LOGINLe malaise ne disparut pas avec le sommeil. Il se contenta de changer de forme. Nahara se réveilla avant même que le réveil ne sonne, le corps lourd, l’esprit traversé d’une lucidité presque douloureuse. Elle resta un moment immobile, à fixer le plafond, consciente que quelque chose devait changer. Elle ne savait pas encore quoi, ni comment. Elle savait seulement que continuer ainsi revenait à s’épuiser lentement, à se laisser grignoter par une pression qu’elle n’avait pas provoquée.
Elle se leva, se prépara sans hâte, comme si ralentir pouvait lui rendre un semblant de contrôle. En quittant l’appartement, elle jeta un regard à la porte de la chambre de sa sœur encore fermée. Cette pensée-là, au moins, restait claire : elle n’avait pas le droit d’échouer. Au Moretti Palace, l’atmosphère semblait différente. Plus tendue. Comme si un courant souterrain traversait les couloirs, invisible mais bien réel. Les employés parlaient encore moins que d’habitude. Les regards s’évitaient. Nahara sentit immédiatement que quelque chose se préparait. Madame Sorel l’attendait. — Vous commencerez la journée avec moi, dit-elle sans préambule. Nous avons une inspection interne. — D’accord. Elles parcoururent les étages, vérifiant chaque salle, chaque détail. Madame Sorel ne la quittait presque pas des yeux, observant sa manière de travailler, de répondre, de se tenir. Nahara comprit que ce n’était plus seulement son efficacité qui était évaluée, mais sa capacité à tenir sous pression. — Vous avez conscience de ce que cela implique ? demanda soudain Madame Sorel, alors qu’elles se trouvaient seules dans un couloir. — De… quoi exactement, madame ? — D’être remarquée. Le mot résonna plus fort qu’il n’aurait dû. — Je n’ai rien cherché, répondit Nahara, plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Madame Sorel la fixa longuement. — Peu importe. Ce qui compte, c’est ce que les autres croient voir. Ici, la perception est une arme. Elle reprit sa marche, laissant Nahara avec cette phrase qui refusait de la quitter. La matinée s’écoula dans une tension constante. Chaque geste semblait observé, analysé. À plusieurs reprises, Nahara sentit des regards peser sur elle, mais elle refusa d’y répondre. Elle se concentra sur l’essentiel, sur ce qu’elle pouvait contrôler. En début d’après-midi, un message tomba sur sa tablette interne. Bureau exécutif. 15h. Son estomac se noua. Elle n’avait pas besoin de demander qui l’avait convoquée. À l’heure dite, elle se présenta devant la porte du bureau d’Elyas Moretti. Elle frappa, attendit. — Entrez. Il était assis derrière son bureau, les traits plus fermés que d’ordinaire. Sur la table, plusieurs dossiers ouverts. Il leva les yeux vers elle sans préambule. — Asseyez-vous. Elle obéit, le dos droit, les mains jointes sur ses genoux. — Ce qui se passe autour de vous n’est plus anodin, commença-t-il. Et je déteste les zones floues. — Moi aussi, monsieur. — Pourtant, vous êtes au centre de l’une d’elles. Elle inspira profondément. — Je n’ai rien fait d’inapproprié. — Je le sais. Ces trois mots la déstabilisèrent davantage que tout le reste. — Mais ce n’est pas suffisant, poursuivit-il. Ici, l’innocence ne protège pas. Elle expose. Un silence s’installa. Dense. Chargé. — Vous avez deux options, dit-il enfin. Continuer ainsi, en encaissant. Ou prendre une décision avant que d’autres ne la prennent pour vous. — Quelle décision ? Il la regarda droit dans les yeux. — Vous éloigner temporairement du service événementiel. Son cœur manqua un battement. — Vous… vous voulez me déplacer ? — Je vous propose une alternative. Une mission administrative, en retrait. Moins visible. Moins exposée. Elle comprit immédiatement ce que cela impliquait. Moins de regards. Moins de murmures. Mais aussi moins d’opportunités. Moins de confiance affichée. — Et si je refuse ? demanda-t-elle. — Alors vous resterez là où vous êtes. Et je ne pourrai pas empêcher ce qui suivra. La franchise de ses mots la frappa de plein fouet. Elle sentit une colère sourde monter en elle. — Ce n’est pas juste. — Je n’ai jamais prétendu l’être. Elle baissa les yeux un instant, luttant contre l’émotion qui menaçait de la trahir. Elle pensa à sa sœur. À ce travail. À cette stabilité fragile qu’elle avait tant peiné à obtenir. — J’ai besoin de temps pour réfléchir. — Vous l’avez jusqu’à demain matin. Il se leva, signal clair que l’entretien était terminé. — Une dernière chose, ajouta-t-il alors qu’elle se dirigeait vers la porte. Elle se retourna. — Ce que je fais là n’est pas une sanction. C’est une protection. À vous de décider si vous l’acceptez. Elle sortit, le cœur battant, l’esprit en ébullition. Dans le couloir, elle s’adossa au mur, cherchant à respirer. Elle n’avait pas anticipé ce choix. Elle n’avait pas prévu qu’on lui demanderait de reculer pour survivre. Le reste de la journée passa dans un brouillard épais. Elle accomplissait ses tâches sans les enregistrer réellement. Les mots d’Elyas tournaient en boucle dans sa tête. Protection. Exposition. Décision. Le soir, chez elle, elle parla peu. Sa sœur remarqua son silence, mais n’insista pas. Nahara se réfugia dans la salle de bain, observa son reflet longtemps. Elle se demanda à quel moment exact elle avait cessé d’être simplement une employée pour devenir un problème à gérer. Allongée dans le noir, elle pesa chaque option. Accepter, c’était se taire, s’effacer, survivre. Refuser, c’était rester droite… et risquer de tout perdre. Elle ferma les yeux, consciente que le silence, parfois, exige un prix. Et demain, elle devrait payer.Le lendemain de l’événement, le Moretti Palace retrouva son calme apparent. Les couloirs semblaient plus larges, les voix plus basses, comme si le bâtiment lui-même cherchait à absorber ce qui s’était joué la veille. Nahara arriva plus tôt que d’habitude. Elle ressentait ce besoin presque physique de reprendre possession de l’espace avant que les interprétations ne s’y installent. Rien n’était ouvertement différent, et pourtant tout l’était. Elle le percevait dans la manière dont certains employés détournaient légèrement le regard, dans l’excès de politesse de quelques cadres, dans les silences trop longs qui suivaient son passage. Elle n’était plus invisible. Elle n’était pas non plus officiellement mise en avant. Elle occupait désormais ce territoire ambigu que peu de gens savent gérer : celui de l’influence sans titre. Elle s’installa à son bureau, prit le temps d’organiser ses dossiers, puis ouvrit sa messagerie. Plusieurs messages l’attendaient. Pas de félicitations explicite
Le changement ne se fit pas entendre par une annonce officielle. Il se manifesta autrement, plus sournoisement, comme une variation imperceptible dans l’air. Nahara le sentit dès son arrivée au Moretti Palace ce matin-là. Les salutations étaient les mêmes, les sourires toujours mesurés, mais quelque chose s’était déplacé. Une attente nouvelle. Une vigilance accrue. Elle n’était plus seulement tolérée dans les cercles restreints. Elle y était désormais attendue. La réunion stratégique de la veille avait laissé des traces. Elle en comprit l’ampleur en découvrant, dans sa boîte mail, plusieurs demandes directes de cadres qu’elle n’avait jusque-là croisés que de loin. Des questions précises. Des consultations déguisées. Chacun voulait son avis, mais aucun ne souhaitait assumer publiquement le fait de le solliciter. Nahara répondit avec méthode, sans empressement. Elle avait appris que la rapidité pouvait être interprétée comme une disponibilité totale, donc exploitable. Elle avançait d
Les jours suivants s’installèrent dans une tension feutrée, presque élégante dans sa cruauté. Rien n’explosait. Rien ne se déclarait ouvertement. Tout se jouait dans l’invisible, dans ces micro-décisions qui façonnent un destin sans jamais en avoir l’air. Nahara avançait désormais dans un territoire où chaque pas comptait double. Elle avait appris à lire les silences. À distinguer ceux qui protégeaient de ceux qui isolaient. À reconnaître les regards qui calculaient, ceux qui jaugeaient une menace potentielle, et ceux — plus rares — qui exprimaient une forme de respect discret. Son rattachement aux événements à haute confidentialité changea profondément son quotidien. Les dossiers qu’on lui confiait n’étaient jamais complets. Les informations arrivaient fragmentées, parfois contradictoires. Il fallait deviner ce qui manquait, comprendre ce qui ne serait jamais écrit, anticiper les zones de tension avant même qu’elles ne se forment. Cette complexité la stimulait autant qu’elle l’épu
Le lendemain matin, Nahara se réveilla avec cette sensation étrange que l’on éprouve après avoir traversé une nuit trop dense : le corps était là, fonctionnel, mais l’esprit semblait encore suspendu entre deux états. Elle resta allongée quelques minutes, les yeux ouverts, à écouter le silence de l’appartement. Il n’était pas apaisant. Il était chargé. Comme si tout ce qui n’avait pas été dit la veille s’y était accumulé. Elle se leva finalement, se prépara sans hâte. Aucun geste n’était précipité, mais aucun n’était superflu. Elle avait compris quelque chose de fondamental : ce n’était plus la vitesse qui la sauverait, mais la justesse. Lorsqu’elle entra au Moretti Palace, elle sentit immédiatement que l’atmosphère avait changé. Pas de manière spectaculaire. C’était plus subtil, plus pernicieux. Les regards ne se détournaient plus aussi vite. Certains s’attardaient, d’autres semblaient jauger, comparer, recalculer. Elle n’était plus seulement une présence compétente. Elle était deve
La journée du dîner officiel débuta dans un silence presque irréel. Nahara arriva au Moretti Palace avant le lever du jour. Le ciel était encore sombre, l’air froid, et l’hôtel semblait suspendu dans une respiration retenue. Elle traversa le hall désert, ses pas résonnant plus fort que d’habitude, comme si le bâtiment lui-même enregistrait sa présence. Elle savait que cette journée ne ressemblerait à aucune autre. Pas seulement à cause de l’enjeu professionnel, mais parce qu’elle sentait confusément que quelque chose se déciderait au-delà des fonctions, des titres et des apparences. Une frontière intérieure, peut-être. La salle destinée au dîner était encore vide. Les tables n’étaient que des silhouettes couvertes de nappes impeccablement pliées. Nahara posa son sac, retira son manteau, et inspira profondément. Elle n’avait plus le luxe de douter. Chaque minute comptait. Les premières équipes arrivèrent peu après. Elle donna les consignes avec une assurance calme, presque détachée.
Les jours qui suivirent confirmèrent ce que Nahara avait pressenti : rien ne serait plus jamais simple. Le Moretti Palace continuait de fonctionner avec la même précision extérieure, mais sous cette surface lisse, quelque chose s’était déplacé. Une ligne invisible avait été tracée, et elle se trouvait désormais juste dessus. Elle sentit le changement dès le lundi matin. Plus aucun message informel. Plus de demandes directes. Les instructions arrivaient par intermédiaires, souvent tard, parfois incomplètes. Pas assez pour constituer une faute évidente, mais suffisamment pour la mettre en difficulté si elle ne redoublait pas d’attention. Chaque tâche demandait désormais un effort supplémentaire, comme si le système lui opposait une résistance silencieuse. Nahara ne protesta pas. Elle observa. Elle comprit rapidement que le danger ne viendrait pas d’une attaque frontale, mais d’une accumulation de petites contraintes, de micro-déséquilibres destinés à la fatiguer, à la pousser à commet







