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Chapitre 4 — Le sang sous la peau

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-07-04 00:13:39

Giulia

Je descends l'escalier avec une lenteur qui, en bas, doit passer pour de la majesté. Elle est autre chose. Elle est un apprentissage. Elle est le temps qu'il me faut pour apprendre, à chaque marche, à contenir en moi ce qui a explosé dans le miroir.

Je respire par le nez. J'entends. J'entends trop.

Le cœur d'Lorenzo, en bas, bat à soixante-douze coups par minute. Je le sais sans y penser, comme on sait sa propre respiration. Le cœur d'Bianca, elle, bat à cent quatorze, encore, sans doute encore à cause de ce qui s'est passé dans mon lit. Les cœurs des lieutenants, alignés le long de la balustrade, battent chacun à un rythme différent, et je pourrais donner un nom à chacun sans les voir, rien qu'à ce tambour intime.

Les verres qu'on entrechoque produisent trois sortes de sons différents selon qu'ils sont vides, à demi pleins ou à ras bord. Le cristal du lustre grince très légèrement sur sa chaîne, quelque part au-dessus de moi.

J'entends aussi, au bout du couloir de gauche, les cuisines. La cuisinière insulte quelqu'un pour un plat renversé. Un chien de chasse, dans la cour, tourne trois fois avant de se coucher. Un vent d'ouest se lève très loin, à des lieues, chargé d'humidité et d'une odeur de fer que je ne connais pas encore.

Tout cela me traverse. Tout cela veut entrer en moi. Il faut que je referme les portes, une à une, dans mon crâne, sinon je vais devenir folle sur les marches, devant deux cents témoins.

Lucia m'attend en bas. Elle croise mes yeux. Une seconde de plus. Elle a vu que je maîtrise. Elle recule contre le mur.

Lorenzo fend la foule. Il vient à moi. Sa main est tendue.

— Tu es magnifique, dit-il.

Il est magnifique aussi. Ma peau s'en souvient. Mon corps ne l'a pas encore désappris. C'est un des mensonges les plus cruels : le corps prend plus de temps que l'esprit pour désaimer. Sa main est chaude. Sa paume, calleuse. Son parfum est celui d'Bianca, encore, sous celui du savon. Il s'est lavé, il s'est changé, mais il n'a pas su effacer ma sœur sous ses ongles.

Je souris.

— Tu m'as manqué là-haut, dis-je.

— Les Anciens n'en finissaient plus. J'ai monté juste après toi. Je t'ai croisée, tu sortais déjà.

Premier mensonge de la soirée. Je le note. Je le range.

— Je t'ai laissé le champ libre pour un bain rapide, mon amour, dis-je avec une grâce que je ne me connaissais pas. Tu sentais la salle du conseil.

Il rit. Il aime que je le taquine. Il aime surtout que je le taquine devant les autres, parce que cela lui donne l'occasion de rire fort et de montrer que sa Luna est docile mais spirituelle. Il pose sa main dans le creux de mes reins et me guide vers le centre de la salle. La foule s'écarte. Les musiciens attaquent la première mesure d'une valse lente. La lumière tombe en pluie douce sur le marbre.

— Ouvre le bal avec moi, murmure-t-il à mon oreille.

— Toujours.

Nous dansons.

Il faut dire la vérité : Lorenzo danse bien. Il ne mène pas, il dirige. Sa main dans mon dos est autoritaire sans être brutale, et il connaît par cœur les endroits où appuyer pour me faire tourner sans qu'il ait besoin de parler. Nos pieds tracent sur le marbre le dessin invisible de sept années répétées. J'ai dansé cette valse la nuit de mes noces. Puis chaque anniversaire. Puis à chaque grande fête de meute. Je pourrais danser cette valse dans mon sommeil.

Sauf que ce soir, je danse avec autre chose sous la peau.

Sous ma robe, sur mes bras, dans ma poitrine, je sens le sang qui court. Mon sang. Il n'a plus la même température qu'il y a une heure. Il n'a plus le même goût derrière ma langue. Il pulse d'une manière plus profonde, plus lente, plus dense. Je sens même, si je me concentre, mon propre cœur battre. C'est étrange, de sentir son propre cœur. On ne le sent jamais, en général. On l'oublie. On le laisse faire son travail. Là, il tape, comme s'il voulait qu'on l'entende, comme s'il avait quelque chose à réclamer.

Lorenzo me fait tourner. Ma jupe balaye la lumière. La salle nous applaudit.

— À quoi penses-tu, Luna, demande-t-il, en me ramenant contre lui.

— À toi.

Ce n'est pas un mensonge. C'est même la vérité la plus exacte que j'aie dite depuis longtemps.

Il sourit. Il me croit. Il me croit parce qu'il a besoin de me croire. Il a besoin, ce soir en particulier, que je sois exactement là où il m'a mise. Douce. Décorative. Aveugle. Il vient de marquer une autre femme dans notre chambre. Il ne peut pas, cette nuit, avoir une Luna qui doute. Il fait donc de moi, dans son esprit, la femme qui ne doute pas. C'est fou comme un homme peut arranger le monde à sa convenance quand il a peur d'être découvert.

Je le laisse arranger.

La valse tourne. Il pose son front contre le mien.

— Sept ans, murmure-t-il.

— Sept ans.

— Et tu es plus belle qu'au premier jour.

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