Mag-log inPOINT DE VUE : VICTOR
La mairie du septième arrondissement sent la cire et le vieux papier, et je me tiens droit dans la salle des mariages, sous les lustres dorés, avec la sensation absurde de jouer une pièce dont j'ai écrit le texte sans en connaître la fin. Le costume que je porte est celui que j'ai choisi pour les grandes signatures, gris anthracite, impeccable, et pourtant je m'aperçois que je passe mon pouce sur la manchette de ma chemise à intervalles réguliers, un geste de nervosité que je croyais avoir perdu depuis l'adolescence. Julien, derrière moi, fait semblant de ne rien remarquer, ce dont je lui sais gré. Les invités sont peu nombreux, comme convenu : quelques collaborateurs, deux associés triés sur le volet, et de l'autre côté de l'allée, la famille de Léa. Son père est assis au premier rang, très droit, les mains jointes sur les genoux, et il me dévisage depuis mon arrivée avec une gravité qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il pense. À côté de lui, une jeune femme brune aux yeux vifs, qui doit être l'amie dont j'ai lu le nom dans le dossier, me jauge ouvertement, les bras croisés, comme si elle cherchait la faille dans mon armure. — Tu as l'air d'un homme qu'on mène à l'échafaud, souffle une voix derrière moi, amusée, un peu rauque. Je ferme les yeux une seconde avant de me retourner. Ma grand-mère se tient là, minuscule dans son tailleur lavande, appuyée sur sa canne à pommeau d'argent, ses cheveux blancs relevés en un chignon parfait. Mathilde Delacroix a quatre-vingt-deux ans, une intelligence qui a terrorisé trois générations de conseils d'administration, et elle me regarde avec ce sourire en coin qui m'a toujours donné l'impression qu'elle connaissait mes pensées avant moi. — Grand-mère, je vous avais dit que ce n'était pas nécessaire. — Et je t'ai dit que je ne manquerais pour rien au monde le jour où mon petit-fils se marie. Même pour une comédie. Elle prononce ce mot avec une douceur calculée, assez bas pour que personne d'autre n'entende, et je croise son regard clair, d'un bleu délavé mais tranchant comme du verre. Je ne lui ai jamais parlé des clauses, ni de la dette, ni de la nature réelle de cet arrangement. Elle ne m'a rien demandé non plus. Elle sait, simplement, comme elle a toujours su. La porte du fond s'ouvre, et le murmure des invités s'éteint. Léa apparaît au bras de son père, dans une robe ivoire d'une simplicité presque insolente, sans voile, sans bijoux, les cheveux relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèches qui lui effleurent la nuque. Elle avance lentement, le menton levé, les yeux fixés droit devant elle, et je comprends qu'elle regarde un point précis du mur pour ne pas croiser mon regard. Son bouquet de pivoines blanches tremble très légèrement dans sa main, et ce tremblement, que personne d'autre ne remarque peut-être, me serre la poitrine d'une façon que je ne sais pas expliquer. Henri Marchand s'arrête devant moi, lui lâche le bras avec un soin presque cérémonieux, puis me tend la main. Je la serre. Il retient la mienne un peu plus longtemps que nécessaire, assez pour que je sente l'avertissement dans sa paume, et il murmure, si bas que seuls nous deux l'entendons : — Prenez soin d'elle, monsieur Delacroix. Ou ne la touchez pas. — Je vous le promets, dis-je, et je m'étonne de la sincérité de ma propre voix. Léa se place à mes côtés, et la chaleur qui émane d'elle me frappe avant même que je tourne la tête. Je ne l'ai pas revue depuis la signature, et elle me semble à la fois plus pâle et plus lumineuse, comme si ces quelques jours avaient aiguisé ses traits. Elle dégage un parfum de fleurs fraîches et de cuir, étrange, singulier, qui lui ressemble, et je lutte contre l'envie ridicule de respirer plus profondément. L'officier d'état civil commence son discours, une prose convenue sur l'engagement, le respect, la fidélité, que j'écoute à peine. Je sens sa présence contre mon épaule, son souffle contigu au mien, et je compte mentalement les secondes comme un homme qui s'accroche à une rampe. Quand vient le moment des questions, ma voix résonne dans la salle avec un calme qui ne m'appartient pas, et je répète mon oui d'une voix ferme, détachée, exactement celle que j'aurais employée pour conclure une acquisition. — Mademoiselle Léa Marchand, acceptez-vous de prendre pour époux monsieur Victor Delacroix ? Il y a un silence. Un seul, minuscule, à peine assez long pour que les invités s'en aperçoivent. Je tourne la tête, et je vois la gorge de Léa se serrer, ses doigts se crisper sur les pivoines, son regard se poser enfin sur moi, brièvement, avec une expression que je ne saurais nommer, un mélange de défi et de peur et de quelque chose d'autre, de plus profond, qui me coupe le souffle. — Oui, dit-elle. Sa voix est claire, ferme, sans une fêlure. Mathilde, au premier rang, sourit de toutes ses dents. Les alliances glissent à nos doigts, simples bandes d'or que Julien a choisies sans me demander mon avis. La bague de Léa tombe juste, parfaitement, comme si on l'avait mesurée longtemps à l'avance, et je détourne le regard pour ne pas me demander pourquoi. Elle fait glisser la mienne sur mon annulaire avec une application presque tendre, les lèvres légèrement serrées, et ses doigts, quand ils effleurent ma paume, sont glacés. — Vous êtes unis par les liens du mariage, déclare l'officier avec un sourire de circonstance. Vous pouvez embrasser la mariée. Le mot me traverse comme une aiguille. Nous nous sommes mis d'accord sur un baiser rapide, convenu, pour les photographies, quelque chose de sage, de lisse, de contractuel. Je me tourne vers elle, et elle lève vers moi un visage où se lit la même résolution crispée. Nous nous rapprochons d'un pas, un seul, et je pose une main hésitante au creux de sa taille, sentant sous la soie la chaleur de son corps, son souffle court contre mon menton. Je baisse la tête. Mes lèvres devaient se poser sur sa joue. Elles effleurent le coin de sa bouche. Un effleurement à peine, une seconde, moins que cela, mais assez pour qu'un frisson me traverse tout entier, brutal, incandescent, et que je sente Léa retenir son souffle contre moi. Le temps se fige. Les applaudissements éclatent quelque part très loin, dans une autre vie, tandis que je me redresse lentement, le cœur battant comme celui d'un homme qui vient de s'approcher trop près d'un feu. Elle ne me regarde plus. Elle fixe le sol, les joues rougies, ses doigts toujours serrés sur le bouquet. Je comprends, à la manière dont sa poitrine se soulève, qu'elle a ressenti la même chose que moi, et que nous venons de faire exactement ce que le contrat nous interdisait de commencer.POINT DE VUE : VICTORLa mairie du septième arrondissement sent la cire et le vieux papier, et je me tiens droit dans la salle des mariages, sous les lustres dorés, avec la sensation absurde de jouer une pièce dont j'ai écrit le texte sans en connaître la fin. Le costume que je porte est celui que j'ai choisi pour les grandes signatures, gris anthracite, impeccable, et pourtant je m'aperçois que je passe mon pouce sur la manchette de ma chemise à intervalles réguliers, un geste de nervosité que je croyais avoir perdu depuis l'adolescence. Julien, derrière moi, fait semblant de ne rien remarquer, ce dont je lui sais gré.Les invités sont peu nombreux, comme convenu : quelques collaborateurs, deux associés triés sur le volet, et de l'autre côté de l'allée, la famille de Léa. Son père est assis au premier rang, très droit, les mains jointes sur les genoux, et il me dévisage depuis mon arrivée avec une gravité qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il pense. À côté de lui, une jeune femme br
POINT DE VUE : LÉAJe mets trois jours à trouver le courage de le dire à mon père, trois jours pendant lesquels je répète la scène dans ma tête, dans le métro, sous la douche, devant l'établi de l'atelier où je fais semblant de tailler un patron que je n'arrive pas à finir. Mes mots changent à chaque fois, tantôt trop froids, tantôt trop doux, et aucun ne sonne juste, parce que le mensonge a toujours un goût de carton quand on le prépare à l'avance. Le dimanche soir, je cesse de chercher la phrase parfaite. Je prépare son plat préféré, un pot-au-feu que je rate un peu, et je m'assieds en face de lui avec les mains moites.— Papa, j'ai quelque chose à te dire.— Tu me fais peur, quand tu prends cette voix-là.— Je vais me marier.Il repose lentement sa cuillère dans l'assiette. Je vois défiler sur son visage la surprise, l'incrédulité, puis une joie hésitante qui le rajeunit de dix ans, et je me déteste déjà de ce que je m'apprête à construire sur cette joie. Je lui raconte l'histoire
POINT DE VUE : VICTORLa porte se referme sur elle, et le bureau me semble soudain trop vaste, trop propre, comme si elle avait emporté avec elle quelque chose que je ne savais pas posséder. Je reste debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, à regarder sa silhouette minuscule traverser l'esplanade sous la pluie, droite, obstinée, sans parapluie, et je me surprends à suivre chacun de ses pas jusqu'à ce que la foule l'avale. Ce n'est qu'à cet instant que je m'aperçois que je retiens mon souffle.Je me détourne avec irritation, parce que ce genre de faiblesse ne me ressemble pas, et je rejoins mon bureau pour appeler Julien. Il arrive en moins d'une minute, tablette sous le bras, les cheveux en désordre, avec cette expression de prudence qu'il adopte chaque fois qu'il devine que je m'apprête à faire quelque chose d'irrationnel. Julien Roche travaille pour moi depuis sept ans, il connaît mes silences mieux que mes ordres, et il sait lire sur mon visage ce que personne d'aut
POINT DE VUE : LÉALa tour Delacroix s'élève au cœur de La Défense comme une lame de verre plantée dans le ciel gris, et je lève la tête vers elle en serrant la bandoulière de mon sac, avec la sensation désagréable d'entrer dans la gueule d'un animal qui ne mange pas, mais qui avale. À huit heures précises, une hôtesse au sourire impeccable me conduit jusqu'à un ascenseur silencieux, qui monte si vite que mes oreilles se bouchent, puis le long d'un couloir sans fenêtre, où mes talons résonnent sur le marbre comme des questions sans réponse.La porte s'ouvre sur un bureau immense, presque nu, dominé par une baie vitrée d'où l'on voit tout Paris étalé sous la pluie, minuscule, docile. Un homme se tient debout devant elle, de dos, les mains dans les poches d'un costume sombre, et il ne se retourne pas tout de suite, comme s'il voulait me laisser le temps de mesurer l'espace avant de me le faire occuper. Puis il pivote, lentement, et je comprends pourquoi la presse n'a jamais su le décrir
POINT DE VUE : LÉALe bureau du banquier sent le café refroidi et le papier trop manipulé, et je m'y assieds avec la désagréable impression d'être convoquée pour une faute que je n'ai pas commise. Monsieur Garnier évite mon regard depuis que je suis entrée, il range un stylo qui n'a pas besoin de l'être, pose sa main à plat sur un dossier bleu dont j'ai appris à redouter la couleur. Derrière la vitre, la rue du Faubourg Saint-Honoré s'agite sous une pluie fine, indifférente, et je pense à l'atelier, à une dizaine de rues d'ici, où les artisans doivent déjà tailler le cuir de la prochaine commande sans savoir qu'elle ne sera peut-être jamais livrée.— Mademoiselle Marchand, commence-t-il enfin, je vais être direct, parce que vous méritez de la clarté.— Je vous écoute.— La banque ne détient plus la créance de votre père. Elle a été rachetée il y a trois mois par un fonds, Delacroix Capital, et le délai de remboursement qui vous avait été accordé expire dans trente jours.Trente jours.







