LOGINLe restaurant choisi par Daphné pour le déjeuner de Benjamin et Éloïse Dubois n'était pas un lieu clinquant, mais un établissement discret près du Marais, fréquenté par les galeristes et les experts en conservation. Le luxe ici était dans le silence et la qualité des ingrédients.
Benjamin arriva en retard, ce qui était sa marque de fabrique. Il portait une chemise en lin froissé et avait une coiffure légèrement plus travaillée que d'habitude (grâce à l'intervention musclée de Gustave). Il tenait un portfolio noir impeccable, contenant ses tirages les plus sombres et les plus abstraits.
Éloïse Dubois était déjà là. À trente ans, elle avait le calme d’une femme qui passe ses journées à réparer le temps qui passe. Elle portait une simple robe bleu marine et ses cheveux étaient attachés en une tresse simple. Ses mains, que Benjamin nota immédiatement, étaient à la fois fortes et fines.
— Monsieur Delacroix. Merci d'être venu, dit Éloïse, son regard d'un vert intense ne montrant aucune trace d'ennui. — Benjamin, s'il vous plaît. Et merci à vous de me recevoir. Ma mère... a été persuasive.
— Elle l’a été, sourit Éloïse. Mais je suis sincèrement intriguée. Je travaille sur la restauration du Sacrifice de Lucrèce de Simon Vouet, une pièce magnifique du XVIIe siècle. La Fondation a besoin d’un photographe pour documenter le processus, pas seulement pour les archives, mais pour une exposition future.
Benjamin ouvrit son portfolio, révélant ses photos de paysages urbains désolés, de visages pris dans la solitude, et bien sûr, la fameuse photo du Homard Philosophique dans la glace.
Éloïse prit le temps d’examiner chaque cliché, son visage impassible.
— C’est… puissant. Il y a beaucoup d’émotion, de confrontation. Mais c'est très loin de la restauration, dit-elle. Ce que je cherche, c'est l'intimité de l’œuvre, pas le drame de la rue.
Benjamin se sentit dégonflé. Il avait tout gâché.
— Je vois. Je ne suis pas un photographe d’archives, Mademoiselle Dubois. Je photographie la vie brisée. — La vie brisée, c’est exactement ça, répondit Éloïse, reposant le portfolio. Le Vouet est brisé. Il a subi des dommages irréversibles. Mon travail est de le ramener à la vie sans le trahir. Il y a une violence dans la restauration, un combat avec le temps. Et une lumière incroyable.
Elle se pencha en avant.
— Pouvez-vous photographier le silence ? Le geste de mon pinceau sur une fissure du bois ? Le pigment qui se révèle sous l'ultraviolet ? Ce n'est pas statique. C'est la danse entre la science et l'art, Benjamin. C'est une histoire de survie.
Benjamin fut frappé. Elle ne le jugeait pas. Elle lui offrait une nouvelle perspective, une nouvelle façon d'appliquer son œil. C'était plus intéressant que la solitude d'un glaçon.
— L’anatomie du pinceau, murmura Benjamin, un sourire naissant. — Exactement. Êtes-vous prêt à voir la beauté dans la patience ?
Daphné, qui surveillait la scène depuis une table discrète, déguisée sous une grande capeline et des lunettes noires (un camouflage douteux), pinça les lèvres. Elle avait sous-estimé Éloïse. La restauratrice ne se laissait pas intimider, et pire, elle était en train de charmer Benjamin en parlant de sa passion.
Benjamin et Éloïse passèrent les trente minutes suivantes à parler du grain des toiles, des défis posés par les craquelures, et de l'éthique de la conservation. Il s'agissait de l'échange le plus sérieux et le plus enthousiaste que Benjamin ait jamais eu avec une femme que sa mère avait choisie.
À la fin du déjeuner, Éloïse se leva.
— J’aimerais beaucoup que vous fassiez les photos, Benjamin. Venez à l’atelier la semaine prochaine. Vous avez l’œil. Mais une condition : vous devez porter un masque et des gants. C’est le protocole. — J’accepte. Même si les gants sont la mort de l'âme, répondit Benjamin, son enthousiasme masquant sa peur de l'engagement.
Il lui serra la main. Le Plan B avait réussi au-delà des espérances de Daphné. Benjamin avait un projet et une femme d'une stabilité rassurante dans sa vie.
Alors qu'il se dirigeait vers la sortie, il aperçut la silhouette camouflée de sa mère et s'approcha.
— Mère. Votre déguisement ne fonctionne pas. — Je le sais, Benjamin. Comment s'est passé le déjeuner ? — Fantastique. Éloïse est très intelligente. Elle m'a donné un projet fascinant. — Je le savais. Une femme d'ancrage. Maintenant, allez vous préparer pour la conférence de Cédric.
Benjamin, sur le point de partir, s'arrêta.
— À propos d'ancrage, Mère. J'ai croisé Alexandre sur le chemin. Il n'est pas seul. Il était dans une voiture noire avec... Lyra. Ils allaient vers le port. — Le port ? s'étrangla Daphné, les lunettes de soleil glissant sur son nez.
— Oui. Il parlait de bateaux et de conteneurs. Lyra était très sérieuse. Elle tenait une carte. Je crois qu'ils sont en train de chercher la statuette archéologique perdue.
Daphné se leva brusquement, renversant presque sa chaise. Son Plan A s'accélérait dangereusement. Alexandre s'engageait physiquement dans la quête de Lyra, ce qui allait démultiplier l'attachement émotionnel.
— Gustave ! s'écria Daphné, attrapant son téléphone. Trouvez un billet d'avion pour le port de Marseille. Immédiatement. Je pars en mission archéologique non autorisée.
Le Cahier Secret restait sur la table, et Daphné y nota au stylo, avant de partir : "Nécessité de saboter le voyage archéologique de l'Aîné. Le sentimentalisme est un virus."
Le chaos s'intensifie !
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Dans la pénombre feutrée des archives Visconti, la tension était palpable. La salle sentait la poussière, le papier vieilli et le désir de contrôle de Daphné.Alexandre et Lyra travaillaient côte à côte à une immense table en acajou. Alexandre, le costume impeccable, maniait les registres de transport du XVIIIe siècle, cherchant des manifestes. Lyra, les manches retroussées, examinait des lettres privées et des inventaires de cargaison.Daphné se tenait à l'écart, prétendant lire un journal italien, mais écoutant chaque mot.— Regarde ça, Alexandre, murmura Lyra, pointant une note manuscrite. Un inventaire de bord datant de 1944. Une caisse est marquée "Contenu sensible – Propriété V.F." — V.F. ? C'est la signature de l'officier de liaison que nous cherchions, dit Alexandre. Cette caisse a été déroutée de son transport original vers Palerme. Elle a été déclarée "endommagée" et déchargée ici, à Naples, pour être stockée.— Mais où ? s'interrogea Lyra. Les documents disent qu'elle a été







