LOGINVictor affiche un sourire fin, presque amusé par l'attaque.
— Je suis déjà à la tête d'une fortune considérable, ma chère. Ce n'est pas ton argent qui m'intéresse.
— Alors qu'est-ce qui t'intéresse ?
Il ne répond pas tout de suite. Il laisse le silence s'étirer.
Comme s'il savoure la question. Puis il finit par déclarer, avec une tranquillité qui glace Alicia bien plus que n'importe quel éclat de voix :
— Ta réussite. Celle de la famille. C'est tout ce qui compte pour moi.
Elle ne le croit pas une seule seconde.
— Justement, reprend-il, comme s'il attendait ce moment depuis le début de la conversation. Puisque nous parlons de mariage... j'ai peut-être une solution à te proposer.
L'estomac d'Alicia se noue aussitôt.
— Je t'écoute.
Sa mâchoire est crispée.
— Samuel Brooks.
Le nom tombe dans le silence comme une pierre dans une eau stagnante.
— Le fils de ton associé...
Elle le regarde, incrédule.
— C'est bien de lui que tu parles ?
— Un jeune homme brillant.
Victor poursuit avec le même calme.
— Diplômé de Wharton. Déjà directeur financier adjoint chez Brooks Capital. Intelligent. Ambitieux. Bien élevé. Et surtout…
Il marque une courte pause.
— Il connaît déjà le monde dans lequel tu évolues. Pas besoin de lui expliquer ce qu'est un conseil d'administration ou une clause de non-concurrence.
Alicia le fixe, incapable de croire ce qu'elle entend.
— Tu es en train de m'arranger un mariage.
Sa voix tremble.
— Ma mère vient de mourir. Mon père est entre la vie et la mort... et toi, tu organises mon mariage avec le fils de ton associé.
— Je t'aide, corrige Victor sans perdre son calme. Le temps joue contre toi. Dans quelques semaines... peut-être moins... tu perdras tout si tu restes seule. Je te propose une solution simple. Rapide. Avantageuse pour tout le monde.
— Surtout pour Brooks Capital.
Elle ne quitte pas son oncle des yeux.
— Et probablement pour toi aussi, puisque tu es associé avec son père.
Victor hausse légèrement les épaules.
— Où est le mal, si chacun y trouve son intérêt ?
Alicia se lève d'un bond.
— Le mal...
Sa colère éclate enfin.
— C'est que tu parles de ma vie comme d'une fusion entre deux entreprises.
Elle avance d'un pas vers lui.
— Je ne suis pas un actif que l'on cède au plus offrant.
— Personne n'a dit ça.
— Tu n'as pas besoin de le dire.
Son regard devient glacial.
— C'est écrit sur ton visage depuis que tu es entré dans cette pièce.
Le silence retombe.
Seul le bruissement des papiers que range maître Osei trouble l'atmosphère. L'avocat évite soigneusement de prendre parti.
Victor se lève à son tour. Il boutonne lentement son manteau. Chaque geste paraît calculé.
— Réfléchis, Alicia.
Sa voix reste parfaitement calme.
— Tu n'as pas beaucoup de temps devant toi. Les prétendants sérieux ne feront pas la queue devant ta porte. Samuel attend simplement ta réponse. Il est prêt à te rencontrer dès demain.
Alicia laisse échapper un rire sans joie.
— Je préférerais épouser un parfait inconnu plutôt que ce prétentieux.
Victor la dévisage quelques secondes. Impossible de savoir ce qui traverse son esprit. De l'amusement. Ou quelque chose de bien plus inquiétant.
— Tu dis cela aujourd'hui...
Il esquisse un léger sourire.
— Mais l'héritage de ton père ne t'attendra pas éternellement pour que tu trouves une meilleure idée.
Il tourne les talons. Quelques secondes plus tard, la porte se referme derrière lui. Son parfum flotte encore dans la pièce. Et pourtant, Alicia a déjà l'impression que l'air devient plus respirable.
Maître Osei attend plusieurs secondes avant de reprendre la parole.
— Mademoiselle Kingston...
Sa voix est presque un murmure.
— Il y a une chose que je ne vous ai pas encore dite.
Alicia se rassoit lentement. Ses mains tremblent.
— Je vous écoute.
L'avocat inspire profondément.
— Le jour où votre père est venu signer ce codicille, il m'a confié autre chose.
Il baisse les yeux.
— Il ne m'a donné aucun nom.
Puis il relève le regard.
— Mais il a prononcé une phrase que je ne vais jamais oubliée.
Un silence.
— Il m'a dit…
Maître Osei répète mot pour mot les paroles de Richard Kingston.
— « Si jamais Victor se montre trop pressé de marier ma fille... alors il faudra se méfier de lui plus que jamais. »
Un frisson parcourt immédiatement l'échine d'Alicia.
— Il y pensait déjà...
Sa voix devient presque inaudible.
— Il savait que Victor tenterait quelque chose.
— C'est aussi ce que je crois.
— Alors pourquoi ne m'a-t-il rien dit ?
Elle serre les poings.
— Pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue directement ?
Maître Osei secoue lentement la tête.
— Je l'ignore.
Son expression est sincèrement peinée.
— Peut-être avait-il peur de se tromper.
Il réfléchit un instant.
— Ou peut-être voulait-il des preuves avant d'accuser son propre frère.
Il soupire.
— Dans une famille comme la vôtre... ce genre d'accusation détruit tout.
Alicia se lève de nouveau. Elle rejoint la grande baie vitrée.
Les phares des voitures dessinent de longues traînées lumineuses sur l'avenue. Elle les regarde sans vraiment les voir.
— Donc voilà où j'en suis…
Sa voix semble s'adresser davantage à elle-même qu'à l'avocat.
— Je dois me marier dans les prochaines semaines pour sauver l'héritage de mon père.
Elle laisse échapper un souffle amer.
— Le seul candidat qu'on me propose appartient au clan de mon oncle.
Elle ferme brièvement les yeux.
— Et je ne connais personne qui accepterait de m'épouser sans arrière-pensée dans un délai aussi absurde.
— Je suis désolé de ne pas pouvoir vous apporter de meilleure nouvelle.
Le silence s'installe une nouvelle fois. Alicia ferme les yeux quelques secondes. La fatigue de ces derniers jours pèse sur chacune de ses respirations. Lorsqu'elle les rouvre enfin…
Quelque chose a changé. Son regard s'est durci. Une détermination nouvelle s'y lit.
— Je ne laisserai pas Victor gagner.
Sa voix est ferme. Inébranlable.
— Et je n'épouserai certainement pas Samuel Brooks.
Maître Osei l'observe quelques instants.
— Alors...
Il hésite.
— Que comptez-vous faire ?
Alicia ne répond pas immédiatement. Son esprit retourne vers son père. Vers ce lit d'hôpital. Vers cette mise en garde qu'il n'a jamais eu le temps de lui adresser lui-même.
Puis une autre image s'impose. Un vieux pont. Un dimanche d'enfance. Son père lui racontant l'histoire de la ville pendant qu'ils regardent les pêcheurs lancer leurs filets.
Pourquoi ce souvenir revient-il maintenant ?
Elle l'ignore. Mais une certitude naît en elle. Elle trouvera une issue. Elle se tourne vers maître Osei.
— Je trouverai une solution.
Ses yeux brillent d'une détermination nouvelle.
— Une solution à laquelle Victor ne pensera jamais.
À cet instant, elle ignore encore à quel point ces mots sont prophétiques. Elle ignore aussi que, pendant qu'elle prononce cette promesse… La réponse qu'elle cherche dort déjà quelque part sous un vieux pont qu'elle n'a pas revu depuis des années.
Six mois plus tard…Alicia s'observe longuement dans le miroir de la chambre qu'elle occupe au palazzo des De Luca. La robe de mariée, d'un blanc immaculé, épouse avec élégance sa silhouette, retrouvée peu à peu depuis la naissance de Serena. Aujourd'hui n'a rien d'un simple souvenir. Aujourd'hui, elle épouse l'homme qu'elle aime.Pour de vrai. La porte s'ouvre doucement. Isabella entre, un sourire attendri illuminant son visage. Elle s'approche en silence pour ajuster un dernier pli du voile.— Tu es magnifique, murmure-t-elle avec émotion. Alexander va être bouleversé quand il te verra. Alicia esquisse un sourire. Ses mains tremblent légèrement.— C'est étrange…Elle laisse échapper un léger rire.— Je suis presque plus nerveuse aujourd'hui que le jour de notre premier mariage... alors que celui-là s'était déroulé en quelques minutes dans un bureau de mairie.Isabella sourit avec tendresse. Elle pose délicatement ses mains sur celles d'Alicia.— C'est parce que cette cérémonie est
Alex perd toute notion du temps. Assis à même le sol froid du couloir, sa fille profondément endormie contre sa poitrine, il fixe sans relâche cette porte fermée derrière laquelle Alicia se bat pour vivre. Les minutes ne passent plus. Elles s'étirent. Elles deviennent des heures. Une éternité. Près de vingt minutes plus tard, des pas précipités résonnent dans le couloir.Grâce apparaît enfin. Son regard balaie les lieux avant de s'arrêter sur Alex. En le découvrant effondré au sol, leur nouveau-né dans les bras, son visage se décompose.— Alex…Elle s'agenouille aussitôt devant lui.— Qu'est-ce qui se passe ? Où est Alicia ?Il peine à trouver sa voix.— Une hémorragie…Le mot lui brûle la gorge.— Ils l'ont emmenée, Grâce... Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans. Personne ne me dit rien.Grâce s'assoit près de lui. Elle voudrait le rassurer. Mais la peur qui serre son propre cœur se lit dans chacun de ses traits. Son regard glisse vers le bébé profondément endormi. Un léger sourir
Alex accompagne Alicia jusqu’à la salle d’accouchement. Sa main ne quitte jamais la sienne tandis que le personnel médical s’affaire autour d’elle avec une efficacité remarquable qui ne parvient pourtant pas à calmer l’angoisse grandissante qui lui serre la poitrine. Le docteur Nwankwo procède rapidement à un examen.— Le col est dilaté à quatre centimètres, annonce-t-elle d’une voix rassurante. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Mais, compte tenu de l’arrivée légèrement précoce du bébé, je préfère vous garder sous surveillance constante.Alex déglutit difficilement.— Est-ce que cette naissance est dangereuse pour le bébé ?L’inquiétude transparaît malgré tous ses efforts pour rester maître de lui. La gynécologue lui adresse un sourire apaisant.— Trente-sept semaines ne sont plus considérées comme une véritable prématurité. Votre fille est parfaitement viable à ce stade. Nous allons simplement surveiller attentivement chaque paramètre afin que tout se déroule dans les me
Les semaines qui suivent la tentative d’attentat à la bombe se révèlent décisives pour l’issue définitive de cette affaire. L’ensemble des preuves accumulées, la communication clandestine de Victor depuis sa cellule, l’implication de son cousin Frederick Kingston, désormais en pleine négociation avec les autorités britanniques, et la tentative d’attentat elle-même, formellement reliée à des complices extérieurs identifiés grâce aux communications interceptées, achève de consolider un dossier judiciaire désormais totalement inattaquable.Le gardien corrompu, Ibrahim, est démasqué et arrêté à son tour. Sa coopération rapide avec les enquêteurs permet de reconstituer entièrement le réseau que Victor s’efforce de maintenir depuis sa cellule. Frederick Kingston, confronté à de graves accusations de complicité de blanchiment d’argent international, finit par négocier un accord de coopération avec le parquet britannique, livrant l’ensemble des informations concernant les transferts financier
L'évacuation se déroule avec une efficacité remarquable. Des centaines d'employés quittent la tour dans un calme fragile. À l'extérieur, les sirènes déchirent bientôt l'air. Les véhicules de police encerclent le bâtiment. Un vaste périmètre de sécurité est mis en place. Personne n'entre. Personne ne sort.Alex scrute la foule. Chaque seconde paraît interminable. Puis il la voit. Alicia. Elle avance parmi les employés évacués. Dès qu'elle l'aperçoit, elle accélère le pas. Alex la rejoint presque en courant. Il la serre immédiatement contre lui. Longuement. Comme pour s'assurer qu'elle est bien réelle.— Tu vas bien ?Sa main glisse instinctivement jusqu'à son ventre, encore presque imperceptible.— Et le bébé ?Un sourire rassurant traverse le visage d'Alicia.— Nous allons bien.Sa réponse est ferme. Pourtant, son regard reste inquiet.— Alex... si Victor est vraiment derrière tout ça…Elle relève les yeux vers la tour.— Cela veut dire qu'il a encore des complices dehors. Des gens pr
Les premières semaines de détention plongent Victor dans une stupeur presque totale. Sa cellule est étroite. Les murs gris semblent se refermer un peu plus chaque jour. L’odeur d’humidité lui colle à la peau. Chaque bruit métallique lui rappelle une seule chose. Il est tombé.L’homme qui contrôlait des fortunes, des entreprises et des vies entières dort désormais sur un lit de béton. Au début, son esprit refuse d’accepter cette réalité. Puis, peu à peu… La stupeur disparaît. Elle laisse place à quelque chose de beaucoup plus dangereux. La stratégie. Victor refuse de mourir ici.Chaque nuit, il fixe le plafond sans trouver le sommeil.Son cerveau tourne sans relâche. Il démonte chaque événement. Cherche une faille. Une faiblesse.Une porte encore entrouverte. « Je ne finirai pas mes jours dans cette cellule. »Cette phrase devient une obsession. Il se la répète jusqu’à y croire. Alors il observe. Les gardiens. Leurs habitudes. Leurs regards. Leurs faiblesses. C’est ainsi qu’il remarq







