MasukLe masque Belmecher.
Celui qu'elle m'a appris à porter.
— Leila. Ma chérie.
Elle pose sa tasse sur la soucoupe avec un tintement délicat, presque inaudible. Elle se lève. Lentement. Dignement. Comme une reine qui accueille une ambassadrice. Elle tend les bras.
Je m'avance.
Je me laisse embrasser.
Son parfum. Chanel N°5. Le même depuis mon enfance, depuis toujours. Doux et poudré, un peu vieillot, terriblement réconfortant. Il me serre la gorge, me pique les yeux, me rappelle toutes les fois où elle m'a prise dans ses bras — après un cauchemar, après une dispute avec mon père, avant de monter dans l'avion pour New York.
Ses bras sont minces mais forts. Elle tient bien, ma mère. Elle a toujours tenu. Même quand tout s'écroulait autour d'elle, elle tenait. Même quand mon père rentrait avec du sang sur les mains, elle tenait. Même quand on annonçait la mort d'un allié, d'un cousin, d'un ami, elle tenait.
Sa joue frôle la mienne. Sa peau est douce, froide, parfumée. Je sens ses cils contre ma pommette. Son souffle dans mes cheveux. Son cœur qui bat un peu trop vite.
— Tu es fatiguée, dit-elle en reculant pour me regarder. Le voyage ? Ces avions, c'est terrible. Tu as bien dormi ? Tu as mangé quelque chose ? Tu n'as pas faim ? Et cette robe, tu l'as achetée là-bas ? C'est très...
Elle cherche le mot poli. Le mot qui ne froisse pas. Le mot qui dit "je n'approuve pas" sans le dire.
— Américain, je termine à sa place.
Elle soupire.
Elle repose sa tasse.
Elle lisse sa jupe.
Ses mains tremblent à peine. Ses ongles sont parfaits, vernis d'un rose pâle, impeccables. Pas une éraflure, pas une imperfection.
— Assieds-toi. Nous devons parler.
Je ne m'assois pas.
Je reste debout au milieu du salon, les bras croisés sur ma poitrine, à la regarder. Ma mère. Cette femme qui m'a appris à sourire quand j'avais envie de hurler, à me taire quand j'avais mille choses à dire, à plier sans jamais casser. Cette femme qui m'a regardée partir pour New York sans verser une larme, qui m'a envoyé des messages vides de sens tous les dimanches, qui n'est jamais venue me voir. Pas une fois.
Cette femme qui m'a envoyée à New York pour me protéger, et qui me rappelle aujourd'hui pour me livrer.
— C'est lui, n'est-ce pas ?
— Leila.
— C'est Yanis. C'est pour ça que je suis revenue. Pour épouser le Serpent.
— Ne l'appelle pas comme ça.
— C'est son nom, maman. C'est comme ça que tout le monde l'appelle. C'est comme ça qu'on le connaît. C'est comme ça qu'on le craint. C'est comme ça qu'on le hait. Alors dis-moi. C'est vrai ?
Elle détourne les yeux.
Juste une seconde.
C'est assez.
Je ris. Ce rire amer qui monte de mes tripes, qui fait trembler ma voix, qui me donne envie de casser quelque chose — un verre, un miroir, son visage lisse, son masque parfait, son monde de mensonges.
— Tu te rends compte ? Je pars deux ans. Deux ans, maman. Je me reconstruis. J'essaie d'oublier d'où je viens, qui je suis, ce que mon nom signifie. Je deviens presque normale. Je deviens presque heureuse. J'oublie presque la peur, le sang, la mort. Et à mon retour, on me dit que je dois épouser le parrain le plus dangereux de Marseille pour éviter une guerre. C'est ça ? C'est le deal ?
— Leila, c'est plus compliqué que...
— Quoi de plus compliqué, maman ? Quoi ? Explique-moi. Je t'écoute. Je veux comprendre. Pourquoi je devrais accepter d'être vendue comme une...
— Ça suffit !
La voix de mon père claque comme un coup de fouet.
Je me retourne.
Il est là.
Dans l'encadrement de la porte.
Bachir Belmecher.
Mon père.
Le chef.
Il est immense, massif, son costume sombre immaculé malgré la chaleur, malgré l'heure tardive. Ses cheveux grisonnants sont tirés en arrière, impeccablement gominés, pas un cheveu ne dépasse. Son visage est fermé, dur, marqué par les années — une mâchoire carrée, des rides profondes autour de la bouche et des yeux, une cicatrice sur le menton, souvenir d'une balle qui a frôlé.
Mais ses yeux , ses yeux noirs, mes yeux , vacillent une seconde en me voyant.
Juste une seconde.
Il entre dans la pièce.
Chaque pas est lourd, délibéré, comme s'il marchait sur mon cœur.
Il s'arrête à un mètre de moi.
Valentina. Un prénom qui danse, qui promet, qui évoque des nuits romaines et des draps froissés. Valentina, son amore, celle qui l'attend à Rome, celle qui compte les jours, celle qui l'appelle pour lui dire que les nuits sont longues sans lui.Je ne dis rien. Je ne peux rien dire. Ma gorge est un nœud serré, un étau qui m'empêche de respirer. Mes yeux brûlent, mais je refuse de pleurer. Pas devant lui. Pas maintenant. Mon visage est un masque de marbre que je sens prêt à se fissurer, mais je tiens. Je tiens parce que c'est tout ce qui me reste : ma fierté.Il fait un pas vers moi, la main tendue. Sa chemise ouverte flotte autour de lui, dévoilant les cicatrices qui marbrent son torse. Ces cicatrices dont il m'a parlé, qu'il m'a offertes comme des confidences précieuses. Étaient-elles des mensonges, elles aussi ? Faisaient-elles partie du jeu ?— Lei
LEILATrois jours. Trois jours interminables depuis ce baiser dans le salon, ce baiser qui a tout changé et tout compliqué. Trois jours à errer dans cette villa comme un fantôme, à sursauter au moindre bruit, à guetter le son de sa voix dans les couloirs. Trois jours à me consumer de l'intérieur, le corps en feu, l'esprit en guerre.Yanis m'évite. Ce n'est plus une simple distance, c'est une stratégie militaire. Il part avant l'aube, quand le ciel est encore violet et que les oiseaux eux-mêmes dorment encore. Il rentre après minuit, quand la villa est plongée dans le silence et que je fais semblant de dormir. Je l'entends marcher dans le hall, ses pas lourds qui s'arrêtent parfois devant l'escalier qui mène à mon aile. Il reste là, immobile, et je retiens mon souffle, le cœur battant si fort que je suis sûre qu'il l'entend à travers les
YANISSes mots frappent ma poitrine comme une décharge de défibrillateur. Elle est sûre. Elle n'a jamais été aussi sûre. Leila, cette femme que j'ai traînée de force dans mon monde, cette femme qui a brisé ma carte noire et m'a offert des bouts de papier en échange de confessions, cette femme est en train de se donner à moi. Corps et âme.Je devrais être triomphant. Je devrais la prendre dans mes bras, l'emporter dans ma chambre, et consommer enfin ce mariage qui n'était qu'un contrat. Chaque fibre de mon être le hurle. Mes mains brûlent de la toucher, ma bouche est affamée de sa peau, mon corps tout entier est tendu vers elle comme une arme prête à tirer.Mais quelque chose me retient. Une petite voix, tout au fond de ma conscience, celle que je croyais avoir étouffée depuis longtemps. Elle n'est pas prêt
YANISJe n'avais pas prévu ça. Je n'avais rien prévu de tout ça. Elle devait être une dette, un contrat, un moyen de sceller une alliance. Elle est devenue bien plus. Elle est devenue l'air que je respire, le seul visage que j'ai envie de voir le matin, la seule voix qui fait taire le bruit incessant de ma conscience.Et maintenant, dans la pénombre bleutée du salon, avec son front contre le mien et son parfum qui emplit mes poumons, je sais que je vais franchir une ligne dont je ne pourrai jamais revenir.Je l'embrasse.Pas comme sur la plage, avec cette urgence bestiale, cette violence désespérée. Non. Cette fois, c'est différent. Mes lèvres se posent sur les siennes avec une lenteur infinie, presque religieuse. Je goûte sa bouche comme on goûte un vin rare, par petites touches, avec révérence. Elle est chaude, douce, entrouverte su
YANISElle me défie. Debout dans la lumière bleutée, les cheveux en désordre, la peau luisante, elle danse comme une incantation, comme une sorcière jetant un sort. Et je suis ensorcelé.Chaque mouvement de ses hanches est une torture délicieuse. Chaque battement de ses cils une invitation que je ne devrais pas accepter. La règle que je me suis imposée, cette distance sacrée que je maintiens entre nous pour la protéger, pour me protéger, est en train de fondre comme neige au soleil.Je devrais partir. Remonter dans mon bureau, fermer la porte à clé, noyer dans le whisky cette image qui va me hanter jusqu'à la fin de mes jours. Mais mes pieds refusent d'obéir. Mon corps tout entier refuse d'obéir. C'est elle qui commande maintenant. Elle, et cette musique lancinante qui semble battre au rythme de mon cœur.Je m'avance.
YANISLa journée a été un enfer. Une réunion avec les fournisseurs albanais qui a failli dégénérer en bain de sang, un chargement qui a pris du retard au port, et un indicateur qui a essayé de me doubler. J'ai réglé les problèmes un par un, avec la précision chirurgicale qu'on attend du Serpent. Mais ma tête n'y était pas. Ma tête était restée ici, dans cette villa, avec elle.Quand je franchis la porte d'entrée, il est plus de minuit. La villa est silencieuse, plongée dans la pénombre. Je me dirige vers mon bureau, prêt à m'écrouler sur le canapé en cuir pour une nuit sans sommeil, quand un son m'arrête.De la musique. Un rythme latin, langoureux, qui s'échappe du salon. Je m'approche sans bruit, les sens en alerte. Et ce que je vois me cloue sur place.Elle danse.







