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CHAPITRE 2 — LE SOUFFLE DU NÉANT 2

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-10-19 18:20:45

Elle hoche la tête, lentement, comme si elle notait quelque chose. Puis elle recule et referme la porte. Le clic est doux. Presque prévenant. Je reste assis, les pieds au sol, les mains sur les cuisses, et j'écoute son pas s'éloigner dans le couloir. Il s'arrête. Reprend. S'arrête encore. Puis plus rien.

Je relève enfin les yeux. La chambre ne change pas pour me faire plaisir. Je reconnais ce qui m'entoure, et cette reconnaissance me donne plus froid que tout le reste. Ce n'est pas un endroit « après ». Ce n'est pas une autre chambre où l'on me ramasse. C'est la mienne. « Avant. » Le mot pousse dans ma bouche et je ne le dis pas ; je ne veux pas lui donner de son.

Je cherche mon téléphone. Mon bras se tend puis s'arrête. Quelque chose en moi refuse cette vérification. Tant que je ne sais pas, je peux appeler cela un cauchemar. Un cauchemar laisse de la sueur et des draps en vrac ; il peut bien laisser un goût, une douleur — il peut tout faire si je l'y autorise. Je cherche des excuses pour ne pas toucher un objet. C'est donc cela, la seconde chance : un homme assis dans son lit qui a peur d'un écran.

Je prends le téléphone. Il est froid sur les bords et tiède là où ma paume se ferme. Je le serre trop ; ma main ne s'ouvre plus tout à fait. Le jour du mois s'allume et mes yeux passent dessus sans le comprendre. Je le relis. Je regarde l'année. Je reviens au jour. Quelque chose manque. Ce n'est pas le bon monde, ou ce n'est pas le bon jour. L'un des deux doit céder. Je cligne des yeux ; l'affichage ne bouge pas. Je pose le pouce dessus, je l'enlève — comme si la date était une tache que je peux tirer hors du verre. Je recompte dans ma tête. Je refuse le premier résultat. Le deuxième aussi. Je reprends au début : ce mois, puis le suivant, les jours qui restent, les jours qui viennent. Je compte sur les doigts et je déteste mes doigts de se prêter à cela. Quatre semaines ne font pas un mois. Je ne dois pas aller trop vite. Je recommence. J'ai peur d'ajouter, peur d'enlever. Je veux me tromper pour une fois. Je veux être cet homme qui ne sait pas compter, celui qui confond un jour avec un autre et rentre se coucher parce que son grand malheur tient dans une mauvaise lecture.

Je tourne l'écran vers la fenêtre. Le même jour me regarde. Je sens une pulsation dans ma mâchoire. Je serre les dents ; la douleur, là, ne vient pas d'une autre bouche — elle est à moi, présente, minuscule. Je m'y accroche. Quatre fois je refais le calcul. Quatre fois le même nombre reste au bout. Quatre fois je me retrouve devant lui avec les mains vides. Quatre fois Sarah rit sans être ici. Quatre fois je ravale ce qui remonte. Je ne veux pas vomir. Pas encore.

Je baisse le téléphone ; aussitôt la date me manque et je le remonte. J'ai donc besoin de la chose qui me fait mal. Très bien. On part sur de bonnes bases. Je regarde mon cou dans le reflet noir autour de l'écran. Je ne vois qu'un morceau de peau et une ombre de barbe — pas une plaie. Je passe le doigt sous ma mâchoire en regardant ce reflet ; le geste et l'image arrivent ensemble. Il ne reste pas un corps derrière moi, pas un autre Adam étendu quelque part que je peux laisser là en disant « tant pis ». Je suis celui qui saigne. Je suis celui qui ne saigne plus. Les deux se gênent dans la même peau. Je souffle et la surface du verre se couvre d'un voile. Le voile part. Je recommence. Ce peu de buée suffit à m'empêcher de baisser les bras : un mort ne fait pas cela, pas de cette façon. Il ne tient pas un téléphone. Il ne se brûle pas la gorge avec son propre souffle. Je peux bien être fou, mais je suis fou avec des poumons qui marchent.

Je veux poser le téléphone. Je ne le pose pas. Si je le pose, la pièce reprend toute la place — le lit, le drap, l'absence de bruit, toutes ces choses sans faute et sans pitié qui me demandent de les croire. Je ramène un genou vers moi et je prends ma jambe entre mes mains. Les muscles tressaillent. Je pose mon front dessus ; le contact me tient là. Ma peau touche ma peau. Pas de dents. Pas de sang. Sarah n'est pas là. Son rire non plus. Je le pense lentement pour ne pas en faire un mensonge de plus. Sarah n'est pas là. Je ne sais pas ce que cela change ; je sais seulement que ma gorge s'ouvre quand je cesse de chercher sa voix. Je laisse passer un souffle entier, puis un autre. Le jour me touche les doigts et monte sur mon poignet. Il n'a rien de sale, ce jour. C'est presque ce qui me fait le plus mal.

Je relève la tête. Je voudrais sentir une différence dans l'air — un avertissement, une odeur qui prouve que je ne transporte pas seul ce qui vient. Je ne sens que la sueur, mon odeur à moi, un corps qui a très peur et qui s'obstine à ne pas mourir. Je me lève à moitié ; mes genoux cèdent et je me rassieds. Lentement, cette fois. Je n'ai pas besoin de jouer au héros devant un lit vide. Je garde les pieds au sol, les mains posées dessus, le téléphone entre elles. Je me force à lire sans faire de calcul — juste lire : le jour, le mois, l'année. Mon regard accroche les petits signes et les laisse exister. Ils ne m'aiment pas. Ils ne me veulent rien. Ils sont là, c'est tout. Je voudrais cette paix de chiffre, tenir sans trembler, ne pas avoir une bouche pleine de mort. Je respire encore. La chambre prend un peu de netteté. Le coin du drap ne ressemble plus à une main. L'ombre au pied du lit reste une ombre. Je peux regarder sans chercher le mouvement qui va me sauter à la gorge — pas longtemps, quelques secondes, assez pour sentir le froid du sol gagner mes plantes de pieds, assez pour savoir que ce froid ne tue pas. Il n'est pas obligé de devenir autre chose.

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