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CHAPITRE 4 — LA LISTE

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-10-19 18:23:20

Je classe les jours à venir. Je ne leur donne pas des visages — pas maintenant. Dès que je laisse un visage entrer, tout se serre et la page se brouille. Il me faut l'ordre, même si l'ordre n'existe plus que dans ce cahier. Surtout pour cela. Les choses ne vont pas me faire la politesse de se présenter une à une. Je sais ce qu'elles font quand elles arrivent ensemble ; je le sens dans mes dents qui se touchent trop fort. Je desserre la mâchoire. Je recommence une date plus bas parce que la première se lit mal. Je ne la rature pas ; je la laisse. Il faut que je voie où ma main n'obéit pas. Je n'ai rien à gagner à me fabriquer un auteur solide. Je suis un homme dont le poignet saute sur un chiffre. Voilà ce que j'ai. Voilà avec quoi je travaille.

La sueur passe de ma paume à la feuille. Une ombre en forme de main s'étale près du bord. Je la soulève ; le papier colle un peu puis se détache. Ce contact me déplaît plus que de raison. Je voudrais que rien ne colle à mes mains — ni le papier, ni une peau, ni ce que je ne parviens pas à nommer sans revoir la bouche qui prend ma gorge. Je pose le stylo. Le silence se referme aussitôt et je le reprends. Pas de pause. Pas cette pause.

Les dates se tiennent maintenant dans un ordre. Les lieux attendent. J'écris ce mot et je reste longtemps sur la première lettre. Un lieu peut être vide sur le papier et plein dans la tête. Il suffit de lui donner sa place pour qu'il remonte avec ses coins, ses angles, tout ce qui empêche un corps de passer. Je ne veux pas de cela — pas de récit, pas d'image qui ouvre ses bras et m'aspire. Je veux ce qui sert. Je réduis. J'enlève dans ma tête ce qui ne peut pas se lire vite. J'écris l'endroit au lieu de le traverser. La précision me coûte : chaque mot de trop me met dedans, chaque mot qui manque me ment. Je cherche cette mince façon de savoir sans revivre. Je la trouve pour trois lignes ; je la perds à la quatrième. Ma gorge se ferme et je dois décoller la langue du palais. Le bruit est laid. Je le fais quand même. Personne ne donne de prix à la tenue d'un homme seul avec son cahier.

Je replie deux doigts sous la page pour ne pas laisser ma main s'enfuir. J'avance dans la liste des lieux — pas les villes, pas une carte inventée pour donner à ma peur un air savant. Les endroits que je sais, les endroits qui ont un poids dans mon ventre. Je les inscris sans leur donner plus que ce qu'ils sont. Je laisse du blanc là où je doute. Je ne sais pas si ce blanc me sauve de l'erreur ou me prépare une autre façon de mourir. Je le laisse. Les trous font partie de la liste. Je n'ai pas le droit de les remplir avec ce qui m'arrange.

J'appuie la pointe au début d'une nouvelle ligne. Je reste bloqué. La feuille craque un peu sous ma main. Je n'ai pas faim, je n'ai pas soif — du moins pas de façon utile. Mon ventre se serre quand je pense à manger et ma bouche devient plus sèche quand je pense à boire. Tout se contrarie. Seul le stylo sait ce qu'il fait ; il laisse une marque à l'endroit où je le pose. Je m'efforce de devenir aussi simple : la tête penchée, les épaules hautes. J'écris encore une ligne, une autre. Je sens un point dur se former dans la nuque. Je n'y touche pas. La douleur a le mérite de rester à sa place ; elle ne se déguise pas en rire, elle ne prend pas le visage de Sarah.

J'arrive aux noms et ma main s'arrête avant même que je l'ordonne. Des dates et des lieux peuvent encore passer pour un travail. Des noms, non. Un nom fait entrer quelqu'un ; il lui donne une chaise dans cette pièce où je ne veux personne. Je retourne le stylo entre mes doigts ; la pointe dessine un petit arc dans l'air. Je pourrais commencer par le mien, rendre à tout cela la forme raisonnable d'une liste qui parle de moi : Adam, vivant, propriétaire d'une gorge en bon état et d'un avenir plein de bonnes nouvelles. Je serre le stylo jusqu'à sentir l'arête contre mon doigt. Je n'écris pas cette plaisanterie. Je n'ai pas de place pour cela, même si le cahier est presque vide.

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