LOGINAdrian attendit jusqu au lendemain matin pour appeler Cheryl. Il passa la nuit à ressasser la décision qu il avait prise à Havenridge. Il avait repris le volant. Laissé Elena. Lui avait accordé de l espace pour rester là où elle était. Mais cela entraînait encore une autre crise ; Elena ne savait pas qu Adrian était prêt à écouter, qu il n était plus enclin à exiger qu elle lui réponde, et Adrian savait qu il devait y avoir un moyen d ouvrir une porte sans l arracher de ses gonds.
Il appela Cheryl à huit heures trente précises du matin. Elle décrocha à la deuxième sonnerie. Bonjour. Bonjour. Il y eut un moment de silence tendu. Tu es retourné à Havenridge. Ce n était ni une question ni une observation. Adrian jeta un coup d œil par la fenêtre de son bureau. Oui. Et tu ne t es pas approché d elle. Non. Cheryl laissa échapper un soupir de soulagement lassé. C est bien. J ai besoin que tu fasses quelque chose pour moi. Quoi? Je veux lui envoyer un message. Les lèvres de Cheryl s entrouvrirent légèrement, prise au dépourvu. Par mon intermédiaire? Oui. Quel genre de message? Quelque chose de court. Tout dépend de ce que c est. Adrian s affala sur son siège, repensant aux tentatives qu il avait faites la veille au soir pour écrire quelque chose. Elles semblaient toutes trop bavardes, trop émouvantes, pas assez concises. Je ne veux pas qu elle ait l impression de me devoir une explication. Donne-lui simplement la possibilité de choisir. Message reçu: je suis prêt à communiquer avec elle si jamais elle en a envie, sans engagement. Pas assez. Pas assez quoi? C est tout ce que j ai. Cheryl marqua une pause. Tu ne demandes pas l autorisation de la voir, n est-ce pas? Non. Tu ne demandes pas son adresse. Non. Tu ne demandes rien sur le bébé, n est-ce pas? Le regard d Adrian s adoucit. Je veux tout savoir, mais pas de cette manière. Cheryl sentit d une certaine façon que ce n était ni un jeu ni une plaisanterie. Reste simple. Adrian hocha la tête même si ce n était pas visible. Peux-tu lui dire ceci? J écoute. Il inspira profondément. Fais savoir à Elena que je sais qu elle n est probablement pas prête à me parler, et que c est très bien ainsi. Je ne viendrai pas vers elle et je ne la forcerai pas, mais si jamais elle veut communiquer, tant que c est selon ses propres termes, même si ce n est que par texto, je suis prêt à l écouter. Cheryl garda le silence pendant un très long moment. Adrian ajouta avec un léger soupir: Et dis-lui qu elle ne me doit pas de réponse. C est la dernière partie qui est importante. Je sais, et le fait que tu aies pris le temps de faire cela compte énormément pour moi. C est tout? Plus que tu ne peux l imaginer. Elle hésita. Mais s il te plaît, est-ce tout? Oui. D accord, je te tiendrai au courant. À nouveau, la ligne devint silencieuse. Adrian posa son téléphone sur le bureau et, pour la première fois depuis longtemps, il n avait pas essayé d exiger, de négocier, de convaincre; il lui avait laissé la main et, pour la première fois depuis son arrivée au Texas, il devait accepter quoi qu elle décide: oui ou non, aujourd hui ou jamais. De retour à Havenridge, Elena était à la table de la cuisine en train de boire du café lorsque sa mère entra dans la pièce avec le paquet de courrier du matin à la main. Il y a quelque chose pour toi. Elena leva les yeux. De la part de qui? Je ne sais pas. Marisol posa la lettre sur la table devant elle. Elena fronça les sourcils en regardant l enveloppe. Le prénom n était pas indiqué, seulement son nom de famille. Elena Voss. Son estomac se tordit; elle hésita avant de retirer sa main. Tu l as ouverte? Non! D où cela vient-il? De Cheryl Ochoa. Elena se rigidifia. L enquisrice d Adrian. L espace autour d elle sembla se vider à cet instant précis. Marisol sentit ce changement d attitude. Tu veux que je m en aille? Les yeux d Elena étaient fixés sur la lettre mais ne se concentraient sur rien. Non, ça va. Elle la rapprocha délicatement. Ce n était pas une lettre mais une feuille de papier; elle déplia le petit carré et lut. Il n y avait pas grand-chose, en réalité, et rien ne semblait lui demander quoi que ce soit. Pas d expliquer. Pas de venir. Pas même d accepter. Elle le lut à nouveau. Elena, Je sais que tu n es peut-être pas prête à me parler et je ne m attends pas à ce que tu le sois. Je ne viendrai pas vers toi et je ne te forcerai d aucune manière, mais si jamais tu veux communiquer et que cela ne doit être que cela, même si ce n est que par texto, je serai toujours là pour écouter et tu ne me dois absolument pas de réponse. Adrian. Elle laissa les mots se poser, ses doigts se serrant sur le papier, mais ne dit rien. Marisol attendit. Qu est-ce que ça dit? Elena la lui tendit. Une fois la lecture terminée, Marisol la regarda par-dessus la table. Alors? Je ne sais pas. La voix d Elena dépassait à peine un murmure. Qu est-ce que je ressens? La pièce était lourde de cent choses différentes. La peur. La colère. La tristesse. Le dégoût. Plus que tout, la surprise et une émotion qu elle n était pas sûre d être prête à nommer. Il m a vraiment écoutée. Marisol haussa un sourcil. Il ne t a pas encore entendue. Je sais, mais il ne m a pas demandé de revenir. Non. Il ne m a pas demandé où j étais, n est-ce pas? Non. Il ne m a rien demandé sur le bébé. Les lèvres de Marisol se courbèrent en un léger sourire. Peut-être est-il assez sage pour réaliser que c est quelque chose que tu devrais lui dire toi-même. Cette pensée perturba Elena ; non pas parce qu elle n y croyait pas, mais parce que cela signifiait qu elle n en avait plus le contrôle, et pour la première fois depuis des mois, c était quelque chose qu elle ne savait vraiment pas comment gérer. Elena replia soigneusement la feuille. Je ne sais pas si je peux lui parler. Tu n es pas obligée de le faire aujourd hui, mais je pense que tu pourrais en avoir envie un jour. Elena se mordit la lèvre inférieure, fixant toujours la table. Je crois que je suis peut-être prête. Ces quelques mots ne furent pas faciles à sortir, mais une fois libérés, Elena ne pouvait plus les reprendre. Marisol ne sourit pas. Elle ne sembla même pas particulièrement surprise en tendant la main vers celle d Elena à travers la table. Eh bien, tu peux prendre ton temps. En regardant à nouveau le mot, elle pensa à l homme qu elle avait quitté, aux dîners qu il mangeait seul, au lit à baldaquin vide et à la photo de l enfant qu il voulait qu ils aient ensemble, à la façon dont la maison avait résonné du vide d une famille brisée sans la présence d une autre paire de pas, mais elle se souvint aussi de la façon dont il avait bordé une couverture sur elle sur le canapé, du café qu il laissait à côté de son ordinateur portable chaque matin, de la façon dont il se souvenait qu elle détestait la foule, des moments où les murs s étaient effondrés et où il lui avait permis d entrevoir son cœur gardé. Si leur mariage n avait jamais signifié amour ou absence d amour, alors à quel moment était-il devenu autre chose? Peut-être étaient-ils tous les deux simplement effrayés comme il l était, et peut-être ne lui pardonnait-elle pas d être parti, mais peut-être que pour la première fois, Elena était prête à l écouter. Ce soir-là, Adrian était assis seul dans son bureau. Elle n était pas revenue. Il feuilleta son téléphone pour la première fois. Le posa. Cinq minutes passèrent avant qu il ne le refasse. Il ricana, surpris de lui-même; la patience n avait jamais été son fort, mais il ne s agissait vraiment pas d une affaire professionnelle. Il n y avait rien sur la ligne, rien dans la boîte de réception, et plus rien à dire si elle ne voulait pas rappeler. À l autre bout du comté, Elena était blottie près de la fenêtre de la chambre du bébé, le message plié dans sa main. Elle regarda le berceau vide puis la photo d échographie sur la commode. Du bout des doigts, elle suivit la courbe de son ventre. Le bébé enroula sa main et donna un léger coup de pied. Je ne sais pas quoi faire. Elle regarda à nouveau le message. Pendant si longtemps, elle avait craint qu il ne vienne la chercher, essayant de dicter la façon dont tout reprendrait maintenant qu il était de retour, mais au lieu de cela, il lui avait laissé le choix, et maintenant, pour la première fois, cela ressemblait à un fardeau immense à porter. Prenant une inspiration pour se calmer, elle souleva son téléphone portable. Dans la liste de contacts se trouvait un nom qu elle n avait pas osé effacer et un autre qu elle n avait pas eu le courage d ajouter. Elle survolait les touches avec son pouce. Écris juste une phrase. Ne l envoie pas tout de suite...CherylL enveloppe n avait rien de special. C est pourquoi j y ai prete attention. Si vous cherchez des informations sur Elena, les indices les plus vitaux s annoncent rarement. Ils peuvent apparaître dans une base de donnees, un reçu oublie, ou une adresse anodine griffonnee sur le coin d une enveloppe professionnelle.Je me suis adossee a un dossier sur mon bureau. Bellflower. Voss Textiles. Dossiers de distribution. Factures. Rien d anormal. Rien qui suggererait ou chercher des informations sur Elena Marisol Voss. Pas avant les informations d expedition. L adresse n etait pas le cottage d Elena. Ce n etait pas non plus l adresse de Marisol. C etait un petit centre d affaires a Havenridge.Je me suis penchee en avant et j ai jete un coup d œil au nom associe au compte. Bellflower Design Studio. J ai verifie la date sur l enveloppe, puis un autre document avec la meme adresse mais une date differente. Puis un autre. Il etait assez clair qu Elena recevait de la correspondance professi
AdrianLa chambre de bebe etait prete. C etait bien cela le probleme. Elle etait entierement prete pour un enfant qui n y avait jamais mis les pieds. J etais debout sur le seuil de la porte ce soir-la, une main pressee contre le cadre, observant la piece. Le berceau etait place sous la fenetre. La petite couverture blanche pliee soigneusement a ses pieds. La petite robe que j avais achetee il y a des mois etait toujours placee dans la vitrine a l interieur. Sur le mur, la plaque en bois proclamait: Vous etes aimee.J avais pense a ces mots comme a la promesse la plus simple que je pouvais faire. Ce soir, cependant, ces mots ressemblaient a un poids. Je suis entre dans la piece. Elle etait silencieuse. Pas paisible, mais en attente. Je me suis approche du berceau et j ai pose ma main sur le rebord en bois. Pendant des mois, j avais imagine cette piece remplie de sons. Les pleurs d un enfant a deux heures du matin. De petits pas a mesure qu elle grandissait. Des rires. Elena me disant q
ElenaLe cottage etait exceptionnellement calme cet apres-midi-la. Marisol etait allee en ville pour acheter des commissions et les medicaments que le docteur Whitfield avait prescrits. On m avait ordonne de me reposer et je etais donc assise dans le salon avec une couverture sur les jambes et un verre d eau sur la table a cote de moi. Mon corps etait fatigue, mais pas mon esprit. Il n arretait pas de retourner a l hopital. Les moniteurs, les lumieres vives, le son du rythme cardiaque d Amara et Adrian. Surtout Adrian.Ses messages etaient toujours ouverts sur mon telephone. J aurais aime y etre moi aussi etait une phrase que j avais lue tant de fois que je pouvais presque imaginer sa voix me la lire. Il n y avait aucune exigence dans ses mots, ni aucune tentative de me faire culpabiliser pour que je reponde. Ils enonçaient simplement la verite, et cette verite etait difficile a ignorer. J ai pris mon telephone. Son nom etait tout en haut de mes messages recents. Je l ai fixe.L appel
ElenaLe matin est venu, calme. Je me suis reveillee au doux son de pas dans le couloir et au bip du moniteur a cote de mon lit. J ai oublie ou je me trouvais. Puis j ai vu le plafond de l hopital. La perfusion dans mon bras. Le moniteur enroule autour de mon ventre. Et Marisol endormie dans le fauteuil a cote de moi. Je me suis souvenue de tout. La peur. Le trajet. Les questions. La longue nuit a attendre chaque nouveau resultat.Ma main s est immediatement dirigee vers mon ventre. Bonjour. J ai entendu un doux mouvement en reponse. J ai souri. Tu es toujours la. Mais bien sur qu elle l est. J ai regarde vers la porte. Le docteur Whitfield etait la, une tablette a la main. Je me suis redressee legerement. Comment va-t-elle? Le docteur a souri. Elle va tres bien. Le souffle suivant qui est sorti de moi etait du soulagement.Vraiment? Vraiment. Son rythme cardiaque s est maintenu toute la nuit. Votre examen est rassurant et nous ne voyons pas de signes indiquant que vous avez commence
ElenaA dix heures ce soir-la, je etais convaincue que le pire de la journee etait derriere moi. J avais pris le medicament que le docteur Whitfield avait recommande, j avais bu plus d eau et j avais passe la soiree allongee sur le canape avec les pieds mesures élevés. Marisol n avait presque pas quitte mon regard pendant tout ce temps. Elle a fait de la soupe. Elle s est penchee au-dessus de moi toutes les vingt minutes. Elle a meme réagencé les coussins tout autour de moi comme si le bon ordre ou la bonne disposition allait d une certaine maniere garantir que rien d autre de grave ne se produirait. J ai apprecie cela. Plus que tu ne pourrais jamais le savoir.Tu as besoin de dormir, ai-je dit a Marisol. Toi aussi. C est ce que je fais! Tu fixes la meme partie du plafond depuis quinze minutes. J aime cette partie du plafond. Elle a leve les yeux au ciel. Elle le faisait toujours. J ai souri. Pour la premiere fois depuis le matin, j avais une lueur de normalite, le quotidien banal que
ElenaLa journee a commence normalement. C est ce qui a rendu la frayeur encore plus effrayante. Je me reveillais avant l aube presque chaque jour maintenant, une main sur le ventre. Je restais la pendant quelques secondes en regardant autour du cottage vide sous la douce couverture. Les oiseaux etaient occupes dehors et, quelque part plus loin, une voiture passait de temps en temps. J ai souri en reconnaissant cette sensation familiere sous ma main. Bonjour, petite fille. Il n y a pas eu de coup de pied en reponse.Je ne etais pas trop inquiete parce que ce n etait pas comme si Amara n avait pas un emploi du temps. Du moins, c etait ce que je me disais. Je me suis levee, j ai mis des vêtements confortables et j ai rejoint Marisol dans la cuisine qui preparait deja le petit-dejeuner. Tu as l air fatiguee, a-t-elle dit en m observant. Je le suis. Tu m as dit cela chaque jour cette semaine. Parce que je suis enceinte chaque jour cette semaine. Elle a ri doucement puis m a fait un sourir







