MasukPOINT DE VUE : LÉA
Je mets trois jours à trouver le courage de le dire à mon père, trois jours pendant lesquels je répète la scène dans ma tête, dans le métro, sous la douche, devant l'établi de l'atelier où je fais semblant de tailler un patron que je n'arrive pas à finir. Mes mots changent à chaque fois, tantôt trop froids, tantôt trop doux, et aucun ne sonne juste, parce que le mensonge a toujours un goût de carton quand on le prépare à l'avance. Le dimanche soir, je cesse de chercher la phrase parfaite. Je prépare son plat préféré, un pot-au-feu que je rate un peu, et je m'assieds en face de lui avec les mains moites. — Papa, j'ai quelque chose à te dire. — Tu me fais peur, quand tu prends cette voix-là. — Je vais me marier. Il repose lentement sa cuillère dans l'assiette. Je vois défiler sur son visage la surprise, l'incrédulité, puis une joie hésitante qui le rajeunit de dix ans, et je me déteste déjà de ce que je m'apprête à construire sur cette joie. Je lui raconte l'histoire que j'ai fabriquée, un homme rencontré dans le cadre de la dette, un coup de foudre qu'aucun de nous n'avait prévu, une urgence à se dire oui avant que la raison ne nous rattrape. Je prononce le nom de Victor Delacroix, et je guette sa réaction comme on guette un orage. — Delacroix, répète-t-il, très bas. — Oui. Je sais que ça paraît soudain. — Soudain, c'est un mot gentil, ma chérie. Il me prend la main par-dessus la table, la serre, mais son sourire reste suspendu quelque part entre la joie et l'inquiétude, et je lis dans ses yeux qu'il voudrait me croire sans y parvenir tout à fait. Je lui dis que Victor va effacer la dette, que ce n'est pas un marché, que nous nous aimons, et chaque phrase me brûle la langue comme du sel. Il m'écoute jusqu'au bout, sans m'interrompre, puis il détourne le regard vers la fenêtre, où la pluie recommence à tomber sur les toits de zinc. — Tu sais que je ne veux pas que tu te sacrifies pour moi. — Je ne me sacrifie pas, papa. Je choisis. Il hoche la tête, lentement, et je comprends qu'il me laisse le dernier mot par tendresse, ou peut-être par fatigue. Nous finissons le repas dans un silence plein, presque confortable, et quand je débarrasse la table, il me serre contre lui, longtemps, en murmurant qu'il veut seulement que je sois heureuse. Camille débarque le lendemain à l'atelier avec deux cafés et une expression qui ne laisse aucune place au doute. Elle referme la porte du bureau derrière elle, pose les gobelets sur le coin de ma table, et me fixe en croisant les bras. — Tu ne l'aimes pas, dit-elle. — Je ne le connais pas. — Alors pourquoi tu l'épouses ? Je ne réponds pas tout de suite, parce que mentir à mon père m'a épuisée, et que mentir à elle me semble impossible. Je lui raconte tout, la proposition, les clauses, les chambres séparées, l'année que je dois traverser à son bras comme dans un rôle appris par cœur. Elle m'écoute en silence, les yeux de plus en plus grands, puis elle se lève, contourne la table et me prend dans ses bras avec une force qui me fait monter les larmes. — Tu es folle, murmure-t-elle contre mes cheveux. Et la plus courageuse que je connaisse. — Je ne suis ni l'une ni l'autre. Je suis juste coincée. — Promets-moi une chose. Si ça tourne mal, si un seul jour tu as peur, tu m'appelles. N'importe quelle heure. — Promis. Elle s'écarte, essuie d'un revers de main une larme qu'elle refuse d'admettre, et se redresse avec ce sourire de bravade qui l'a sauvée de tant de situations. Elle déclare que si je dois me marier avec le milliardaire le plus glacé de Paris, je le ferai au moins avec une robe à ma mesure, et elle m'entraîne sans attendre dans l'arrière-boutique, où dorment les chutes de soie que nous gardons pour les grandes occasions. La couturière du quartier, une vieille amie de ma mère, prend mes mesures en deux heures, épingle, ajuste, hoche la tête avec cet air concentré que j'aime chez les gens qui aiment leur métier. Je choisis une robe simple, ivoire, au col droit et aux manches longues, sans dentelle ni perles, parce que je refuse d'habiller un mensonge de ce qui devrait appartenir à une vérité. Devant le grand miroir, je ne me reconnais pas tout à fait. La jeune femme qui me regarde a les épaules droites, le menton levé, et des yeux brillants que je ne m'explique pas, comme si une partie de moi, bien enfouie, attendait quelque chose de ce jour, malgré tout. Je chasse cette pensée aussitôt, avec une brusquerie qui me surprend. Le soir, je rentre à pied, longeant la Seine pour calmer mon esprit, et je repense à la signature de l'autre nuit, à la main de Victor qui avait frôlé la mienne, à son recul si brutal que j'en ai encore le souvenir dans la peau. Je n'ai rien dit, il n'a rien dit, nous avons échangé quelques phrases protocolaires avant que son assistant ne me raccompagne jusqu'à un taxi. Pourtant, depuis, je ne cesse de revoir ses yeux gris, cette façon qu'il avait de me regarder comme on regarde une chose qu'on s'interdit. Quand j'arrive à l'immeuble, la lumière est encore allumée chez mon père. Je monte l'escalier sans bruit, retire mes chaussures dans l'entrée, et le trouve dans le salon, assis dans son fauteuil, un album de photographies ouvert sur les genoux. C'est celui de mon enfance, celui où je pose devant l'atelier avec mon premier tablier de cuir, trois ans à peine, un sourire édenté. Il ne lève pas les yeux quand je m'approche. — Tu ne dors pas, papa ? — Je réfléchis. Il referme l'album, le pose sur la petite table, et prend le temps de se tourner vers moi, comme s'il pesait chaque mot avant de le laisser sortir. Son visage me semble soudain plus vieux, plus creusé, mais ses yeux, eux, sont d'une lucidité qui me glace. — J'ai fait des recherches, Léa. Je sais qui est cet homme. — Papa… — Je connais ce nom. J'ai connu son grand-père, autrefois, et j'ai connu son père, un peu. Les Delacroix ne font jamais rien sans raison.POINT DE VUE : VICTORLa mairie du septième arrondissement sent la cire et le vieux papier, et je me tiens droit dans la salle des mariages, sous les lustres dorés, avec la sensation absurde de jouer une pièce dont j'ai écrit le texte sans en connaître la fin. Le costume que je porte est celui que j'ai choisi pour les grandes signatures, gris anthracite, impeccable, et pourtant je m'aperçois que je passe mon pouce sur la manchette de ma chemise à intervalles réguliers, un geste de nervosité que je croyais avoir perdu depuis l'adolescence. Julien, derrière moi, fait semblant de ne rien remarquer, ce dont je lui sais gré.Les invités sont peu nombreux, comme convenu : quelques collaborateurs, deux associés triés sur le volet, et de l'autre côté de l'allée, la famille de Léa. Son père est assis au premier rang, très droit, les mains jointes sur les genoux, et il me dévisage depuis mon arrivée avec une gravité qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il pense. À côté de lui, une jeune femme br
POINT DE VUE : LÉAJe mets trois jours à trouver le courage de le dire à mon père, trois jours pendant lesquels je répète la scène dans ma tête, dans le métro, sous la douche, devant l'établi de l'atelier où je fais semblant de tailler un patron que je n'arrive pas à finir. Mes mots changent à chaque fois, tantôt trop froids, tantôt trop doux, et aucun ne sonne juste, parce que le mensonge a toujours un goût de carton quand on le prépare à l'avance. Le dimanche soir, je cesse de chercher la phrase parfaite. Je prépare son plat préféré, un pot-au-feu que je rate un peu, et je m'assieds en face de lui avec les mains moites.— Papa, j'ai quelque chose à te dire.— Tu me fais peur, quand tu prends cette voix-là.— Je vais me marier.Il repose lentement sa cuillère dans l'assiette. Je vois défiler sur son visage la surprise, l'incrédulité, puis une joie hésitante qui le rajeunit de dix ans, et je me déteste déjà de ce que je m'apprête à construire sur cette joie. Je lui raconte l'histoire
POINT DE VUE : VICTORLa porte se referme sur elle, et le bureau me semble soudain trop vaste, trop propre, comme si elle avait emporté avec elle quelque chose que je ne savais pas posséder. Je reste debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, à regarder sa silhouette minuscule traverser l'esplanade sous la pluie, droite, obstinée, sans parapluie, et je me surprends à suivre chacun de ses pas jusqu'à ce que la foule l'avale. Ce n'est qu'à cet instant que je m'aperçois que je retiens mon souffle.Je me détourne avec irritation, parce que ce genre de faiblesse ne me ressemble pas, et je rejoins mon bureau pour appeler Julien. Il arrive en moins d'une minute, tablette sous le bras, les cheveux en désordre, avec cette expression de prudence qu'il adopte chaque fois qu'il devine que je m'apprête à faire quelque chose d'irrationnel. Julien Roche travaille pour moi depuis sept ans, il connaît mes silences mieux que mes ordres, et il sait lire sur mon visage ce que personne d'aut
POINT DE VUE : LÉALa tour Delacroix s'élève au cœur de La Défense comme une lame de verre plantée dans le ciel gris, et je lève la tête vers elle en serrant la bandoulière de mon sac, avec la sensation désagréable d'entrer dans la gueule d'un animal qui ne mange pas, mais qui avale. À huit heures précises, une hôtesse au sourire impeccable me conduit jusqu'à un ascenseur silencieux, qui monte si vite que mes oreilles se bouchent, puis le long d'un couloir sans fenêtre, où mes talons résonnent sur le marbre comme des questions sans réponse.La porte s'ouvre sur un bureau immense, presque nu, dominé par une baie vitrée d'où l'on voit tout Paris étalé sous la pluie, minuscule, docile. Un homme se tient debout devant elle, de dos, les mains dans les poches d'un costume sombre, et il ne se retourne pas tout de suite, comme s'il voulait me laisser le temps de mesurer l'espace avant de me le faire occuper. Puis il pivote, lentement, et je comprends pourquoi la presse n'a jamais su le décrir
POINT DE VUE : LÉALe bureau du banquier sent le café refroidi et le papier trop manipulé, et je m'y assieds avec la désagréable impression d'être convoquée pour une faute que je n'ai pas commise. Monsieur Garnier évite mon regard depuis que je suis entrée, il range un stylo qui n'a pas besoin de l'être, pose sa main à plat sur un dossier bleu dont j'ai appris à redouter la couleur. Derrière la vitre, la rue du Faubourg Saint-Honoré s'agite sous une pluie fine, indifférente, et je pense à l'atelier, à une dizaine de rues d'ici, où les artisans doivent déjà tailler le cuir de la prochaine commande sans savoir qu'elle ne sera peut-être jamais livrée.— Mademoiselle Marchand, commence-t-il enfin, je vais être direct, parce que vous méritez de la clarté.— Je vous écoute.— La banque ne détient plus la créance de votre père. Elle a été rachetée il y a trois mois par un fonds, Delacroix Capital, et le délai de remboursement qui vous avait été accordé expire dans trente jours.Trente jours.







