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Chapitre 1
Aurora
Le test affiche deux lignes roses.
Je le tiens entre mes doigts, debout devant le miroir de la salle de bain, et je ne peux pas détacher mes yeux de ces deux petites barres qui semblent pulser doucement sous la lumière tamisée des appliques murales. Mes jambes flageolent, ma respiration se bloque quelque part entre ma gorge et ma poitrine, et je sens mon cœur cogner contre mes côtes avec une violence qui m'étourdit. Un bébé. Il y a un bébé en moi. Cette pensée traverse mon esprit comme une décharge électrique, et je pose instinctivement ma main sur mon ventre, là où la vie vient de s'accrocher en secret.
Le carrelage en marbre de la salle de bain est froid sous mes pieds nus, et l'air sent le savon à la rose et le jasmin, ce parfum que Rosa vaporise chaque matin sur mes vêtements. Je regarde mon reflet dans le miroir, une jeune femme aux cheveux bruns relevés en chignon, aux yeux sombres agrandis par l'incrédulité, aux joues pâles dans la lumière dorée. Ma robe de soie crème glisse sur mes épaules, froissée par la nuit, et je réalise que je tremble. Je tremble d'espoir, un espoir si pur, si violent, qu'il me brûle la poitrine.
Je descends l'escalier, le test caché dans ma poche. Mes doigts le serrent à travers le tissu comme un talisman, et chaque marche qui me rapproche du bureau de Dante fait battre mon cœur un peu plus vite. Les murs du manoir défilent autour de moi, majestueux et froids, couverts de fresques et de dorures qui racontent la gloire de la famille Marchetti. Je ne les vois pas. Je vois seulement son visage, j'imagine son regard quand je lui annoncerai la nouvelle, j'imagine sa voix changer, s'adoucir peut-être, et cette image me donne le courage d'avancer.
Les portes du bureau sont en acajou massif, imposantes comme les grilles d'une forteresse. Je les pousse sans frapper, ce que je ne fais jamais, et j'entre dans la pièce. Il est assis derrière son bureau, penché sur une pile de dossiers qui déborde de chaque côté, et il ne lève pas les yeux. Ses mains sont posées sur le cuir du sous-main, ses doigts longs et bronzés tachés d'encre, et son visage est incliné, les traits durs, la mâchoire serrée, les yeux gris fixés sur les papiers avec cette concentration qui ne vacille jamais. La lumière du matin filtre à travers les rideaux de velours grenat et découpe son profil en ombres et en lumières. Il est beau, d'une beauté qui fait mal, et il ne me regarde pas.
Un serviteur entre quelques secondes après moi, un plateau à la main, et dépose une enveloppe blanche sur le bureau. Je reconnais immédiatement le papier, le cachet, l'écriture noire qui annonce un document juridique. Les papiers du divorce. Mon estomac se serre, ma bouche s'assèche, et je reste figée au milieu de la pièce, incapable de parler, incapable de bouger, tandis qu'il ouvre l'enveloppe d'un geste précis, en sort les feuilles pliées, les parcourt rapidement. Il ne dit rien. Il prend sa plume, la trempe dans l'encrier en cristal, et il signe. Son nom défile sous ses doigts sans une hésitation, sans un tremblement. Puis il repose la plume, rassemble les feuilles, et les pousse vers moi. Il ne lève toujours pas les yeux.
Six ans de mariage réduits à ce geste, à ce froissement de papier, à ce silence. J'attends un mot, une explication, un regard, mais rien ne vient. Alors je m'avance, je prends la plume, et je signe à mon tour. Mon nom, Aurora De Luca, au bas d'une page qui efface tout ce que j'ai été pour lui. Le test de grossesse pèse dans ma poche comme une pierre, et je ne le sors pas. Il ne mérite pas de savoir. Il ne mérite pas cette joie. Il ne mérite plus rien de moi.
Je repose la plume, je tourne les talons, et je sors sans un bruit, la tête haute, le dos droit, alors qu'à l'intérieur tout s'effondre. Ce soir-là, allongée sur le lit froid d'une chambre d'invités, je comprends enfin ce que j'ai toujours refusé d'admettre. Je n'ai jamais existé dans cette maison. Je n'ai jamais été une épouse. Je n'ai jamais compté. Et l'enfant que je porte ne connaîtra jamais cette humiliation.
Chapitre 53DanteJe retourne en Sicile. Je ne peux pas rester à New York, pas après ce que j'ai découvert, pas après avoir compris qui se cache derrière l'Ombre de Palerme. Mon bureau, mes affaires, mes réunions, tout cela me semble dérisoire à côté de cette vérité qui me consume. Aurora. Mon ex-femme. La femme que j'ai jetée sans un regard. La femme qui dirige l'empire qui me défie. Je dois la voir. Je dois la regarder dans les yeux, maintenant que je sais qui elle est, maintenant que je sais ce qu'elle est devenue.J'arpente les rues de Palerme sous un soleil écrasant. Les pavés renvoient la chaleur, l'air est chargé de poussière et d'odeurs de cuisine, et je marche sans rien voir, le regard fixé sur un seul objectif. La trouver. La voir. Comprendre. Je la traque sans rel&ac
Chapitre 52AuroraJ'apprends que Dante sait. C'est Enzo qui me l'annonce, un matin, alors que je suis dans mon bureau. Il entre sans frapper, ce qu'il ne fait jamais, et je comprends immédiatement que quelque chose de grave est arrivé. Son visage est fermé, plus fermé encore que d'habitude, et ses yeux noirs évitent les miens. Il reste sur le seuil, les mains croisées dans le dos, et je sens la tension qui émane de lui, cette tension que je ne lui connais que dans les moments les plus graves.— Madame. Sa voix est grave, prudente. Nous avons un problème.Je pose mon stylo. Je le regarde. J'attends.— Dante Marchetti sait. Il a fait le lien. Entre vous et l'Ombre de Palerme.Le silence retombe. Je sens mon cœur qui s'arrête une fraction de seconde, puis qui repart, plus lent, plus
Chapitre 51DanteJe reste prostré dans mon fauteuil jusqu'à l'aube. Les deux photos sont toujours posées devant moi, sur le cuir grenat du bureau, et je ne parviens pas à détourner les yeux de ces deux silhouettes qui se superposent et se confondent. La femme voilée de Palerme. La femme en robe de soie. La même. C'est la même. Cette certitude tourne dans ma tête comme un poison lent, insidieux, qui s'infiltre dans chaque recoin de mon esprit et qui ne me laisse aucun répit.Aurora. Mon ex-femme. La femme que je n'ai jamais regardée.Les heures passent. Les premières lueurs de l'aube commencent à filtrer à travers les rideaux de velours grenat, dessinant des rais dorés sur le tapis persan, mais je ne les vois pas. Je suis ailleurs. Perdu dans des souvenirs que je croyais avoir oubliés, des ima
Chapitre 50DanteJe fixe les deux images posées côte à côte sur le cuir grenat de mon bureau. La première est floue, granuleuse, prise de loin par un téléobjectif. Une silhouette féminine en noir, debout près d'un citronnier, le visage tourné vers l'horizon, un voile sombre couvrant ses cheveux et une partie de ses traits. La deuxième est ancienne, jaunie sur les bords, extraite d'un album que je n'avais pas ouvert depuis des années. Une femme en robe de soie claire, les cheveux relevés en chignon, le visage tourné vers l'objectif, le regard calme, presque absent. Aurora. Mon ex-femme.Mes yeux vont de l'une à l'autre. Même stature. Même port de tête. Cette façon qu'ont les deux femmes de se tenir, le dos droit, les épaules légèrement en arrière, le menton relevé. Cette élégance sobre, presque austère, qui ne cherche pas à séduire mais à imposer. Ces deux silhouettes se superposent dans mon esprit, se confondent, ne font plus qu'une. Et tout s'emboîte.Le jasmin. Ce parfum qui me han
Chapitre 49DanteLuca entre dans mon bureau sans frapper. Cela fait des jours qu'il enquête, des jours qu'il fouille, qu'il interroge, qu'il remue le passé. Je l'attends, assis derrière mon bureau, les mains à plat sur le cuir grenat, les yeux fixés sur la porte. Il tient une chemise en cuir qu'il serre contre sa poitrine, et son visage est fermé, plus fermé encore que d'habitude. Il s'approche, il pose la chemise sur le bureau, et il l'ouvre lentement, sans un mot.Deux photos. Il les dispose côte à côte, avec une lenteur délibérée. La première, je la connais. C'est la silhouette voilée de Palerme, celle que mes hommes ont capturée au téléobjectif dans le jardin de la villa aux bougainvilliers. Une femme en noir, debout près du citronnier, le visage tourné vers l'horizon, le voile cou
Chapitre 48LucaJe reçois l'ordre de Dante et je m'y mets immédiatement. Trouver tout sur Aurora De Luca. Où elle est. Ce qu'elle fait. Tout. Absolument tout. Ses mots résonnent encore dans ma tête tandis que je descends les escaliers du manoir, et je sens le poids de cette mission, cette urgence que je n'avais pas vue chez lui depuis des années. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après trois ans d'indifférence ? Pourquoi cette femme qui n'a jamais compté pour lui ?Je commence par les bases. Les registres d'état civil, les comptes bancaires, les propriétés, les cartes de crédit. Tout ce qui laisse une trace. Et très vite, je me heurte à un mur. Rien. Aucune trace depuis trois ans. Comme si elle s'était volatilisée.Je creuse plus profond. Je remonte le fil de sa vie avant le divorce. Le







