Mag-log inBiancaJe compte les hommes qui rentrent, et ceux qui ne rentrent pas, je fais ça depuis la défaite, c'est devenu mon geste, le soir, à la porte du camp de misère que nous sommes devenus, je compte, et chaque soir le chiffre est plus bas, et personne ne me demande mes chiffres, personne ne demande plus rien à personne, dans ce qui reste de nous.Il faut que je dise ce que c'est, ce camp, parce que je l'ai vu se construire en courant, des toiles trouées, des feux qui fument parce que le bois est vert, des blessés qu'on soigne avec de l'eau cuite et de la chance, sept meutes, on disait, sept meutes, et il reste ça, des restes, des hommes qui dorment enroulés dans leurs capes sans se débotter, qui sursautent au moindre cri d'oiseau, qui ne disent plus nous mais moi, et au centre, dans la grande tente qui penche, Lorenzo, mon maître, mon choix, l'homme pour lequel j'ai tout brûlé.Je l'observe, je ne peux pas m'en empêcher, j'ai passé ma vie à lire l
GiuliaLes rapports de la poursuite arrivent pendant que je veille, et je les lis à la lueur de la veilleuse, et chaque ligne est une pierre de plus sur le tombeau de cette guerre, l'armée de Lorenzo n'existe plus, pas comme armée, les sept meutes se sont débandées comme une eau percée, deux se sont rendues entières, cornes basses, les chefs agenouillés dans la boue devant Enzo, trois autres ont fui chacune de son côté, déjà en train de se déchirer entre elles pour le grain et les reproches, et les deux dernières courent encore vers l'est avec Lorenzo à leur tête, ou ce qu'il en reste.C'est Selene qui revient de la crête ouest, au deuxième soir, et elle entre dans ma tente sans se faire annoncer, parce que Selene ne se fait jamais annoncer, et elle a le sang des autres sur les bras jusqu'aux coudes, et elle s'assied sans qu'on le lui propose, et elle me regarde longuement avant de parler, comme on regarde une chose qu'on respecte et qui vient de frôler l
GiuliaIl ouvre les yeux au matin du quatrième jour, et je suis en train de m'assoupir, la tête contre le bord de la couche, et c'est le lien qui me réveille, une pulsation différente, plus nette, une pulsation qui a conscience d'elle-même, et je relève la tête et ses yeux sont ouverts, gris, cernés, ouverts, et il me regarde, et le monde entier tient dans ce regard fatigué.— Tu es là, dit-il, et sa voix est un râle, une feuille morte qu'on froisse, et c'est le plus beau son que j'aie jamais entendu.— Je suis là, dis-je, et je serre sa main, et je me dépêche d'ajouter, parce que le chirurgien me tuerait, ne parle pas, ne parle pas trop, il faut que tu te taises et que tu guérisses, c'est un ordre, et tu sais ce que valent mes ordres.Il sourit, un tout petit peu, juste le coin de la bouche, et il ne m'obéit pas, évidemment, il n'a jamais su m'obéir.— J'ai eu le temps de penser, dit-il, entre deux respirations qui sifflent, al
GiuliaOn ne me laisse pas entrer, et c'est peut-être la seule fois de ma vie où j'obéis sans discuter, parce que le vieux chirurgien des Maisons m'a regardée une seconde, une seule, et m'a dit une phrase qui valait tous les ordres du monde, votre sang bout, ma reine, et j'ai besoin que le sien reste froid, alors j'attends dehors, adossée à la tente, dans ma cuirasse couverte de lui, et je compte, je compte les respirations, les miennes, parce que les siennes je ne peux plus les entendre, et le lien est là, ténu, un fil d'araignée dans une tempête, et tant qu'il vibre je respire, et quand il faiblit j'arrête, et je vis ainsi, par à-coups, suspendue à un signal plus fragile qu'une goutte de rosée.La bataille continue sans moi, je l'entends, elle s'éloigne, elle change de timbre, les cris de mêlée deviennent des cris de poursuite, puis des cris de victoire, et des gens viennent me trouver, Enzo, Selene, des capitaines, et ils parlent, et je réponds, je cro
GiuliaCela arrive au moment où tout bascule, au moment exact où la bataille est gagnée, et c'est toujours ainsi, je le saurai désormais, c'est au moment où l'on croit que c'est fini que le monde choisit de frapper, le centre ennemi se rompt, les lignes de Lorenzo lâchent, la fuite commence, et je pousse un cri de victoire que je ne finirai jamais.Parce que je les vois, sur la crête basse, à l'ouest, là où la bataille est passée et où plus personne ne regarde, un groupe, six, sept hommes, pas en fuite, immobiles, et parmi eux des arcs, des arcs noirs, longs, que je n'ai jamais vus dans aucune armée de loups, et l'un d'eux est bandé, et il n'est pas bandé vers la mêlée, il est bandé vers moi, et je comprends dans le même éclair, les archers de Valerius, les hommes des Maisons, les flèches d'argent, parce que le Conseil sait depuis longtemps ce qui tue ce qui est comme moi, et Valerius n'a jamais eu l'intention de laisser Lorenzo gagner seul, Valerius a pl
Giulia Je ne sais pas à quel moment je cesse d'être une générale pour devenir autre chose, peut-être quand le deuxième louveteau de ma garde tombe, un garçon de seize ans que j'ai vu grandir, et que quelque chose en moi, quelque chose qui tenait encore, lâche, et le sang de Draegon monte, monte, cette marée que j'ai retenue toute ma vie, que je n'ai laissée parler que deux fois, et cette fois je ne la retiens pas, cette fois je l'appelle, je lui ouvre toutes les portes, et le monde change de couleur, le monde devient lent et net et rouge sur les bords. Tout ralentit, tout, je vois les lames arriver comme des feuilles dans le vent, je vois les gouttes de sueur quitter les fronts, je vois la peur dans les yeux des hommes qui se retournent vers moi, la peur qui naît à la seconde où ils me voient, parce qu'ils voient ce que je suis, enfin, entièrement, la marque brûle à travers le brassard, mes crocs sont sortis, mes yeux ont dû changer, je







