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LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE
LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE
Author: L'invincible

CHAPITRE 1 — LE SOUFFLE DU NÉANT

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-10-19 18:18:25

— Adam.

— Haaaaaaaa !

Je hurle, et ma bouche ne sait pas encore dans quel monde elle se trouve. Le cri racle ma gorge, accroche quelque chose au fond, ressort plus maigre. Je me redresse si vite que mon front manque mes genoux ; le drap me retient par les jambes. Je tire dessus, je tire encore — il ne faut pas qu'ils me tiennent, pas les jambes, pas maintenant. Ma main part vers mon cou et je la plaque sur la morsure, là, juste sous la mâchoire, là où la peau doit pendre, là où je sens les dents entrer. Je presse. Mes doigts glissent sur de la sueur, pas sur du sang. Je presse plus fort. Le cri s'éteint et je reste avec la bouche ouverte, sans bruit, sans air — une bouche qui sert enfin à quelque chose : prendre, prendre tout ce qui passe. Je ne trouve pas la plaie. Je ne trouve que ma peau et mon pouls qui se débat dessous. Ce petit animal idiot ne comprend pas qu'il est mort ; il cogne contre mes doigts. Je les retire, puis je les repose. Je cherche à droite, à gauche, tout le tour. Mes ongles font mal. La douleur est nette, presque propre. Ce n'est pas la bonne douleur. La bonne ouvre ; celle qui reste serre.

Je baisse les yeux sur ma main. Je ne distingue presque rien — des doigts gris dans le peu de jour, des doigts entiers, les miens. Je les compte sans en avoir envie : le pouce, les autres, cinq. Quelle chose obscène : cinq doigts pour un homme qui n'a plus de gorge. Je passe la langue sur mes dents. Du sel. Ma bouche est sèche et pleine de sel — pas ce goût épais qui m'emplit encore, pas cette chaleur de monnaie et de viande qui me descend dans le cou sans que je puisse l'avaler. Je crache sur le drap. Il n'y a presque rien. Je me penche, je regarde : une trace sombre de salive, rien de rouge. Je voudrais rire. Mon ventre se contracte et je ne ris pas. Derrière mes yeux, les dents reviennent. Elles trouvent leur place. Elles tirent. Je sens ma propre peau céder avec une lenteur absurde — le corps fait cela, il prend le temps de mourir quand tout en lui demande que ce soit vite. Je porte mes deux mains à ma gorge et je reste plié dessus. Je suis ici. Je suis ici. Le mot ne tient pas ; « ici » ne veut rien dire. Je sens encore le sol sous ma joue — non, c'est le drap contre mon genou. Je ne sais plus. Mes paumes collent, ma nuque ruisselle. Il y a un tissu contre mon ventre et je le repousse comme s'il respirait. Rien ne respire, sauf moi. Moi, trop fort. Moi, trop vite.

Je ferme la bouche pour écouter, et l'air ressort par mon nez avec un bruit cassé. Le silence ne se déchire pas : pas de course, pas de choc, pas de faim dans le noir. Juste ce souffle de mauvais outil, ma poitrine qui ne sait plus faire son travail. Je lui pose une main dessus, je pousse un peu, comme si je pouvais la remettre en place. Le cœur va trop vite. Il devrait ne pas aller du tout. Je le sens — je suis obligé de le sentir, je n'ai pas le choix. Je suis vivant. Le mot ne me touche pas encore ; il reste devant moi, un mot sur une porte que je n'ose pas ouvrir. Je baisse la tête et une goutte tombe de mon nez sur le drap. Je la suis du regard : une goutte, pas une flaque. Je peux compter ce qui sort de moi. Je peux encore compter. Les dents ne comptent pas ; elles prennent.

Je secoue la tête et je le regrette : la pièce bascule. Je ferme les yeux.

— Sarah ?

Personne. Mais son rire est là, pas loin — pas si loin que je puisse faire semblant de ne pas l'entendre. Il arrive avec le reste : la morsure, le sang, mon souffle qui ne passe plus. Il y a sa bouche, et je ne peux pas la séparer de ce bruit.

— Sarah, arrête.

Le rire continue. Il n'a rien de grand, rien d'un cri de folle ; c'est presque peu de chose. Voilà ce qui me donne envie de m'arracher la tête : ce presque, cette petite dépense d'air tandis que tout le mien fout le camp.

— Arrête ! je dis. Arrête, Sarah !

Ma voix part dans la chambre et retombe. Je rouvre les yeux ; le jour me pique. Sarah n'est pas dans la pièce. Le rire non plus. Ma gorge se serre encore et mes mains remontent — encore. Elles ne veulent rien apprendre. Je les oblige à rester sur mes cuisses, je les plaque. Je sens mes muscles trembler dessous. Je serre jusqu'à ce que ça fasse assez mal pour être ici — pour être dans cette chambre et pas dans cette bouche qui me tient. Je regarde le drap, son pli, la couture. Je regarde longtemps une couture. On ne me parle jamais du rôle des coutures dans le fait de ne pas devenir fou. Je pourrais presque lui en vouloir, à ce fil qui tient, à cette petite ligne obstinée. Il n'a pas l'air de savoir ce qui vient. Tout a cette insolence : le tissu, le mur, l'air — tout reste à sa place. Moi seul, je n'y arrive pas.

Je tends un pied hors du lit. Le sol est frais. Je le retire aussitôt, puis je le remets. Frais, dur, sans rien qui colle. Mon autre pied suit. Mes orteils se recroquevillent. Je m'assieds au bord et je reste là, les jambes écartées, les coudes sur les cuisses, la tête entre les mains. Je compte mes souffles : un entre, un sort. Le suivant bute. Je recommence. Je ne compte plus. Il suffit de laisser entrer. Il suffit de ne pas mourir de la façon la plus stupide après une mort dont je porte encore les dents.

Ma langue colle au palais. J'avale — c'est douloureux. Je recommence aussitôt : il faut vérifier, il faut que je sache où cela fait mal. La gorge tient. Elle tient. Je penche la tête en arrière et je tire la peau sous mon menton. Les doigts ne rencontrent qu'une chaleur lisse. Je passe les ongles dessus sans appuyer : aucun trou, aucune chair ouverte. Je voudrais voir mes mains en plein jour. Je voudrais ne plus avoir besoin de les voir. Je tourne les paumes, je les approche de mon visage. Il y a de petites lignes que je connais — je ne sais pas comment je les connais. Personne ne passe sa vie à regarder le dedans de ses mains, sauf quand il y reste quelque chose. Le sang ne reste pas ici. Il est ailleurs. Il est pourtant partout dans ma tête. Je frotte les paumes l'une contre l'autre ; elles font ce bruit sec de peau sur peau. Je m'arrête pour écouter. C'est ce bruit que je choisis — pas le rire, pas les dents. Ça : mes deux mains qui se touchent et ne trouvent rien entre elles.

— Adam ? Tu es réveillé ?

La voix vient de derrière la porte. Je ne réponds pas. Je ne sais pas quel Adam elle appelle.

— Adam, je t'entends. Tu as crié.

C'est Sarah. La vraie. Pas celle de mes dents. Ma gorge se ferme d'un coup.

— Va-t'en, je dis.

— Quoi ?

— Va-t'en, Sarah.

Un silence. Puis la poignée tourne, doucement, et la porte s'entrouvre. Je vois son visage dans l'entrebâillement, ses cheveux encore plats d'un côté, la marque de l'oreiller sur sa joue. Elle a l'air fatiguée. Elle a l'air de quelqu'un qui vient de se lever et qui ne sait pas encore ce que la journée lui veut.

— Tu as crié, elle dit. J'ai cru que...

— Que quoi ?

Elle ne finit pas. Elle regarde mes mains, mes mains sur mes cuisses, mes doigts écartés comme si je venais de lâcher quelque chose.

— Tu es tout pâle, elle dit. Qu'est-ce qui se passe ?

— Rien. Un cauchemar.

— Un cauchemar, elle répète, et sa voix est plate, méfiante. Tu m'as appelée. Tu as crié mon nom.

— J'ai crié ton nom ?

— Deux fois. Peut-être trois. Tu hurlais « arrête ».

Je regarde mes genoux. Une petite secousse passe dans le muscle, puis cesse.

— Je ne me souviens pas, je dis.

C'est faux. Je me souviens de tout. Mais je ne veux pas le lui donner. Elle reste dans l'entrebâillement, une main sur le chambranle, l'autre tenant sa robe de chambre fermée contre elle. Elle attend quelque chose. Un mot, un geste, une explication qui lui permette de retourner se coucher. Je ne lui donne rien.

— Tu veux que je reste ? elle demande.

— Non.

— Adam...

— Non, Sarah. Laisse-moi.

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