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Chapitre 5 – Première nuit couchée par terre

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-04 06:21:00

Maya

Je ne sais pas quelle heure il est, peut-être trois heures du matin, peut-être quatre, peut-être une heure qui n'existe pas, une heure inventée par l'insomnie pour me torturer.

Le parquet a cessé d'être froid, il est juste dur, minéral, implacable, et mes hanches commencent à me faire mal, une douleur sourde qui monte des os et qui s'installe dans les muscles comme une visiteuse qu'on n'a pas invitée.

J'ai froid, pas un froid polaire, pas un froid qui fait claquer les dents, un froid de peau nue, sans rien pour couvrir, un froid qui entre par la peau et qui sort par les os, qui s'installe dans le ventre et qui ne veut plus partir.

Je me recroqueville sur le côté, les genoux remontés vers la poitrine, mes bras croisés sur mes seins pour garder un peu de chaleur, mes cheveux étalés par terre comme des algues sur une plage déserte, et je ressemble à un petit animal blessé, un animal qui aurait perdu sa fourrure et sa mère et sa maison.

Le collier me gêne, je n'arrive pas à trouver une position où je ne le sens pas, où le métal ne me rappelle pas que je suis captive, que je ne suis pas chez moi, que je ne suis plus chez moi, peut-être jamais plus chez moi nulle part, parce qu'on n'a pas de chez-soi quand on n'a ni argent ni famille ni personne pour nous aimer.

Victoria respire doucement dans le lit, des respirations lentes, régulières, le rythme du sommeil profond, et parfois elle bouge, les draps froissent, le matelas grince à peine, et une fois, elle dit un mot dans son sommeil, un mot que je n'entends pas, un mot que je ne comprends pas, un mot qui pourrait être un prénom ou un ordre ou un regret.

Je pense à elle, à ses yeux gris, à sa voix basse, à la manière dont elle m'a dit « enlevez votre culotte » comme si c'était l'ordre le plus banal du monde, comme si dénuder une inconnue était son activité quotidienne, et je me demande combien de femmes ont été là avant moi, combien ont signé ce contrat, combien ont porté ce collier, combien ont dormi sur ce parquet.

Je pense à ce qui va venir, à demain, à après-demain, à dans un mois, à dans un an, à la fin du contrat, à ce que je serai devenue, à ce qu'elle aura fait de moi, à ce que je ferai d'elle, à ce que nous ferons l'une de l'autre.

— Tu ne dors pas ? dit sa voix dans le noir, et je sursaute si fort que mes dents s'entrechoquent.

— Non, madame, dis-je, je ne dors pas, je ne peux pas dormir, le parquet est trop dur, j'ai trop froid, j'ai trop peur.

— Tu as froid ? demande-t-elle, et sa voix n'est pas impatiente, pas irritée, juste curieuse.

— Un peu, dis-je, beaucoup, je ne sais plus, tout est mélangé.

— Tu as peur ? demande-t-elle, et la question me prend par surprise, parce qu'elle n'a pas à demander, elle doit savoir que j'ai peur, elle doit le voir, le sentir, le respirer.

— Oui, dis-je après un long silence, j'ai peur, j'ai peur de vous, j'ai peur de moi, j'ai peur de ce que je vais devenir, de ce que vous allez faire de moi, de ce que je vais accepter, de ce que je vais aimer, de ce que je vais détester, de ce que je vais regretter.

Long silence, un silence si long que je pense qu'elle s'est rendormie, que je parle à une morte, que mes mots tombent dans le vide, mais non, je l'entends bouger, les draps glissent, un frottement de peau sur du coton, et elle dit — Viens ici.

— Madame ? dis-je, et je n'en crois pas mes oreilles.

— J'ai dit viens ici, répète-t-elle, sur le lit, ne me fais pas répéter trois fois.

Je me lève, mes jambes sont engourdies, le sang ne circule plus, je titube, je tâtonne dans le noir, mes mains touchent le bord du matelas, le drap est doux, chaud, et je grimpe, je me hisse sur le lit comme un naufragé sur une bouée.

— Allonge-toi contre moi, ordonne-t-elle, ne me touche pas, juste allonge-toi, ne me touche pas, je te préviens, si tu me touches sans permission, tu dormiras dans la cave demain.

Je m'allonge, mon dos contre son ventre, sa peau contre la mienne, et c'est la première fois que je la touche, c'est la première fois que sa peau rencontre la mienne, et elle est chaude, très chaude, si chaude que j'ai l'impression de m'allonger contre un poêle, contre un feu, contre quelque chose de vivant et de brûlant.

Je sens sa poitrine contre mes omoplates, la pression légère de ses seins sur ma colonne vertébrale, ses cuisses contre mes fesses, ses bras qui ne me touchent pas mais qui pourraient m'enlacer si elle le décidait, si elle l'ordonnait.

Elle ne me touche pas, pas vraiment, pas de main baladeuse, pas de caresse furtive, pas de doigt qui glisse là où il ne devrait pas, juste sa chaleur, juste sa présence, juste son souffle dans mes cheveux.

— Pourquoi vous faites ça ? demandé-je, et ma voix est petite, fragile, une voix d'enfant qui demande pourquoi la nuit est noire.

— Parce que tu tremblais, dit Victoria, parce que tu avais froid, parce que tu avais peur, et je n'aime pas que mes biens soient abîmés, un corps qui ne dort pas est un corps moins performant, un esprit qui a peur est un esprit moins obéissant.

— Donc je suis un bien, dis-je, et ce n'est pas une question, c'est une affirmation, c'est une acceptation.

— Oui, dit-elle, un bien, un bien précieux, un bien rare, un bien que j'ai choisi, un bien que j'ai payé, un bien que je vais modeler, un bien que je vais polir jusqu'à ce qu'il brille, un bien que je vais garder, pour l'instant, pour l'instant seulement.

Sa main effleure mes cheveux, juste une seconde, une caresse si légère que je ne suis pas sûre qu'elle ait eu lieu, et elle dit : 

— Dors, Maya, dors, arrête de penser, arrête d'avoir peur, arrête d'avoir froid, dors.

— Je ne peux pas, dis-je.

— Si, dit-elle, concentre-toi sur ma respiration, inspire quand j'inspire, expire quand j'expire, colle ton souffle au mien, deviens ma respiration, deviens mon rythme, deviens mon sommeil.

Je l'écoute, elle inspire lentement, profondément, sa poitrine se soulève contre mon dos, et j'inspire avec elle, j'expire avec elle, je cale ma respiration sur la sienne, et au bout de quelques minutes, de quelques siècles, de quelques instants, mon cœur ralentit, mes muscles se détendent, mes pensées se dispersent comme des feuilles mortes.

— Merci, madame, dis-je, et ma voix est déjà lointaine, déjà ailleurs.

— Tais-toi et dors, dit Victoria, mais sa voix est moins dure, moins froide, presque affectueuse, presque humaine.

Je me tais, et je dors, pour la première fois depuis des semaines, depuis des mois, depuis la maladie de ma mère, depuis la fuite de mon père, depuis toujours, je dors sans cauchemar, sans réveil en sursaut, sans sueur froide dans le dos, je dors contre le corps de Victoria Kane, nue, le collier autour du cou, offerte et tremblante, mais endormie, enfin endormie.

Au matin, quand je me réveille, elle n'est plus là, le lit est vide, mais le drap garde son odeur, la vanille et le cuir, l'odeur du pouvoir et de la peur et de quelque chose que je n'ose pas encore nommer.

Je reste seule dans la grande chambre blanche, allongée dans les draps chauds, et je sais que la nuit prochaine, je dormirai encore par terre, nue, sur le parquet dur, sauf si elle m'appelle à nouveau, sauf si elle entend mes tremblements, sauf si elle a besoin de ma chaleur contre la sienne.

Je pose un doigt sur le collier, sur les lettres KANE gravées dans l'acier, et je ferme les yeux.

La journée commence, et avec elle, l'apprentissage de l'obéissance.

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