LOGINPOINT DE VUE : VICTOR
La porte se referme sur elle, et le bureau me semble soudain trop vaste, trop propre, comme si elle avait emporté avec elle quelque chose que je ne savais pas posséder. Je reste debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, à regarder sa silhouette minuscule traverser l'esplanade sous la pluie, droite, obstinée, sans parapluie, et je me surprends à suivre chacun de ses pas jusqu'à ce que la foule l'avale. Ce n'est qu'à cet instant que je m'aperçois que je retiens mon souffle. Je me détourne avec irritation, parce que ce genre de faiblesse ne me ressemble pas, et je rejoins mon bureau pour appeler Julien. Il arrive en moins d'une minute, tablette sous le bras, les cheveux en désordre, avec cette expression de prudence qu'il adopte chaque fois qu'il devine que je m'apprête à faire quelque chose d'irrationnel. Julien Roche travaille pour moi depuis sept ans, il connaît mes silences mieux que mes ordres, et il sait lire sur mon visage ce que personne d'autre n'y a jamais vu. — Alors ? demande-t-il. — Elle a ri. — Elle a ri ? — Puis elle m'a traité de fou. Elle ne m'a pas dit non. Il pose sa tablette sur le coin du bureau, croise les bras, et me regarde d'une façon que je ne lui connais pas, curieuse, presque inquiète. Je lui ordonne de préparer le contrat, tel que je l'ai dicté la veille, sans une virgule de moins, et il hoche la tête sans bouger, ce qui me force à relever les yeux. — Patron, je peux poser une question ? — Tu vas la poser de toute façon. — Si elle n'est qu'un moyen, pourquoi avez-vous regardé la porte pendant trois minutes après son départ ? Je ne réponds pas, parce que je n'ai pas de réponse à lui donner, et il a la sagesse de ne pas insister. Il sort, me laissant seul avec le tic-tac de l'horloge murale et cette sensation étrange, presque physique, d'avoir commis une erreur que je ne saurais pas encore nommer. Je me répète que c'est une transaction, rien d'autre, qu'il s'agit de protéger ce que je veux protéger, que le visage de cette femme, ses yeux couleur de noisette brûlée, la fierté droite de ses épaules, ne comptent pour rien dans l'équation. Le reste de la journée s'écoule dans un brouillard d'appels et de signatures que j'expédie mécaniquement. Je dîne seul, devant un écran que je ne regarde pas, et à vingt-deux heures je renvoie mon chauffeur pour rester à la tour, dans le silence des étages vides, à relire les clauses une à une. Chambres séparées. Contact limité aux apparitions publiques. Absence de tout sentiment. Je les connais par cœur, je les ai écrites moi-même, et pourtant, ce soir, elles me paraissent étrangement fragiles, comme un barrage qu'on bâtirait avec du sable. À vingt-trois heures quarante, je cesse de feindre que je travaille. Je m'assois dans le grand fauteuil, face à la porte, et je regarde l'aiguille avancer, minute après minute, avec une patience que je ne me suis jamais connue. À vingt-trois heures cinquante, je me dis qu'elle ne viendra pas, et que ce sera mieux ainsi, que je trouverai une autre voie, une autre femme, un autre moyen de tenir ma promesse. À vingt-trois heures cinquante-cinq, je me surprends à compter les secondes. La porte s'ouvre à vingt-trois heures cinquante-huit, sans qu'on ait frappé. Elle est là, sur le seuil, les cheveux encore humides, le manteau gris trop fin pour la saison, une feuille froissée serrée dans sa main gauche. Elle paraît épuisée, pâle, et en même temps plus vivante que tout ce que j'ai vu autour de moi depuis des années, et cette vitalité me frappe comme un coup de poing sous les côtes. Je me lève, lentement, pour ne pas laisser paraître que mon corps a réagi avant moi. — Mademoiselle Marchand. — Je ne suis pas venue vous dire oui, répond-elle. Je suis venue lire votre contrat. Je lui tends la chemise grise sans un mot. Elle s'assoit, non pas dans le fauteuil que je lui désigne, mais sur le bord du canapé, comme pour garder la possibilité de partir, et elle lit. Elle lit ligne après ligne, sans hâte, les sourcils légèrement froncés, en annotant de temps à autre une marge avec un crayon qu'elle a sorti de sa poche. Je la regarde faire sans bouger, impressionné malgré moi par la rigueur avec laquelle elle examine chaque mot, comme si elle pesait la valeur d'un cuir avant de le tailler. — Article quatre, dit-elle enfin. « Aucun sentiment ». Comment pensez-vous le mesurer ? — Je ne le mesure pas. Je l'exige. — On n'exige pas ce genre de chose. — On peut s'y engager. Elle relève les yeux, et je soutiens son regard plus longtemps que je ne l'aurais dû. Puis elle reprend sa lecture, tourne la page, s'arrête sur un paragraphe qu'elle relit deux fois avant de poser le crayon. — J'ai deux conditions. La première : la maison Marchand reste ma maison. Son nom, ses ateliers, ses ouvriers, tout. Personne chez vous ne décide de ce que nous fabriquons, ni de la façon dont nous le fabriquons. — Accordé. — La seconde : je garde la direction artistique. Mes modèles, mes choix, mes erreurs. — Accordé aussi. Elle me dévisage, interdite, comme si elle s'attendait à une négociation plus longue, et je comprends qu'elle croyait me trouver plus dur. Je ne lui dis pas que je les aurais accordées dix fois, que je les avais même prévues, que j'avais laissé volontairement ces deux pages vides en espérant qu'elle y inscrirait précisément cela. Elle prend le stylo que je lui tends, hésite un instant, et je vois sa main trembler, très légèrement, au-dessus de la ligne pointillée. — Mon père ne doit jamais savoir, murmure-t-elle. — Il ne le saura pas. — Et si je change d'avis dans trois mois ? — Alors vous aurez perdu la dette, l'atelier, et il ne restera que des regrets. Mais vous serez libre de le faire. Elle inspire profondément, comme quelqu'un qui plonge, puis signe, d'un trait ferme, sans plus trembler. Son prénom, son nom, la date, tout est tracé d'une écriture nette, ronde, un peu penchée vers la droite, et je ne peux m'empêcher de remarquer qu'elle appuie sur le « L » comme si elle voulait le graver dans le papier. Je prends le stylo à mon tour, signe en dessous, et en le lui reprenant, mes doigts frôlent les siens. Un contact léger, à peine une seconde, la chaleur de sa peau, son pouls minuscule, et quelque chose me traverse de la main jusqu'à la poitrine, brutal, incompréhensible, comme une décharge. Je retire mon bras si vite que le stylo roule sur le bureau, et je me détourne, la mâchoire serrée, pour qu'elle ne voie pas ma main trembler dans le dos.POINT DE VUE : VICTORLa mairie du septième arrondissement sent la cire et le vieux papier, et je me tiens droit dans la salle des mariages, sous les lustres dorés, avec la sensation absurde de jouer une pièce dont j'ai écrit le texte sans en connaître la fin. Le costume que je porte est celui que j'ai choisi pour les grandes signatures, gris anthracite, impeccable, et pourtant je m'aperçois que je passe mon pouce sur la manchette de ma chemise à intervalles réguliers, un geste de nervosité que je croyais avoir perdu depuis l'adolescence. Julien, derrière moi, fait semblant de ne rien remarquer, ce dont je lui sais gré.Les invités sont peu nombreux, comme convenu : quelques collaborateurs, deux associés triés sur le volet, et de l'autre côté de l'allée, la famille de Léa. Son père est assis au premier rang, très droit, les mains jointes sur les genoux, et il me dévisage depuis mon arrivée avec une gravité qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il pense. À côté de lui, une jeune femme br
POINT DE VUE : LÉAJe mets trois jours à trouver le courage de le dire à mon père, trois jours pendant lesquels je répète la scène dans ma tête, dans le métro, sous la douche, devant l'établi de l'atelier où je fais semblant de tailler un patron que je n'arrive pas à finir. Mes mots changent à chaque fois, tantôt trop froids, tantôt trop doux, et aucun ne sonne juste, parce que le mensonge a toujours un goût de carton quand on le prépare à l'avance. Le dimanche soir, je cesse de chercher la phrase parfaite. Je prépare son plat préféré, un pot-au-feu que je rate un peu, et je m'assieds en face de lui avec les mains moites.— Papa, j'ai quelque chose à te dire.— Tu me fais peur, quand tu prends cette voix-là.— Je vais me marier.Il repose lentement sa cuillère dans l'assiette. Je vois défiler sur son visage la surprise, l'incrédulité, puis une joie hésitante qui le rajeunit de dix ans, et je me déteste déjà de ce que je m'apprête à construire sur cette joie. Je lui raconte l'histoire
POINT DE VUE : VICTORLa porte se referme sur elle, et le bureau me semble soudain trop vaste, trop propre, comme si elle avait emporté avec elle quelque chose que je ne savais pas posséder. Je reste debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, à regarder sa silhouette minuscule traverser l'esplanade sous la pluie, droite, obstinée, sans parapluie, et je me surprends à suivre chacun de ses pas jusqu'à ce que la foule l'avale. Ce n'est qu'à cet instant que je m'aperçois que je retiens mon souffle.Je me détourne avec irritation, parce que ce genre de faiblesse ne me ressemble pas, et je rejoins mon bureau pour appeler Julien. Il arrive en moins d'une minute, tablette sous le bras, les cheveux en désordre, avec cette expression de prudence qu'il adopte chaque fois qu'il devine que je m'apprête à faire quelque chose d'irrationnel. Julien Roche travaille pour moi depuis sept ans, il connaît mes silences mieux que mes ordres, et il sait lire sur mon visage ce que personne d'aut
POINT DE VUE : LÉALa tour Delacroix s'élève au cœur de La Défense comme une lame de verre plantée dans le ciel gris, et je lève la tête vers elle en serrant la bandoulière de mon sac, avec la sensation désagréable d'entrer dans la gueule d'un animal qui ne mange pas, mais qui avale. À huit heures précises, une hôtesse au sourire impeccable me conduit jusqu'à un ascenseur silencieux, qui monte si vite que mes oreilles se bouchent, puis le long d'un couloir sans fenêtre, où mes talons résonnent sur le marbre comme des questions sans réponse.La porte s'ouvre sur un bureau immense, presque nu, dominé par une baie vitrée d'où l'on voit tout Paris étalé sous la pluie, minuscule, docile. Un homme se tient debout devant elle, de dos, les mains dans les poches d'un costume sombre, et il ne se retourne pas tout de suite, comme s'il voulait me laisser le temps de mesurer l'espace avant de me le faire occuper. Puis il pivote, lentement, et je comprends pourquoi la presse n'a jamais su le décrir
POINT DE VUE : LÉALe bureau du banquier sent le café refroidi et le papier trop manipulé, et je m'y assieds avec la désagréable impression d'être convoquée pour une faute que je n'ai pas commise. Monsieur Garnier évite mon regard depuis que je suis entrée, il range un stylo qui n'a pas besoin de l'être, pose sa main à plat sur un dossier bleu dont j'ai appris à redouter la couleur. Derrière la vitre, la rue du Faubourg Saint-Honoré s'agite sous une pluie fine, indifférente, et je pense à l'atelier, à une dizaine de rues d'ici, où les artisans doivent déjà tailler le cuir de la prochaine commande sans savoir qu'elle ne sera peut-être jamais livrée.— Mademoiselle Marchand, commence-t-il enfin, je vais être direct, parce que vous méritez de la clarté.— Je vous écoute.— La banque ne détient plus la créance de votre père. Elle a été rachetée il y a trois mois par un fonds, Delacroix Capital, et le délai de remboursement qui vous avait été accordé expire dans trente jours.Trente jours.







