LOGINLydia
Nous traversons Paris sous la pluie. Les essuie-glaces battent la mesure. Un rythme lent, régulier, hypnotique. Le chauffeur allume la radio. Une chanson d'amour triste. Il la chante à mi-voix, faux, sans s'en rendre compte.
— Vous êtes mariée aujourd'hui ?
Je sursaute. Il me regarde dans le rétroviseur. Ses yeux sont petits, bruns, plissés par l'âge. Pas méchants. Juste curieux.
— Oui.
— Et vous rentrez seule en taxi le soir de votre mariage ?
— Oui.
Il secoue la tête.
— C'est pas normal, ça. Le marié, il est où ?
Je ne réponds pas. Je tourne la tête vers la vitre. Mon reflet me fixe. Une jeune femme pâle aux yeux rouges, aux cheveux collés, à la robe trempée. Une jeune femme qui vient de se marier et qui rentre seule, en taxi, dans une maison qui n'est pas la sienne.
— Il a une réunion, je finis par dire.
Ma voix est plate. Vide. Je ne la reconnais pas.
Le chauffeur ne dit plus rien. Il éteint la radio. Il conduit en silence sous la pluie qui redouble.
Le trajet dure une heure. Une heure à regarder Paris disparaître, remplacé par la banlieue, puis par la campagne. Les champs détrempés. Les arbres nus de l'automne. Le ciel bas et gris qui écrase tout.
Quand nous arrivons devant les grilles du manoir, le chauffeur se retourne.
— Vous êtes sûre que vous voulez entrer là-dedans ?
Je regarde le manoir au bout de l'allée de marronniers. Ses tours crénelées. Ses fenêtres à meneaux qui ressemblent à des yeux vides. Sa façade de pierre grise ruisselante de pluie.
— Je n'ai pas le choix.
Je paie avec l'argent que ma mère m'a glissé ce matin, dans une enveloppe, sans un mot. Je descends du taxi. La pluie me frappe aussitôt.
Le chauffeur reste un moment, moteur allumé, comme s'il hésitait. Puis il fait demi-tour et repart. Ses feux arrière disparaissent dans la brume.
Je suis seule devant les grilles du manoir Sterling.
Je les pousse. Elles grincent. Le bruit se répercute dans l'allée déserte.
Je commence à marcher vers la grande porte de chêne. Mes pas crissent sur le gravier mouillé. La pluie continue de tomber. Elle lave Paris. Elle lave mes larmes. Elle lave tout, sauf ce poids dans ma poitrine.
Ce n'est pas un vrai mariage.
Je le sais.
Mais ce n'est pas non plus une vraie vie.
Et ça, je ne sais pas encore comment je vais le supporter.
Lydia
Le manoir Sterling se dresse au bout de l'allée de marronniers centenaires comme une bête de pierre endormie. Il est plus grand que sur les photos. Plus sombre. Plus vieux. Ses tours crénelées percent le ciel bas de l'automne, ses fenêtres à meneaux ressemblent à des yeux vides qui me regardent approcher sans me voir. La façade est couverte de lierre, un lierre ancien, aux tiges épaisses comme des bras, qui s'accroche aux pierres avec l'obstination des choses qui ne veulent pas mourir.
C'est un château sorti d'un conte de fées dont on aurait arraché toutes les pages heureuses. Il ne reste que le début, quand l'héroïne arrive dans la maison de l'ogre, et la fin, quand elle s'enfuit en y laissant un morceau d'elle-même. Le milieu, celui où le prince charmant apparaît, celui où l'amour triomphe, a été soigneusement découpé aux ciseaux et brûlé dans la grande cheminée que j'aperçois derrière une fenêtre du rez-de-chaussée.
Mes chaussures sont trempées. La robe bleu marine me colle à la peau comme une seconde peau trop froide. Mes cheveux dégoulinent dans mon cou. Je dois avoir l'air d'une naufragée échouée sur le gravier impeccable de l'allée.
La gouvernante m'attend en haut du perron. Elle est apparue sans bruit, comme une figure de cire qui aurait toujours été là. Raide. Impassible. Cheveux gris tirés en chignon si serré que ses tempes en paraissent étirées, que la peau de son front semble trop tendue sur les os. Elle porte une robe noire montante, fermée jusqu'au cou par une petite broche en argent représentant un lion rampant. Les armes des Sterling. Même les domestiques portent les chaînes de la famille.
— Madame Sterling vous attend dans le petit salon.
Sa voix est plate, sans timbre, comme une porte qui se ferme doucement. Je ne sais pas de quelle Madame Sterling elle parle. Moi ? Impossible. Je ne suis Madame Sterling que depuis ce matin, et personne dans cette maison ne semble considérer que ce titre m'appartienne vraiment. La mère d'Ethan ? Plus probable. Clara Sterling, dont j'ai entendu parler comme on parle d'une tempête lointaine qui approche. Le fantôme de la première épouse ? Celle qui s'est suicidée en 1923, dans une baignoire, les veines ouvertes. Celle dont la chambre est fermée à clé depuis cent ans.
Je ne pose pas la question. Je suis trop fatiguée. Trop trempée. Trop vide.
Je la suis dans un dédale de couloirs. Le manoir est un labyrinthe conçu pour perdre les étrangers, pour les égarer jusqu'à ce qu'ils abandonnent et se laissent dévorer par les murs. Des couloirs qui bifurquent sans raison, des escaliers qui ne mènent nulle part, des portes qui s'ouvrent sur d'autres portes qui s'ouvrent sur des pièces vides.
Des tableaux partout. Des ancêtres Sterling qui me toisent depuis leurs cadres dorés. Des hommes en uniforme, poitrine bombée, moustache fière, le regard dur de ceux qui ont conquis des terres et brisé des vies. Des femmes en robe à crinoline, taille étranglée dans des corsets, visages pâles et lointains, les mains croisées sur des éventails fermés. Aucun ne sourit. Même les enfants sur les portraits ont des visages graves, vieillis avant l'âge, comme s'ils savaient déjà ce que signifiait naître Sterling.
Elle lève les yeux vers les miens. Et là, je les vois à la lumière du matin, pleinement, sans filtre. Ses iris sont bruns, oui, mais pas uniformément. Il y a des éclats dorés autour de la pupille, des stries plus sombres qui rayonnent vers l'extérieur. Des yeux complexes, nuancés, qui ont dû être magnifiques autrefois, quand ils étaient encore habités.Aujourd'hui, ils sont vides. Comme des fenêtres derrière lesquelles on a tiré les rideaux. Comme des puits dans lesquels on a jeté assez de pierres pour en combler le fond.— Qu'est-ce que tu veux, Ethan ?
EthanLes jours suivants, je m'applique à lui rappeler sa place.Ce n'est pas de la cruauté gratuite. C'est de la logique. De la stratégie. Si elle veut jouer à ce petit jeu morbide, elle en respectera les règles jusqu'à la dernière virgule. Mes règles. Édictées par moi, appliquées par moi, modifiées à ma guise.Elle ne m'a pas demandé ces deux mois pour rien. Personne ne fait rien pour rien — c'est la première leçon que mon père m'a apprise, gravée au
Ma voix est un feulement, un grondement de bête acculée. Ma main se lève — pour quoi faire ? La saisir ? La secouer ? Je ne sais pas. Je la laisse retomber le long de mon corps, inutile, ridicule.— Je ne te menace pas, Ethan. Je te propose une transaction. Tu veux épouser Victoria. Tu veux être libre. Je suis le seul obstacle. Laisse-moi deux mois, et l'obstacle disparaît.Elle fait une pause. Sa langue passe sur ses lèvres , un geste furtif, nerveux, le premier signe d'humanité qu'elle laisse filtrer depuis le début de cette conversation.— Tu ne me dois rien. Tu ne m'as jamais rien dû. Mais ce que je te demande, ce n'est pas de l'a
EthanElle se tient là, debout, immobile, les mains croisées sur sa jupe grise. Une jupe que je lui ai vue cent fois. Une jupe qu'elle porte comme on porte une armure, comme ces pénitents qui enfilent un cilice sous leurs vêtements, non par mortification mais par habitude, parce que la douleur est devenue une seconde peau, un exosquelette, une coquille dure à l'intérieur de laquelle on peut se recroqueviller sans craindre les coups.Lydia.Mon épouse.Ce mot me laisse un goût de rouille dans la bouche. Épouse. Qu'est-ce que cela signifie, au juste ? Un contrat signé un matin de septembre, il y a cinq ans. Une cérémonie où je ne l'ai même pas regardée en disant oui. Une réception que j'ai écourtée pour rejoindre Victoria dans un bar. Cinq années de présence fantomatique, de repas pris séparément, de nuits dans des chambres distinctes. Cinq années où elle a glissé entre les murs de cette maison comme un courant d'air, sans bruit, sans poids, sans existence.Je ne sais même pas pourquoi
Il se lève, attrape sa veste sur le dossier de son fauteuil. Ses mouvements sont précis, économes. Rien n'est superflu. Il enfile sa veste, ajuste ses manchettes, vérifie son téléphone.— Prévenez ma mère que je ne dînerai pas ce soir. Ni demain, probablement. J'ai une semaine chargée.Il passe devant moi sans me frôler. Son parfum flotte une seconde. Boisé. Froid. Comme lui. Un parfum de luxe, complexe, avec des notes de cuir et de poivre. Un parfum qui ne laisse aucune place à la douceur.La porte se referme.Je reste debout au milieu de son bureau. Le plateau intact. Le café qui refroidit dans la porcelaine fine, perdant sa chaleur et son arôme. Les toasts qui ramollissent, leur perfection géométrique se défaisant dans l'humidité de l'air. La confiture d'orange amère qui ne sera pas étalée, pas goûtée, pas remarquée.Je devrais pleurer. Ou me mettre en colère. Ou descendre ce plateau à la cuisine et faire comme si ce matin n'avait jamais existé. Ce serait plus simple. Plus sage. Pl
LydiaJe me réveille avant l'aube. Le plafond inconnu met quelques secondes à trouver sa place dans ma mémoire. Les moulures peintes de scènes mythologiques. Le baldaquin grenat. Le rectangle gris de la fenêtre où commence à poindre le jour. Ah oui. Le manoir. Le mariage. Lui.Je n'ai presque pas dormi. Le lit est trop mou, ou trop ferme, je ne sais plus. Le silence est trop profond, d'une qualité différente de tout ce que j'ai connu. La campagne autour du manoir n'offre aucun bruit de circulation, aucune sirène lointaine, aucun voisin qui tire sa poubelle en pestant contre le froid. Juste le vent dans les marronniers et, de temps en temps, le cri d'une chouette qui semble se moquer de moi.À six heures, je me lève. Mon corps est courbaturé, comme si j'avais dormi sur des pierres. La robe bleu marine est froissée, irrécupérable. Je la jette sur une chaise. Je ne la porterai plus jamais. Je l'associerai à jamais à cette journée, à cette pluie, à ce ce n'est pas un vrai mariage.Je me d







