LOGINCHAPITRE 2.
LE POINT DE VUE DE NAOMIE
J'ai traversé la pièce pour atteindre la petite enceinte encastrée dans le mur. J'ai choisi moi-même la musique c'est un privilège que Serge m'accorde depuis deux ans, parce qu'il a compris que les femmes qui choisissent leur musique travaillent mieux. Earned it— The Weeknd. Le tempo lent, la basse profonde, cette façon qu'a la chanson de ramper plutôt que de marcher.
— Asseyez-vous, ai-je dit sans me retourner.
J'ai entendu le cuir du fauteuil accepter son poids. Je me suis retournée.
Il était assis bien droit, les avant-bras sur les accoudoirs, les mains posées à plat. Pas affalé. Pas crispé non plus. Cette posture étrange de quelqu'un qui sait exactement comment occuper son corps dans n'importe quelle situation.
La musique a commencé.
Et moi aussi.
Je ne vais pas vous mentir sur ce que c'est, une danse privée.
Ce n'est pas ce que les films montrent — ni la vulgarité bon marché des clubs de troisième zone, ni la chorégraphie ultra-léchée des productions hollywoodiennes. C'est quelque chose de bien plus nuancé que les deux. C'est une conversation physique dans laquelle un seul interlocuteur parle, et l'autre écoute avec tout son corps sans avoir le droit de répondre.
C'est du pouvoir. Emballé dans de la musique.
J’ai commencé par les épaules.
Pas un mouvement brusque, non, rien de vulgaire. Juste un roulement lent, comme si mes omoplates voulaient s’échapper de ma peau, puis un relâchement progressif, vertèbre après vertèbre, jusqu’à ce que ma colonne se déploie comme un chat qui s’étire au soleil.
Mes hanches ont trouvé le tempo avant même que j’aie besoin d’y penser. Un, deux, un-two-three—le rythme était là, dans mes os, dans la façon dont mes cuisses se frôlaient à chaque pas, dans le frottement de la soie de ma robe contre l’intérieur de mes genoux.
Je me suis approchée en spirale.
Pas en ligne droite, jamais en ligne droite. Parce que le droit au but, c’est pour les amateurs. Ce qui compte, c’est le trajet. Ce qui compte, c’est de faire en sorte que chaque centimètre parcouru soit une promesse différente. D’abord un pas en arrière, comme si j’hésitais, puis deux sur le côté, les hanches qui oscillent juste assez pour que la fente de ma robe s’entrouvre un peu plus à chaque balance. J’ai vu ses doigts se crisper sur le velours. Bon signe. À deux mètres, ses épaules se sont détendues—imperceptiblement, mais je l’ai vu. Le genre de relâchement qui trahit un homme qui se dit « bon, d’accord, je peux regarder » après s’être juré de ne pas céder.
Puis un mètre.
Là, sa respiration a changé. Plus lente. Plus contrôlée. Comme s’il comptait ses inspirations pour ne pas laisser échapper autre chose—un gémissement, un juron, peu importe. La plupart des hommes font l’inverse : ils essaient de paraître détendus et finissent par se raidir comme des planches. Lui, il faisait l’effort conscient de rester maître de lui-même. Ce n’est pas la même chose. Et c’est bien plus intéressant.
J’ai penché la tête sur le côté, comme si je réfléchissais à quelque chose d’important—peut-être le prix du champagne, peut-être la courbure exacte de ses lèvres—. Puis je me suis avancée encore, assez près pour que mon parfum l’atteigne. Quelque chose de lourd, de vanillé, avec une pointe de tabac froid et cette touche de musc qui colle à ma peau après une douche. « Tu sens ? » ai-je murmuré, même si je savais qu’il sentait. « C’est du Oud Wood. Ça coûte plus cher que ta montre. » Mensonge, bien sûr, mais le genre de mensonge qui fait mouiller les hommes avant même qu’ils ne comprennent pourquoi.
Ses pupilles se sont dilatées.
Pas de façon dramatique, non—juste ce petit frémissement noir au centre de ses iris, comme une porte qui s’entrouvre dans une pièce sombre. J’ai laissé mon regard glisser sur son torse, puis plus bas, là où le tissu de son pantalon commençait à se tendre. « Tu es du genre à tout calculer, toi, hein ? » J’ai posé un genou sur le fauteuil, à côté de sa cuisse, assez près pour que la chaleur de ma peau traverse le cachemire. « Même ça. Même moi. » Ma main a effleuré son épaule en descendant, juste la pression de mes doigts, assez légère pour qu’il se demande si c’était intentionnel.
Il n’a pas répondu. Bien.
Les hommes qui parlent trop gâchent tout. Ceux qui se taisent, eux, ils écoutent. Et celui-là, il écoutait avec tout son corps. Je me suis redressée lentement, en faisant glisser mes paumes le long de mes cuisses, comme pour lisser une robe qui n’avait pas un pli. Puis j’ai tourné le dos—parce que l’attente, c’est un couteau qu’on enfonce doucement—and j’ai commencé à danser pour de vrai.
Mes hanches dessinaient des cercles dans l’air, lents, hypnotiques, tandis que mes bras s’élevaient comme si j’essayais d’attraper quelque chose au-dessus de ma tête. La robe—un truc en soie noire, fendue jusqu’à mi-cuisse et assez moulante pour que chaque mouvement soit une caresse contre ma peau—glissait sur mes hanches à chaque rotation. « Tu te demandes ce qu’il y a dessous, hein ? » J’ai ri, un son bas, presque un grognement. « Rien. Rien du tout. » Encore un mensonge. Il y avait presque rien. Juste un string en dentelle, si fin qu’il disparaissait entre mes fesses, et ces bas résille qui s’accrochaient à mes cuisses comme des toiles d’araignée.
Je me suis penchée en avant, les mains sur mes genoux, le cul en l’air, juste assez pour qu’il voie la courbe de mes fesses se tendre sous la soie. « Tu veux toucher ? » Ma voix était rauque, presque un murmure. « Non. Pas encore. » Parce que le pas encore, c’est ce qui les rend fous. J’ai senti son souffle s’accélérer—juste un peu, juste assez pour que je sache que j’avais gagné.
Puis je me suis retournée.
Face à lui, cette fois. Assez près pour que mes seins frôlent son visage si je me penchais. « Alors ? » J’ai passé un doigt sous son menton, forçant son regard à rencontrer le mien. « Tu vas me dire ce que tu veux, ou est-ce que je dois deviner ? »
Il a enfin ouvert la bouche. « Tout. » Juste un mot. Juste ce tout qui résonnait comme une capitulation.
J’ai souri.
— Vous faites ça depuis longtemps ? a-t-il dit.
La voix était posée, mais la question était inattendue. Les clients ne parlent pas pendant la danse. C'est une règle non-dite que tout le monde respecte parce que tout le monde comprend intuitivement que le silence fait partie de la valeur du moment.
Je me suis arrêtée. Pas brusquement en laissant le mouvement finir naturellement, comme une phrase qu'on conclut avant de répondre à une interruption.
— C'est une drôle de question pour ce contexte, ai-je dit.
— Peut-être. Vous n'êtes pas obligée de répondre.
— Je sais que je ne suis pas obligée.
Un silence. La musique continuait, indifférente.
— Assez longtemps pour être bonne, ai-je dit enfin.
— Je l'avais remarqué.
— Tout le monde le remarque.
— Non, dit-il. Pas comme ça.
Je l'ai regardé. Il m'a regardée. Et dans l'espace entre nos deux regards, quelque chose d'indéfinissable a flotté une demi-seconde avant que je décide, délibérément, de l'ignorer.
— Les hommes qui font des compliments distincts des autres pensent toujours qu'ils sont distincts des autres, ai-je dit.
— Et ils ont souvent tort.
— Presque toujours.
— Presque, a-t-il répété. Pas toujours.
Il n'avait pas souri. Il avait dit ça avec une tranquillité presque provocante, comme quelqu'un qui pose un fait sur une table et attend de voir ce qu'on en fait.
Je ne lui ai pas répondu.
J'ai repris la danse.
Les quarante minutes suivantes se sont passées dans ce drôle d'équilibre — la musique, le mouvement, et par intermittence, ces échanges courts et secs qu'aucun de nous deux ne semblait vouloir vraiment entamer mais qu'aucun de nous deux n'arrivait tout à fait à éviter non plus.
Il ne cherchait pas à me toucher. C'est la chose qui m'a le plus frappée, à posteriori.
Les hommes évitent de toucher par peur des règles, par gêne, par calcul en espérant que la retenue leur vaudra quelque chose d'autre. Lui évitait de toucher comme quelqu'un qui a décidé, pour ses propres raisons, que ce n'était pas ce qu'il voulait. Nuance énorme. Nuance qui m'a occupée bien plus longtemps qu'elle n'aurait dû.
Quand la musique s'est arrêtée — la mienne, celle que j'avais choisie, un enchaînement soigneusement construit qui durait exactement quarante-cinq minutes — je me suis redressée et j'ai lissé ma robe.
— L'heure est presque écoulée, ai-je dit.
Il a hoché la tête. Se levait déjà — ce même mouvement de quelqu'un qui n'a pas besoin de temps pour reprendre ses esprits parce qu'il ne les avait pas tout à fait lâchés.
Il a boutonné sa veste. A plongé la main dans sa poche intérieure. J'ai eu un réflexe pas de peur, plutôt de préparation. Certains clients, à ce moment-là, sortent de l'argent en plus. D'autres sortent un numéro de téléphone plié en quatre. D'autres encore sortent une vanité quelconque une carte de visite, histoire de rappeler qui ils sont dehors.
Il a sorti une enveloppe.
Épaisse. Blanche. Fermée.
Il l'a tenue entre ses doigts un instant pas pour me la donner tout de suite, juste pour que j'en prenne note puis il l'a reposée dans sa poche.
— Bonne nuit, Naomie, a-t-il dit.
Et il est parti.
Je suis restée seule dans la pièce aux murs bordeaux.
La musique s'était tue. La lumière ambrée bourdonnait très légèrement — ce bruit de fond que je n'entendais jamais d'habitude et qui, ce soir, m'était soudainement perceptible.
Je regardais la porte close.
Il s'est retourné depuis la baie vitrée. M'a regardée — et dans ce regard, pour la première fois depuis que je le connaissais, quelque chose qui ressemblait à de la difficulté. Pas de l'hésitation — Roméo n'hésitait pas. Mais une difficulté réelle, celle de quelqu'un qui sait que ce qu'il va dire va changer quelque chose d'irréversible.— Je n'aurais pas voulu officialiser notre union dans le mensonge, a-t-il dit.— Dans le mensonge.— Oui.J'ai posé mes mains à plat sur mes genoux.— Continue.— L'autre soir. Le contrat. — Il a fait une pause. — Tu l'as bien lu avant de signer ?La question m'a légèrement surprise — sa forme, son timing.— Oui, ai-je dit. Je l'ai lu.— Rappelle-moi les clauses principales. Celles que tu as retenues.Je l'ai regardé. Ce n'était pas un test condescendant — quelque chose dans sa façon de demander disait qu'il avait besoin d'entendre ce que j'avais compris. Pour savoir exactement où nous en étions.— Mariage légal, durée dix-huit mois, ai-je dit. Résiden
LE POINT DE VUE DE ROMÉO Naomie me regardait.Je ne respirais pas.Je réalise que c'est une expression qu'on utilise je ne respirais pas sans toujours la mesurer vraiment. Là, c'était exact. Mon corps avait suspendu cette fonction-là pendant les secondes qui ont suivi.Elle me regardait avec cette expression — cette expression que je n'avais jamais vue sur son visage.Pas le regard professionnel. Pas le regard évaluatif. Pas le sourire retenu de quelqu'un qui contrôle la situation.Quelque chose d'ouvert.Quelque chose qui ressemblait, dangereusement, à ce que je venais de dire moi-même.Et puis elle a dit :— Oui.Un mot.Une syllabe.Posée dans ce silence de salle retenue avec la même qualité directe que tout ce qu'elle disait — sans fioriture, sans performance, avec cette simplicité des choses vraies qui n'ont pas besoin d'être habillées.Oui.Quelque chose s'est passé dans ma poitrine.Je ne vais pas chercher le mot exact — il n'en existe probablement pas un seul qui soit suffisa
La salle de réunion avait été transformée pour l'occasion — une table dressée, des lumières différentes, ces détails qui changent l'atmosphère d'un espace sans qu'on puisse pointer exactement ce qui a changé.Douze personnes autour de la table.Les membres seniors du conseil. Lefèvre. Quelques directeurs que je connaissais depuis des années. Des visages qui portaient chacun à leur façon le poids du groupe Renoir — cet héritage commun, cette responsabilité collective.Naomie à côté de moi.Je l'avais sentie évaluer la salle en arrivant — ce réflexe qu'elle avait, cette cartographie instantanée des espaces et des gens, que j'avais appris à reconnaître comme sa façon naturelle d'entrer quelque part. Les épaules droites. Le regard direct. Cette façon d'occuper l'espace sans le revendiquer — qui était, je le savais maintenant, bien plus difficile à tenir qu'elle ne le rendait visible.Le dîner avait commencé.Les conversations — professionnelles d'abord, ce que ces dîners produisaient touj
LE POINT DE VUE DE ROMÉOJ'ai commandé la bague un mardi matin.Pas sur un coup de tête — ou plutôt si, mais le genre de coup de tête qui a été préparé pendant longtemps sans qu'on l'admette. Le genre de décision qu'on prend en une seconde parce que les semaines précédentes l'avaient déjà prise sans qu'on le sache.Le joaillier était rue de la Paix. Un homme d'une soixantaine d'années, discret, avec cette façon de présenter les choses sans pression — sans ce regard des vendeurs qui calculent la commission pendant qu'ils parlent. Il m'avait montré plusieurs pièces. Je les avais regardées.Et j'avais choisi.Pas la plus grande. Pas la plus spectaculaire. Pas celle qui cherchait à impressionner.Un diamant solitaire — taille coussin, monture en or blanc, sobre, net, avec cette façon d'exister sans avoir besoin de déclaration autour.Quelque chose qui lui ressemblait.Le joaillier avait souri — ce sourire de quelqu'un qui reconnaît un homme qui sait ce qu'il cherche.— Pour une femme part
La vendeuse — une femme d'une cinquantaine d'années avec cette élégance naturelle des gens qui travaillent depuis longtemps avec du beau et ont fini par l'incorporer — avait écouté sans intervenir.Puis elle avait dit :— J'ai peut-être quelque chose.Elle avait disparu dans l'arrière-boutique.Jazz et moi avions attendu — Jazz en faisant le tour des portants une dernière fois, moi debout au milieu de la boutique avec ce sentiment étrange de quelqu'un qui réalise progressivement où elle est et pourquoi.La vendeuse est revenue avec une housse.Elle l'a ouverte lentement.Et j'ai vu la robe.Je ne vais pas décrire la robe en termes techniques parce que je ne les ai pas — je ne suis pas couturière, je ne sais pas les noms des coupes et des matières avec la précision de quelqu'un du métier.Je vais dire ce que j'ai vu.Du blanc cassé — presque ivoire, avec cette chaleur que le blanc pur n'a pas. Une coupe qui commençait aux épaules — pas de bretelles fines, des épaules couvertes mais lég
CHAPITRE 28LE POINT DE VUE DE NAOMIE Jazz est arrivée à dix-neuf heures avec une bouteille de vin rouge qu'elle tenait par le col comme un trophée et cette façon d'entrer dans un espace n'importe quel espace comme si elle y avait toujours eu sa place.Elle s'est arrêtée dans l'entrée.A regardé le couloir. Le parquet clair. La lumière. La hauteur des plafonds.— Naomie.— Quoi.— C'est chez toi ça.— C'est chez nous. Temporairement.— Temporairement. — Elle a répété le mot avec ce ton qu'elle avait quand elle trouvait quelque chose à la fois exact et complètement à côté. — Naomie. Il y a des moulures au plafond.— Je sais.— Des vraies moulures. Pas du polyuréthane. Des vraies.— Jazz.— Je dis juste.Elle est entrée — a posé sa veste, sa bouteille, son sac, avec cette aisance de quelqu'un qui s'approprie un endroit en trente secondes. A tourné sur elle-même dans le salon en regardant tout.— J'aurais dû accepter sa proposition moi, a-t-elle dit.— Tu m'as dit de rappeler.— J'aurai







