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CHAPITRE 5 — Le poids des regards

Author: Tyma
last update publish date: 2025-12-16 20:43:41

Les jours qui suivirent s’enchaînèrent avec une régularité trompeuse. En apparence, rien n’avait changé. Les couloirs du Moretti Palace conservaient leur silence feutré, les employés leurs gestes précis, Madame Sorel son regard exigeant. Et pourtant, pour Nahara, chaque matin avait désormais le goût d’une épreuve. Elle se levait avec cette sensation diffuse d’être observée, comme si quelque chose s’était déplacé en elle, modifiant sa manière de percevoir le monde.

Elle faisait tout pour rester irréprochable. Arriver en avance. Anticiper les demandes. S’effacer. Mais l’effacement, elle le découvrait, n’était pas toujours une protection. Parfois, il attirait davantage l’attention.

Elle sentit les premiers signes très vite. Des regards qui s’attardaient plus longtemps que nécessaire. Des silences lourds lorsqu’elle entrait dans une pièce. Rien de frontal. Rien de clairement hostile. Juste une tension sourde, presque imperceptible, mais suffisamment présente pour l’inquiéter.

— Tu as remarqué ? murmura une collègue à une autre, un peu trop près d’elle.

— Oui. Depuis quand il la remarque, elle ?

Nahara baissa les yeux, feignant de ne pas entendre. Elle savait très bien de qui il était question. Et elle détestait cela. Elle détestait cette idée que quelque chose lui échappait, qu’une rumeur pouvait naître sans qu’elle n’ait rien fait pour la provoquer.

Madame Sorel, de son côté, semblait plus distante. Moins sévère, mais plus attentive. Comme si elle observait Nahara avec une vigilance nouvelle, cherchant à détecter le moindre faux pas.

Un après-midi, alors qu’elle classait des documents dans la salle principale, elle sentit une présence derrière elle.

— Mademoiselle Diop.

Elle se retourna aussitôt.

— Oui, madame ?

— Vous êtes sollicitée plus souvent qu’à l’accoutumée, remarqua Madame Sorel d’un ton neutre.

— J’essaie simplement de répondre aux demandes.

— Faites en sorte que cela reste professionnel.

Le message était clair. Nahara hocha la tête, le cœur serré.

— Bien sûr, madame.

Elle passa le reste de la journée avec une attention redoublée, consciente que le moindre geste pouvait être interprété. Elle se sentait prise dans un étau invisible, coincée entre ce qu’elle devait faire et ce que les autres projetaient sur elle.

En fin de journée, un incident survint. Mineur en apparence. Un fournisseur arriva avec un retard imprévu, perturbant l’installation d’un événement prévu le lendemain. Madame Sorel, visiblement irritée, distribua les consignes avec une froide efficacité.

— Mademoiselle Diop, allez voir Monsieur Moretti. Il doit être informé immédiatement.

Le cœur de Nahara se serra.

— Maintenant ?

— Oui.

Elle n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Elle prit le dossier, se dirigea vers l’ascenseur. Cette fois, elle ne ressentait pas seulement de l’appréhension, mais une forme de lassitude. Comme si cette confrontation silencieuse devenait inévitable.

Le bureau exécutif était plongé dans une lumière crépusculaire. Elyas se tenait près de la fenêtre, le téléphone à la main. Il termina son appel avant de se tourner vers elle.

— Qu’y a-t-il ?

Elle expliqua la situation avec précision, s’efforçant de rester factuelle. Il l’écouta sans l’interrompre, le visage fermé.

— Je m’en occupe, dit-il finalement. Vous avez bien fait de venir.

— Merci, monsieur.

Elle fit demi-tour, mais sa voix la retint encore une fois.

— Mademoiselle Diop.

Elle se retourna.

— Vous sentez ce qui se passe autour de vous, n’est-ce pas ?

La question la surprit.

— Je… je fais attention.

— Ce n’est pas suffisant.

Il la regarda longuement, puis ajouta :

— Ici, les regards pèsent plus lourd que les actes. Protégez-vous.

Elle hocha la tête, incapable de répondre. Elle quitta le bureau avec une sensation étrange, mélange de reconnaissance et d’inquiétude. Elle n’arrivait pas à déterminer s’il cherchait à l’aider… ou à se prémunir lui-même.

Les jours suivants confirmèrent ses craintes. Les murmures se faisaient plus présents. Les sourires, plus rares. Une distance nouvelle s’installait entre elle et le reste de l’équipe. Elle se sentait isolée, malgré son irréprochable professionnalisme.

Un soir, alors qu’elle quittait l’hôtel plus tard que d’habitude, elle se retrouva seule dans l’ascenseur avec Elyas Moretti. Les portes se refermèrent dans un silence presque oppressant.

Elle fixa le panneau lumineux, évitant son regard.

— Vous tenez bon, observa-t-il.

— J’essaie.

— Vous n’êtes pas obligée de tout porter seule.

Elle esquissa un sourire bref, presque triste.

— Je n’ai pas vraiment le choix.

Il ne répondit pas. L’ascenseur descendait lentement, chaque étage semblant accentuer la tension. Lorsqu’il s’arrêta au rez-de-chaussée, les portes s’ouvrirent. Elle fit un pas pour sortir, mais il parla de nouveau.

— Faites attention aux interprétations. Elles détruisent plus sûrement que les erreurs.

Elle acquiesça, puis s’éloigna sans se retourner.

Dehors, la nuit était tombée. Elle marcha longtemps avant de rentrer chez elle, cherchant à remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle comprenait désormais que ce qui se jouait n’était pas seulement une tension entre deux personnes, mais un équilibre fragile menacé par les regards extérieurs.

Chez elle, elle s’assit sur son lit, le dos contre le mur, et ferma les yeux. Elle repensa à chaque regard, chaque silence, chaque mot non dit. Elle sentit une fatigue profonde l’envahir, mêlée à une colère sourde. Elle n’avait rien demandé. Elle voulait seulement travailler, avancer, protéger les siens.

Et pourtant, elle se retrouvait au centre d’une attention qu’elle n’avait pas choisie.

Avant de s’endormir, une pensée s’imposa à elle, lourde et lucide :

Il n’y a rien de plus dangereux qu’un regard qui vous désigne…

Surtout quand vous n’avez rien fait pour le mériter.

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