LOGINEthanTrente et un jours. La moitié du sursis. La moitié de ce pacte absurde que j'ai signé sans vraiment y croire, un matin de novembre, dans le bureau où mon père a passé sa vie à me briser.Ce soir, pour la première fois depuis le début, je ne rentre pas dîner. J'ai prévenu Lydia par un mot laissé sur son oreiller : Conseil d'administration exceptionnel. Ne m'attends pas. E. C'est un mensonge, bien sûr. Le conseil d'administration a eu lieu ce matin. Il n'y a rien d'exceptionnel à mon absence, si ce n'est que j'ai besoin d'être seul. Besoin de réfléchir. Besoin de mettre de l'ordre dans le chaos qui règne dans ma tête depuis trente et un jours.Je suis assis dans mon bureau, au siège social de Sterling Immobilier, au trente-cinquième étage de la tour que mon père a fait construire dans les ann&eacut
Le conservateur s'efface discrètement, et Ethan prend la parole. Sa voix est différente, tout de suite. Plus chaude, plus vibrante, comme le soir du bistrot quand il parlait d'architecture.— Cette statue, dit-il en désignant une Aphrodite en marbre, c'est une copie romaine d'un original grec. Elle date du premier siècle avant Jésus-Christ. Regarde la façon dont le sculpteur a traité le drapé. On dirait du tissu véritable, alors que c'est du marbre. C'est ce qu'on appelle la technique du drapé mouillé. Les Grecs étaient obsédés par le rendu du mouvement, du vivant.Je l'écoute, bouche bée. Il connaît l'histoire de l'art. Il la connaît en profondeur, avec une précision de spécialiste. Il me parle de chaque statue, de chaque vase, de chaque bas-relief. Il m'explique les mythes grecs , Zeus, Héra, Athén
LydiaCe matin, en descendant prendre le petit déjeuner, je trouve une enveloppe posée sur mon assiette. Une enveloppe en papier vergé, crème, avec mon prénom écrit à l'encre noire. L'écriture d'Ethan. Je la reconnaîtrais entre mille : des lettres hautes, anguleuses, un peu penchées, l'écriture d'un homme qui a appris à écrire sous la férule d'un précepteur sévère.Je l'ouvre avec des doigts qui tremblent un peu. À l'intérieur, un carton d'invitation, sobre et élégant :Visite privée du Musée du LouvreAprès les heures d'ouverturePour Madame Lydia SterlingCe soir, vingt heuresJe relis trois fois. Visite privée. Du Louvre. Après les heures d'ouverture. Le Louvre. Le musée de mes rêves, le lieu que je voulais visiter depuis mon adolescence en
Je prends le croissant. Il est chaud, en effet. Moelleux, beurré, parfait. Ethan l'a acheté pour moi, sans que je le demande. C'est un geste attentionné, presque tendre. Mais il ne compense pas l'absence de réaction devant le jeune artiste qui m'a tenu la main trop longtemps.Nous nous éloignons du chevalet. Lucien me fait un petit signe d'adieu, que je lui rends discrètement. Ethan ne dit rien. Il mord dans son croissant, le regard perdu dans la foule du marché.— Tu n'as pas eu peur qu'il m'importune ? je demande, incapable de me retenir.Il me regarde, étonné.— Qui ça ? Le peintre ?— Oui, le peintre. Il m'a prise par la main. Il m'a offert un cadeau. Il m'a dit que j'étais magnifique.— Et alors ?Je m'arrête au milieu de l'allée. Un passant me bouscule, marmonne des excuses, s'éloigne. Je reste p
J'adore les marchés. C'est peut-être la seule chose que ma mère m'ait transmise, avant de mourir. Elle m'emmenait au marché de notre petite ville, le dimanche matin, et elle m'apprenait à choisir les tomates, à reconnaître un bon fromage, à sentir le melon pour savoir s'il était mûr. Ma mère était une femme simple, qui ne comprenait rien aux ambitions de mon père. Elle est morte quand j'avais douze ans, emportée par une pneumonie, et je me suis toujours demandé si elle n'était pas morte de tristesse autant que de maladie.— Tu as l'air joyeuse, remarque Ethan en me voyant descendre de voiture.— C'est le marché. Ça me rend joyeuse.Il ne répond pas. Mais je vois son regard se poser sur moi avec une lueur intriguée, comme s'il découvrait une nouvelle facette de ma personnalité. Il ne sait
Il y a un silence. L'accordéoniste attaque La Foule. La voix d'Édith Piaf résonne dans ma tête, même si ce n'est pas elle qui chante. Je me souviens d'un soir de la semaine sainte...— Tu aurais été un bon architecte, dis-je doucement.— On ne peut pas savoir. On ne peut jamais savoir ce qu'on aurait été. On sait seulement ce qu'on est.— Et qu'est-ce que tu es, Ethan ?Il me regarde. Ses yeux gris sont deux lacs profonds où je me noie un peu plus à chaque fois que je les croise. Il ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. Je sais ce qu'il est. Il est un homme brisé qui fait semblant d'être fort. Un architecte contrarié qui joue au PDG. Un mari qui n'aime pas sa femme. Un amant qui aime une autre femme mais qui n'ose pas l'épouser.Mais ce soir, dans ce bistrot enfumé de Montmartre, il est a
Il se lève, attrape sa veste sur le dossier de son fauteuil. Ses mouvements sont précis, économes. Rien n'est superflu. Il enfile sa veste, ajuste ses manchettes, vérifie son téléphone.— Prévenez ma mère que je ne dînerai pas ce soir. Ni demain, probablement. J'ai une semaine chargée.Il passe dev
EthanElle se tient là, debout, immobile, les mains croisées sur sa jupe grise. Une jupe que je lui ai vue cent fois. Une jupe qu'elle porte comme on porte une armure, comme ces pénitents qui enfilent un cilice sous leurs vêtements, non par mortification mais par habitude, parce que la douleur est
Les mots sortent de ma bouche comme des cailloux. Secs. Durs. Je les déteste en les prononçant mais je ne peux pas les retenir. Ils sont la vérité que j'ai construite pour survivre à cette situation. Si Lydia est un meuble, je ne suis pas un monstre. Si elle n'est rien, je ne lui fais pas de mal. S
Par la fenêtre, je vois la lumière s'allumer dans l'aile Est. Sa chambre. La chambre que ma mère a fait préparer pour elle. La chambre d'ami du deuxième étage, celle qui donne sur le jardin d'hiver abandonné. Ma mère a choisi la plus éloignée de la mienne. La plus froide. La plus isolée. Un message







