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Chapitre 5 — Le sang sous la peau 2

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-07-04 00:14:17

Il ment très bien. Il a toujours menti très bien. Je m'en rends compte seulement maintenant, comme d'un tableau qu'on connaît depuis l'enfance et dont on voit, à l'âge adulte, qu'il est peint sur la mauvaise face. Je me revois à vingt ans, tremblante, incapable de manger, incapable de dormir, guettant chaque intonation de sa voix comme un signe du ciel. Il faisait fondre l'univers avec un compliment et le remontait avec un silence. Il a fait de moi une louve nerveuse et affamée d'approbation, et il a appelé cela un lien de destinée.

Je ne lui en veux plus, à cet instant. C'est plus étrange encore que la colère : je ne lui en veux plus. Je le regarde comme on regarde un objet qu'on va casser. On ne hait pas les objets. On mesure leur poids. On calcule leurs angles. On choisit son geste.

— Lorenzo, dis-je, très bas.

— Oui.

— Je voudrais te demander quelque chose.

Il se penche. Ses cheveux fauves tombent sur son front. Ses yeux jaunes plongent dans les miens et il ne voit rien, absolument rien, du rouge qui gronde derrière l'argent. Cela aussi est une découverte. Ce loup, réputé pour la finesse de son flair, est incapable de sentir sous ma peau. Il l'a peut-être toujours été. Peut-être que le lien qu'il prétend porter en lui a toujours fait écran. Peut-être qu'Bianca lui a toujours suffisamment brouillé la piste, en se glissant entre nous.

— Tout ce que tu veux, dit-il.

— Ce soir, quand la fête sera terminée, je voudrais qu'on prenne un verre tous les deux, dans la petite salle du nord. Rien que nous. Comme le premier soir. Tu te souviens ?

Il se souvient. Ou plutôt il fait semblant. Il ne se souvient d'aucun premier soir avec moi, j'en suis certaine. Ses vrais premiers soirs étaient avec Bianca, plus tard, en cachette, quand j'étais enceinte de rien et qu'on me disait de dormir tôt.

— Bien sûr, ma Luna. Tout ce que tu voudras.

— Merci.

Il m'embrasse le front. La salle applaudit encore. La valse est terminée. Les musiciens attaquent une autre mesure, plus rapide, et les couples se lancent sur le marbre. Lorenzo me lâche pour aller saluer les Anciens à l'autre bout. Il croit m'avoir laissée en sécurité au bord de la piste.

Bianca arrive à ce moment-là.

Je l'ai vue venir de loin. Je l'ai reconnue avant même qu'elle sorte de la galerie. Elle a passé une robe crème pâle, très haute autour du cou, brodée de perles. Ses cheveux blond cendré sont ramenés en couronne, ce qui la fait paraître plus grande. Elle porte, autour de la gorge, un ruban de dentelle blanche qui monte presque jusqu'au menton. Elle ne l'a jamais porté avant. Elle le porte pour cacher ce qui saigne encore, en dessous, sous la dentelle.

Elle sourit. Elle vient. Elle ouvre les bras.

— Grande sœur, dit-elle, et sa voix est douce comme du sucre chaud.

Je la serre contre moi. Elle sent Lorenzo. Elle sent Lorenzo partout. Sur son cou, dans ses cheveux, sur ses poignets. Elle sent surtout, en dessous, une odeur métallique et neuve, l'odeur d'une marque fraîche qui n'a pas fini de sceller. Mon estomac se retourne. Mes crocs, sous la gencive, veulent redescendre. Je serre les mâchoires. Je respire par le nez, une, deux, trois fois. Elle ne remarque rien. Elle me tient les épaules, elle recule, elle m'admire.

— Sept ans, dit-elle. C'est incroyable.

— C'est incroyable, je réponds.

— Tu es rayonnante, ce soir.

— C'est la lumière.

— Non, dit-elle, en glissant ses doigts dans les miens. Non, c'est toi. Tu as quelque chose de différent. Une... force. Je ne saurais pas dire.

Mon cœur, en moi, a un ratage. Elle sent. Pas comme Lorenzo. Bianca a toujours eu un flair plus fin, plus jaloux. C'est un des traits qu'elle tient de sa propre mère, la seconde femme de mon père, une louve de la meute des vents. Je fais un pas de côté, très léger, comme pour saisir une coupe sur le plateau d'un serviteur qui passe. Je m'écarte de son nez. Je souris.

— Trop de vin, sans doute, dis-je.

— Toi ? Tu ne bois jamais.

— Ce soir, si. C'est notre anniversaire.

Elle rit. Le rire d'Bianca est un carillon. Il a toujours été un carillon. Enfant, quand elle riait dans une pièce, tous les adultes se retournaient et disaient quelle petite fille ravissante. Personne ne se retournait vers moi. Personne, jamais. Ma mère est morte tôt, et je suis restée dans une famille où l'on préférait le carillon. J'aurais dû comprendre plus tôt. J'aurais dû voir, il y a longtemps, qu'Bianca était née pour prendre ce qui était à moi et le porter comme une couronne qu'on aurait ajustée à son front.

Je bois une gorgée de vin. Le vin est chaud, épicé, un peu acide. Il glisse dans ma gorge et j'ai un moment de stupéfaction : il a un goût. Un vrai goût. Je crois soudain que je n'avais jamais goûté vraiment quoi que ce soit, depuis sept ans. Comme si tout m'était parvenu à travers une gaze. Je goûte le clou de girofle, la cannelle, le miel, le sang du raisin, et derrière tout cela, une trace de fer, dans le tanin, qui me plaît d'une manière que je n'ose pas encore nommer.

— À nous, dit Bianca, en levant sa coupe.

— À nous, je réponds.

Nous buvons.

Elle me regarde par-dessus le bord de sa coupe. Il y a, dans son œil, une lueur que je n'avais jamais captée. Une lueur triomphante. Elle sait quelque chose que je ne sais pas, croit-elle. Elle vient de baiser mon mari dans mon lit et elle porte sa marque sous sa dentelle, croit-elle, et je ne me doute de rien, croit-elle. Elle a passé sa vie à me voler, en douce, avec méthode, et elle vient d'accomplir le vol majeur, croit-elle, celui qui la couronne.

Elle ne sait pas que je viens, moi, à la même heure, de découvrir que je ne suis pas la femme qu'elle a passé sa vie à envier. Je suis une autre. Je suis plus. Et il y a, sous ma peau, une créature qu'elle n'a même pas les mots pour nommer.

— Bianca, dis-je doucement.

— Oui, grande sœur.

— Après le bal, je voudrais qu'on parle, toi et moi. Comme avant. Comme quand nous étions petites.

Ses yeux clignent une fois. Elle ne s'attendait pas à cela. Elle avait prévu, sans doute, de me fuir toute la nuit. Mais elle est trop bonne comédienne pour reculer.

— Bien sûr, grande sœur. Après le bal.

Je souris. Elle sourit. Nos coupes se touchent une seconde fois. Un cristal, un autre cristal, un son léger qui, dans mes nouvelles oreilles, résonne comme une cloche funèbre.

Je m'éloigne. Je traverse la salle. Je salue chaque invité par son nom, chaque femme par un compliment sur sa toilette, chaque homme par une question sur sa famille ou son commerce. C'est mon métier depuis sept ans. Je le fais si bien que personne, ce soir, ne voit que la Luna qu'ils saluent est en train de mourir sous leurs yeux, et qu'une autre chose, en dessous, ouvre les paupières pour la première fois.

Je m'arrête près d'une fenêtre. Elle donne sur les jardins d'hiver. La lune est ronde et blanche derrière la vitre. Je pose la main sur le verre. Le froid me monte le long du poignet.

Il me faut un plan. Il me faut, très vite, un plan.

Je ne suis pas la femme qui pleure dans un boudoir. Je ne suis pas la femme qui provoque un scandale à un banquet. Je suis, désormais, autre chose, et cette autre chose est patiente. J'ai passé sept ans à faire semblant. Je peux faire semblant sept mois de plus. Sept mois, ce sera assez.

Il me faut un allié. Un seul.

Lorenzo est puissant. Sa meute est grande. Ses armées sont formées. Ses coffres sont remplis, en grande partie grâce à mes propres négociations, ce qui rend ma haine plus précise. Le seul homme qui, sur ce continent, peut mettre Lorenzo à genoux, tout le monde le sait, tout le monde le craint, n'a pas fait la guerre depuis trois ans mais pourrait la faire demain. Un nom flotte dans toutes les bouches et personne n'ose le prononcer à voix haute dans cette salle.

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