Léa.Léa Renoir — ce prénom qu'on avait choisi un soir sur le canapé, sans liste préparée, sans débat long. Il avait dit *Léa* et moi j'avais répété le prénom dans le silence de l'appartement et quelque chose avait décidé que c'était ça.Simple.Net.Comme lui.Elle dort.Ce sommeil des nouveau-nés — absolu, confiant, avec cette façon d'abandonner le corps entier dans le sommeil comme quelqu'un qui n'a pas encore appris à se méfier du monde. Les poings fermés. La bouche légèrement ouverte. Cette respiration que j'avais passé les premières nuits à surveiller avec cette vigilance nouvelle de quelqu'un qui découvre que son cœur peut exister en dehors d'elle.Je la regarde depuis le bord du lit.Je n'arrive pas encore tout à fait à croi
Lefèvre m'a regardé.Vraiment regardé — pas avec l'œil du juriste qui évalue une procédure. Avec l'œil de l'homme qui connaît un autre homme depuis qu'il est né et qui vient d'entendre quelque chose qu'il attendait depuis longtemps.— Vous voulez supprimer la clause de durée déterminée, a-t-il répété lentement.— Oui.— Ce qui signifie—— Ce qui signifie que le mariage n'a plus de date de fin. — J'ai soutenu son regard. — Ce qui signifie que les dix-huit mois n'existent plus. Ce qui signifie que ce que j'ai signé dans cette pièce bordeaux il y a deux mois devient permanent.— C'est une modification contractuelle majeure. Elle doit être acceptée par les deux parties.— Je sais.— Vous en avez parlé à Naomie ?— Pas encore.Il a retiré ses lunettes. Les a polies — ce geste que je connaissais, celui qui précédait les choses qu'il voulait dire en tant qu'homme.— Roméo.— Quoi.— Votre père avait mis cette clause dans son testament parce qu'il vous connaissait. — Il a posé ses lunettes su
LE POINT DE VUE DE ROMÉO J'ai appelé Lefèvre un mardi matin.Pas depuis mon bureau — depuis la cuisine. Naomie était encore dans sa chambre, je l'entendais à travers le couloir, ces sons discrets d'une présence qui commence sa journée.Le test était encore sur le plan de travail.Je l'avais regardé trois fois depuis hier matin. Pas par doute — par cette façon qu'ont les choses réelles d'avoir besoin d'être revérifiées pour qu'on accepte qu'elles le sont vraiment.Deux lignes.Réelles.J'ai composé le numéro.Lefèvre a décroché à la deuxième sonnerie.— Roméo.— Armand. J'ai quelque chose à vous dire.Un silence d'une seconde — ce silence de quelqu'un qui ajuste son attention.— Je vous écoute.— Naomie est enceinte.Le silence qui a suivi était différent du premier.Plus long. Avec cette qualité particulière des silences qui contiennent davantage que l'absence de son — une pensée, une émotion, quelque chose qui cherche sa forme avant de se dire.— Depuis quand ? a-t-il dit finalement
Combien de temps — je ne saurais pas le dire. Le temps avait cette texture particulière des moments qui n'ont pas besoin d'être mesurés.Deux lignes.J'avais pensé à la clause page dix-neuf. À Lefèvre qui l'avait lue à voix haute dans son bureau. À Roméo qui avait tu ce paragraphe dans la pièce bordeaux. À la colère de cette nuit-là — réelle, justifiée, encore présente quelque part.Et puis j'avais pensé à autre chose.À la cuisine un dimanche matin avec les œufs qui brûlaient. Au rire de Roméo — rare, précieux, qui changeait son visage. À je t'aime dit devant trente personnes avec cette voix sans construction. À je vais venir te chercher dans un entrepôt froid.À pour de vrai.Deux lignes.Quelque chose s'est déposé dans ma poitrine.Pas de la peur. Pas de la joie spectaculaire. Quelque chose de plus tranquille. De plus profond. Cette qualité des certitudes qui n'ont pas besoin d'être bruyantes pour être absolues.J'ai posé une main sur mon ventre.Ce geste — instinctif, pas réfléchi
LE POINT DE VUE DE NAOMIE La vie s'installe.Pas d'un coup — progressivement, avec cette façon qu'ont les choses vraies de prendre leur place sans qu'on les y force. Un matin après l'autre. Un café trop chaud. Un pull en cachemire gris. Le square par la fenêtre avec ses arbres qui perdaient leurs dernières feuilles de novembre avant de commencer à attendre le printemps.La vie s'installe et on ne s'en rend compte qu'après — quand on regarde en arrière et qu'on réalise que quelque chose a changé sans qu'on ait eu à le décider.Les premières semaines après la nuit de noces avaient eu cette texture particulière des périodes de reconstruction — pas dramatique, pas spectaculaire. Juste ce travail silencieux de deux personnes qui apprennent à habiter quelque chose de nouveau.Le matin — Roméo qui partait tôt, qui revenait moins tôt qu'avant. Ce changement imperceptible dans ses horaires que j'avais noté sans le commenter.Le soir — le dîner parfois ensemble, parfois séparément selon les ag
Un deuxième doigt vint se joindre au premier, étirant davantage l'orifice résistant. Je haletai, les larmes aux yeux, le corps secoué de spasmes incontrôlables. Il tordait ses doigts à l'intérieur, explorant des territoires vierges, envoyant des signaux confus à mon cerveau qui ne savait plus si c'était de la douleur ou de l'extase.— C'est bien, souffla-t-il en se penchant pour mordre la nuque. Tu prends mes doigts comme une bonne petite . Bientôt, tu prendras ma bite ici aussi.L'image mentale de sa queue énorme enfonçant ce petit trou me fit paniquer et bander en même temps. Je sentais mes sphincters se relâcher enfin, cédant à sa volonté, acceptant l'inévitable. Il le sentit aussi.— Voilà, murmura-t-il avec satisfaction. C'est ça. Lâche prise pour moi.Il retira ses doigts brusquement, laissant le vide une fois de plus, mais cette fois, je savais ce qui allait suivre. Je sentis le poids de son sexe chaud et lourd se poser contre ma fente, puis glisser vers l'arrière, venant nargu







