LOGINIls ont décidé de se rendre au bureau de l’avocat. Le bureau de maître Osei, à cette heure tardive, n'est éclairé que par une lampe posée sur son secrétaire et par les lumières de la ville qui filtrent à travers les stores à moitié baissés. Alicia est assise face à lui, les mains croisées sur les genoux, dans un silence si dense qu'elle entend le tic-tac discret d'une horloge murale qu'elle n'avait encore jamais remarquée.
— Vous êtes certaine de vouloir procéder maintenant ? demande l'avocat une dernière fois en posant l'enveloppe scellée devant lui.
— Je ne serai pas plus prête demain. Lisez.
Il hoche la tête, décachette l'enveloppe avec un coupe-papier en argent et en extrait plusieurs feuillets couverts de l'écriture serrée et penchée de Richard Kingston. Cette écriture, Alicia la reconnaît entre mille. C'est celle qui signe ses cartes d'anniversaire depuis qu'elle est enfant.
— Ceci est un codicille au testament de Richard Kingston, commence maître Osei d'une voix soudain plus formelle, presque officielle, daté du 14 mars dernier, rédigé et signé en ma présence, avec deux témoins dont l'identité reste protégée à sa demande.
— Allez-y, souffle Alicia, la gorge nouée.
Maître Osei ajuste ses lunettes et commence la lecture d'une voix calme, comme s'il cherchait à tenir toute émotion à distance.
— « Moi, Richard Kingston, sain d'esprit, ajoute la présente clause suspensive aux dispositions déjà établies concernant la transmission de mes parts dans Kingston Holdings et l'ensemble de mes actifs. »
Il relève les yeux vers Alicia. Elle tient encore bon. Alors il poursuit.
— « En cas de décès ou d'incapacité permanente me concernant, ma fille Alicia Kingston ne pourra recevoir l'intégralité de mon héritage, parts sociales, actifs, droits de vote au sein du conseil d'administration, qu'à la condition expresse d'être légalement mariée au moment de l'ouverture de la succession. »
Le souffle d'Alicia se coupe. Pendant une seconde, elle a l'impression que le sol disparaît sous ses pieds.
— Pardon ?
Sa voix n'est plus qu'un murmure.
— Répétez.
— Mademoiselle Kingston...
— S'il vous plaît... répétez.
Maître Osei s'exécute. Plus lentement encore. Chaque mot tombe dans le silence du bureau comme une pierre dans une eau parfaitement calme.
Alicia se lève brusquement. Impossible de rester assise une seconde de plus.
— Ça n'a aucun sens.
Elle secoue la tête.
— Mon père ne m'aurait jamais imposé une chose pareille. Il savait ce que je pensais du mariage. Il savait pour Daniel. Il savait tout.
— Il y a une suite, répond doucement l'avocat. Puis-je continuer ?
Elle lui adresse un geste impatient.
Continuez.
Finissez-en.
Maître Osei reprend sa lecture.
— « Je sais que ma fille jugera cette clause injuste, peut-être même cruelle. Je lui demande de me faire confiance une dernière fois. Je ne fais pas cela pour la contraindre, mais pour la protéger d'un danger qu'elle ne voit pas encore. Le monde dans lequel elle va devoir naviguer seule est plus dangereux qu'elle ne l'imagine, et je refuse qu'elle l'affronte sans personne à ses côtés. »
Alicia s'avance jusqu'à la baie vitrée. Elle tourne le dos à l'avocat. Croise les bras contre elle. Comme si elle essayait d'empêcher son propre cœur de se fissurer.
— Un danger...
Sa voix est presque inaudible.
— Quel danger ?
— Il ne l’a pas précisé.
Un rire amer lui échappe. Un rire qui ne lui ressemble même plus.
— Bien sûr que non.
Elle fixe les lumières de Lagos.
— Il négocie des contrats de plusieurs milliards avec des clauses qui remplissent des dizaines de pages... mais lorsqu'il s'agit de ma vie, il laisse trois phrases mystérieuses.
Le silence retombe. Maître Osei attend quelques secondes avant de reprendre.
— Il reste un dernier point.
Elle se retourne lentement.
— Le délai.
— Quel délai ?
— Le mariage doit avoir lieu avant le décès de votre père... ou avant que son incapacité ne soit reconnue comme permanente.
Il marque une pause.
— D'après les informations médicales auxquelles j'ai légalement accès, ce délai pourrait se compter... en semaines.
Il hésite.
— Peut-être moins.
Alicia blanchit.
— Et si je ne me marie pas ?
Maître Osei baisse les yeux vers les documents. Comme s'il espérait encore y découvrir une réponse différente.
— Dans ce cas...
Il relève finalement la tête.
— L'intégralité de vos parts, ainsi que vos droits de vote, reviendra à l'actionnaire suivant prévu par les statuts de Kingston Holdings.
Alicia comprend avant même qu'il prononce le nom.
— Victor.
— Oui.
Le silence devient écrasant. Alicia ferme les yeux. L'image de sa mère apparaît aussitôt. Son visage paisible sous le drap blanc. Puis celui de son père.
Immobile. Relié à des machines. Incapable de lui expliquer pourquoi il lui impose un choix aussi incompréhensible. Et enfin… Victor.
Son calme. Sa froideur. Son absence de larmes devant le lit de son frère. Une certitude naît lentement dans son esprit.
— Il savait...
Elle rouvre les yeux.
— Papa savait qu'il devait me protéger de quelqu'un.
Sa voix se durcit.
— Et je crois savoir de qui.
Trois coups secs résonnent soudain contre la porte. Personne n'a le temps de réagir. La poignée s'abaisse. La porte s'ouvre. Victor entre.
Son visage affiche la même gravité parfaitement maîtrisée. Cette expression qu'Alicia commence à reconnaître comme un masque plus que comme une véritable émotion.
— On m'a dit que vous étiez ici.
Son regard passe de l'avocat à sa nièce.
— J'espère ne pas interrompre une conversation privée.
Alicia le fixe.
— Comment savais-tu que j'étais ici ?
— La secrétaire de maître Osei m'a appelé.
Il répond avec un calme désarmant.
— En tant qu'associé principal de Kingston Holdings, je suis informé de toute réunion concernant la succession de mon frère.
Un léger sourire.
— C'est la procédure.
Alicia tourne lentement la tête vers maître Osei.
L'avocat évite son regard. Elle comprend. Victor possède des yeux et des oreilles partout. Même ici. Même dans le cabinet censé protéger les secrets de sa famille.
Elle inspire profondément.
— Puisque tu es déjà au courant...
Son ton devient glacial.
— Tu sais donc pour la clause.
Victor s'installe tranquillement dans le fauteuil libre.
Comme s'il était chez lui.
— Je viens de l'apprendre.
Il croise les jambes.
— Et, si tu veux mon avis, cette clause est parfaitement compréhensible.
— Je ne t'ai pas demandé ton avis.
Il ne se démonte pas.
— Alicia…
Sa voix prend un ton presque paternel.
Ce qui l'agace encore davantage.
— Ton père n'était pas fou.
Il se penche légèrement vers elle.
— Il savait qu'une jeune femme seule à la tête d'un empire pareil deviendrait une cible. Des investisseurs sans scrupules. Des opportunistes. Des hommes attirés uniquement par la fortune familiale.
Alicia le fixe droit dans les yeux. Puis laisse tomber, d'une voix glaciale :
— Et toi... tu ne serais jamais intéressé par la fortune familiale, bien sûr.
Six mois plus tard…Alicia s'observe longuement dans le miroir de la chambre qu'elle occupe au palazzo des De Luca. La robe de mariée, d'un blanc immaculé, épouse avec élégance sa silhouette, retrouvée peu à peu depuis la naissance de Serena. Aujourd'hui n'a rien d'un simple souvenir. Aujourd'hui, elle épouse l'homme qu'elle aime.Pour de vrai. La porte s'ouvre doucement. Isabella entre, un sourire attendri illuminant son visage. Elle s'approche en silence pour ajuster un dernier pli du voile.— Tu es magnifique, murmure-t-elle avec émotion. Alexander va être bouleversé quand il te verra. Alicia esquisse un sourire. Ses mains tremblent légèrement.— C'est étrange…Elle laisse échapper un léger rire.— Je suis presque plus nerveuse aujourd'hui que le jour de notre premier mariage... alors que celui-là s'était déroulé en quelques minutes dans un bureau de mairie.Isabella sourit avec tendresse. Elle pose délicatement ses mains sur celles d'Alicia.— C'est parce que cette cérémonie est
Alex perd toute notion du temps. Assis à même le sol froid du couloir, sa fille profondément endormie contre sa poitrine, il fixe sans relâche cette porte fermée derrière laquelle Alicia se bat pour vivre. Les minutes ne passent plus. Elles s'étirent. Elles deviennent des heures. Une éternité. Près de vingt minutes plus tard, des pas précipités résonnent dans le couloir.Grâce apparaît enfin. Son regard balaie les lieux avant de s'arrêter sur Alex. En le découvrant effondré au sol, leur nouveau-né dans les bras, son visage se décompose.— Alex…Elle s'agenouille aussitôt devant lui.— Qu'est-ce qui se passe ? Où est Alicia ?Il peine à trouver sa voix.— Une hémorragie…Le mot lui brûle la gorge.— Ils l'ont emmenée, Grâce... Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans. Personne ne me dit rien.Grâce s'assoit près de lui. Elle voudrait le rassurer. Mais la peur qui serre son propre cœur se lit dans chacun de ses traits. Son regard glisse vers le bébé profondément endormi. Un léger sourir
Alex accompagne Alicia jusqu’à la salle d’accouchement. Sa main ne quitte jamais la sienne tandis que le personnel médical s’affaire autour d’elle avec une efficacité remarquable qui ne parvient pourtant pas à calmer l’angoisse grandissante qui lui serre la poitrine. Le docteur Nwankwo procède rapidement à un examen.— Le col est dilaté à quatre centimètres, annonce-t-elle d’une voix rassurante. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Mais, compte tenu de l’arrivée légèrement précoce du bébé, je préfère vous garder sous surveillance constante.Alex déglutit difficilement.— Est-ce que cette naissance est dangereuse pour le bébé ?L’inquiétude transparaît malgré tous ses efforts pour rester maître de lui. La gynécologue lui adresse un sourire apaisant.— Trente-sept semaines ne sont plus considérées comme une véritable prématurité. Votre fille est parfaitement viable à ce stade. Nous allons simplement surveiller attentivement chaque paramètre afin que tout se déroule dans les me
Les semaines qui suivent la tentative d’attentat à la bombe se révèlent décisives pour l’issue définitive de cette affaire. L’ensemble des preuves accumulées, la communication clandestine de Victor depuis sa cellule, l’implication de son cousin Frederick Kingston, désormais en pleine négociation avec les autorités britanniques, et la tentative d’attentat elle-même, formellement reliée à des complices extérieurs identifiés grâce aux communications interceptées, achève de consolider un dossier judiciaire désormais totalement inattaquable.Le gardien corrompu, Ibrahim, est démasqué et arrêté à son tour. Sa coopération rapide avec les enquêteurs permet de reconstituer entièrement le réseau que Victor s’efforce de maintenir depuis sa cellule. Frederick Kingston, confronté à de graves accusations de complicité de blanchiment d’argent international, finit par négocier un accord de coopération avec le parquet britannique, livrant l’ensemble des informations concernant les transferts financier
L'évacuation se déroule avec une efficacité remarquable. Des centaines d'employés quittent la tour dans un calme fragile. À l'extérieur, les sirènes déchirent bientôt l'air. Les véhicules de police encerclent le bâtiment. Un vaste périmètre de sécurité est mis en place. Personne n'entre. Personne ne sort.Alex scrute la foule. Chaque seconde paraît interminable. Puis il la voit. Alicia. Elle avance parmi les employés évacués. Dès qu'elle l'aperçoit, elle accélère le pas. Alex la rejoint presque en courant. Il la serre immédiatement contre lui. Longuement. Comme pour s'assurer qu'elle est bien réelle.— Tu vas bien ?Sa main glisse instinctivement jusqu'à son ventre, encore presque imperceptible.— Et le bébé ?Un sourire rassurant traverse le visage d'Alicia.— Nous allons bien.Sa réponse est ferme. Pourtant, son regard reste inquiet.— Alex... si Victor est vraiment derrière tout ça…Elle relève les yeux vers la tour.— Cela veut dire qu'il a encore des complices dehors. Des gens pr
Les premières semaines de détention plongent Victor dans une stupeur presque totale. Sa cellule est étroite. Les murs gris semblent se refermer un peu plus chaque jour. L’odeur d’humidité lui colle à la peau. Chaque bruit métallique lui rappelle une seule chose. Il est tombé.L’homme qui contrôlait des fortunes, des entreprises et des vies entières dort désormais sur un lit de béton. Au début, son esprit refuse d’accepter cette réalité. Puis, peu à peu… La stupeur disparaît. Elle laisse place à quelque chose de beaucoup plus dangereux. La stratégie. Victor refuse de mourir ici.Chaque nuit, il fixe le plafond sans trouver le sommeil.Son cerveau tourne sans relâche. Il démonte chaque événement. Cherche une faille. Une faiblesse.Une porte encore entrouverte. « Je ne finirai pas mes jours dans cette cellule. »Cette phrase devient une obsession. Il se la répète jusqu’à y croire. Alors il observe. Les gardiens. Leurs habitudes. Leurs regards. Leurs faiblesses. C’est ainsi qu’il remarq







