MasukPOINT DE VUE : LÉA
La tour Delacroix s'élève au cœur de La Défense comme une lame de verre plantée dans le ciel gris, et je lève la tête vers elle en serrant la bandoulière de mon sac, avec la sensation désagréable d'entrer dans la gueule d'un animal qui ne mange pas, mais qui avale. À huit heures précises, une hôtesse au sourire impeccable me conduit jusqu'à un ascenseur silencieux, qui monte si vite que mes oreilles se bouchent, puis le long d'un couloir sans fenêtre, où mes talons résonnent sur le marbre comme des questions sans réponse. La porte s'ouvre sur un bureau immense, presque nu, dominé par une baie vitrée d'où l'on voit tout Paris étalé sous la pluie, minuscule, docile. Un homme se tient debout devant elle, de dos, les mains dans les poches d'un costume sombre, et il ne se retourne pas tout de suite, comme s'il voulait me laisser le temps de mesurer l'espace avant de me le faire occuper. Puis il pivote, lentement, et je comprends pourquoi la presse n'a jamais su le décrire autrement que par des adjectifs froids : des traits nets, une mâchoire trop dure, des yeux gris acier où rien ne bouge, ni curiosité ni mépris, seulement une attention terrible, tranquille, qui me traverse de part en part. — Mademoiselle Marchand. Vous êtes à l'heure. — Vous m'avez donné une heure, monsieur Delacroix. Je n'ai pas l'habitude de la gaspiller. Quelque chose passe dans son regard, trop rapide pour que je le nomme, puis disparaît. Il m'indique un fauteuil d'un geste sobre et ne s'assoit qu'une fois que je me suis installée, ce qui m'agace autant que cela me rassure, parce que la politesse est la seule chose que je ne m'attendais pas à trouver ici. — Je vais vous épargner les préambules, dit-il. Votre père doit à ma société un peu plus de deux millions d'euros. Il ne pourra pas les rembourser dans les délais, et vous le savez. — Je sais surtout que vous avez racheté cette dette il y a trois mois, sans qu'aucun de nous ne vous ait rien demandé. Je voudrais comprendre pourquoi. — Vous comprendrez en écoutant la suite. Il contourne le bureau, ouvre un tiroir, en sort une chemise grise qu'il pose devant moi sans l'ouvrir, comme on pose une carte face cachée. Je ne la touche pas. Je garde les mains serrées sur mes genoux, le dos droit, parce que je refuse de lui laisser voir que mon cœur cogne si fort qu'il couvre presque le bruit de la pluie contre la vitre. — Je vous propose d'effacer la totalité de la dette, reprend-il d'une voix égale. Les prêts, les intérêts, la garantie personnelle de votre père. En échange, vous m'épousez. Le mot reste suspendu entre nous, absurde, énorme, et je crois d'abord avoir mal entendu. Puis je l'entends de nouveau, intact, dans le silence qu'il laisse volontairement durer, et un rire nerveux m'échappe avant que je puisse le retenir, un rire court, presque cassé, que je regrette aussitôt. — Vous plaisantez. — Je ne plaisante jamais, mademoiselle Marchand. — Alors vous êtes fou. — Peut-être. Mais je suis aussi sérieux que votre banquier. Je me lève, trop brusquement, et le fauteuil recule en grinçant sur le parquet. La colère me monte au visage, chaude, humiliante, parce que je sens bien qu'il a prévu ma réaction, qu'il l'a peut-être même déjà classée dans un dossier, entre deux hypothèses. Je lui dis que je ne suis pas à vendre, que mon père préférerait perdre l'atelier plutôt que de me savoir livrée à un inconnu, que je ne comprends pas quel genre d'homme peut croire qu'on achète une épouse comme on rachète une créance. Il me laisse parler jusqu'au bout, sans m'interrompre, sans bouger, et ce calme me met hors de moi plus encore que ne l'aurait fait un éclat de voix. — Vous avez fini ? — Non. Je n'ai pas fini. Vous n'avez même pas la décence de m'expliquer vos raisons. — Parce que vous n'en avez pas besoin pour décider. Il fait un pas vers moi, un seul, et s'arrête à une distance exacte, trop proche pour être anodine, trop respectueuse pour être menaçante. Je sens son parfum, quelque chose de frais et de boisé, discret, qui contraste avec la dureté de son visage, et je déteste que mon corps le remarque avant mon esprit. — Voici les termes, dit-il. Un an de mariage. Pas un jour de plus, pas un jour de moins. Vous habiterez chez moi, dans une chambre séparée de la mienne. Nous nous montrerons ensemble en public quand ce sera nécessaire, et vous jouerez votre rôle avec conviction. En dehors de ces occasions, nous ne nous toucherons pas. Et il n'y aura aucun sentiment entre nous, ni de votre côté, ni du mien. — C'est une farce. — C'est un contrat. À l'issue de l'année, vous serez libre, la dette effacée, l'atelier sauvé. Votre père ne saura jamais ce que vous avez payé. Ce qu'il dit là, précisément, me coupe le souffle. Il a visé l'endroit exact où je suis la plus fragile, celui que personne ne devrait connaître, et je le dévisage avec une rage froide, presque admirative, tant sa précision est cruelle. Mon père. Les comprimés cachés sous le journal, les mains tremblantes, le sourire trop large. Je ferme les yeux une seconde pour retrouver mon équilibre, puis je les rouvre et le regarde droit, sans trembler. — Vous ne me connaissez pas, monsieur Delacroix. — Vous seriez surprise de voir tout ce que je sais. Il a répondu trop vite, trop bas, et pendant une fraction de seconde son regard glisse vers mes lèvres avant de remonter à mes yeux, si brièvement que je pourrais croire l'avoir rêvé. Mon cœur fait un bond ridicule, qui me met en colère contre moi-même. Je recule d'un pas, je rattrape mon sac, je me force à penser à l'atelier, à l'odeur du cuir neuf, à ces vieux outils que Gaston affûte chaque matin avec une patience d'orfèvre, pour que rien dans mon visage ne trahisse le trouble qui me traverse. — Pourquoi moi ? demande-je malgré moi, d'une voix plus basse que je ne l'aurais voulu. Il y a mille femmes à Paris qui accepteraient pour bien moins. — Précisément. — Ce n'est pas une réponse. — C'est la seule que vous aurez aujourd'hui. Je le fixe un long moment, cherchant sur ses traits une fissure, une hésitation, un détail qui me dirait qui il est vraiment, mais il demeure parfaitement lisse, comme un lac gelé qu'on devine profond sans jamais pouvoir le sonder. Je comprends que je ne tirerai rien de plus de lui ce matin, et que cette seule certitude suffit à me faire peur. Je gagne la porte, la main déjà sur la poignée, quand sa voix me rattrape, calme, presque douce, ce qui est pire que tout. — Mademoiselle Marchand. Je me retourne à demi, sans le regarder. — Vous avez jusqu'à demain minuit pour me dire non.POINT DE VUE : VICTORLa mairie du septième arrondissement sent la cire et le vieux papier, et je me tiens droit dans la salle des mariages, sous les lustres dorés, avec la sensation absurde de jouer une pièce dont j'ai écrit le texte sans en connaître la fin. Le costume que je porte est celui que j'ai choisi pour les grandes signatures, gris anthracite, impeccable, et pourtant je m'aperçois que je passe mon pouce sur la manchette de ma chemise à intervalles réguliers, un geste de nervosité que je croyais avoir perdu depuis l'adolescence. Julien, derrière moi, fait semblant de ne rien remarquer, ce dont je lui sais gré.Les invités sont peu nombreux, comme convenu : quelques collaborateurs, deux associés triés sur le volet, et de l'autre côté de l'allée, la famille de Léa. Son père est assis au premier rang, très droit, les mains jointes sur les genoux, et il me dévisage depuis mon arrivée avec une gravité qui ne laisse aucun doute sur ce qu'il pense. À côté de lui, une jeune femme br
POINT DE VUE : LÉAJe mets trois jours à trouver le courage de le dire à mon père, trois jours pendant lesquels je répète la scène dans ma tête, dans le métro, sous la douche, devant l'établi de l'atelier où je fais semblant de tailler un patron que je n'arrive pas à finir. Mes mots changent à chaque fois, tantôt trop froids, tantôt trop doux, et aucun ne sonne juste, parce que le mensonge a toujours un goût de carton quand on le prépare à l'avance. Le dimanche soir, je cesse de chercher la phrase parfaite. Je prépare son plat préféré, un pot-au-feu que je rate un peu, et je m'assieds en face de lui avec les mains moites.— Papa, j'ai quelque chose à te dire.— Tu me fais peur, quand tu prends cette voix-là.— Je vais me marier.Il repose lentement sa cuillère dans l'assiette. Je vois défiler sur son visage la surprise, l'incrédulité, puis une joie hésitante qui le rajeunit de dix ans, et je me déteste déjà de ce que je m'apprête à construire sur cette joie. Je lui raconte l'histoire
POINT DE VUE : VICTORLa porte se referme sur elle, et le bureau me semble soudain trop vaste, trop propre, comme si elle avait emporté avec elle quelque chose que je ne savais pas posséder. Je reste debout devant la baie vitrée, les mains dans les poches, à regarder sa silhouette minuscule traverser l'esplanade sous la pluie, droite, obstinée, sans parapluie, et je me surprends à suivre chacun de ses pas jusqu'à ce que la foule l'avale. Ce n'est qu'à cet instant que je m'aperçois que je retiens mon souffle.Je me détourne avec irritation, parce que ce genre de faiblesse ne me ressemble pas, et je rejoins mon bureau pour appeler Julien. Il arrive en moins d'une minute, tablette sous le bras, les cheveux en désordre, avec cette expression de prudence qu'il adopte chaque fois qu'il devine que je m'apprête à faire quelque chose d'irrationnel. Julien Roche travaille pour moi depuis sept ans, il connaît mes silences mieux que mes ordres, et il sait lire sur mon visage ce que personne d'aut
POINT DE VUE : LÉALa tour Delacroix s'élève au cœur de La Défense comme une lame de verre plantée dans le ciel gris, et je lève la tête vers elle en serrant la bandoulière de mon sac, avec la sensation désagréable d'entrer dans la gueule d'un animal qui ne mange pas, mais qui avale. À huit heures précises, une hôtesse au sourire impeccable me conduit jusqu'à un ascenseur silencieux, qui monte si vite que mes oreilles se bouchent, puis le long d'un couloir sans fenêtre, où mes talons résonnent sur le marbre comme des questions sans réponse.La porte s'ouvre sur un bureau immense, presque nu, dominé par une baie vitrée d'où l'on voit tout Paris étalé sous la pluie, minuscule, docile. Un homme se tient debout devant elle, de dos, les mains dans les poches d'un costume sombre, et il ne se retourne pas tout de suite, comme s'il voulait me laisser le temps de mesurer l'espace avant de me le faire occuper. Puis il pivote, lentement, et je comprends pourquoi la presse n'a jamais su le décrir
POINT DE VUE : LÉALe bureau du banquier sent le café refroidi et le papier trop manipulé, et je m'y assieds avec la désagréable impression d'être convoquée pour une faute que je n'ai pas commise. Monsieur Garnier évite mon regard depuis que je suis entrée, il range un stylo qui n'a pas besoin de l'être, pose sa main à plat sur un dossier bleu dont j'ai appris à redouter la couleur. Derrière la vitre, la rue du Faubourg Saint-Honoré s'agite sous une pluie fine, indifférente, et je pense à l'atelier, à une dizaine de rues d'ici, où les artisans doivent déjà tailler le cuir de la prochaine commande sans savoir qu'elle ne sera peut-être jamais livrée.— Mademoiselle Marchand, commence-t-il enfin, je vais être direct, parce que vous méritez de la clarté.— Je vous écoute.— La banque ne détient plus la créance de votre père. Elle a été rachetée il y a trois mois par un fonds, Delacroix Capital, et le délai de remboursement qui vous avait été accordé expire dans trente jours.Trente jours.







