LOGINChapitre 6
Rosa
Je danse.
La musique m'emporte, les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue, et je tourne lentement sur moi-même au milieu de la galerie vitrée. Mes bras sont ouverts, mes yeux fermés, ma robe de velours bleu froisse contre mes chevilles à chaque mouvement. La lumière des étoiles pénètre par les grandes baies, se mêle à la lueur pâle des bougies, et tout mon corps se laisse porter par la valse lointaine que l'orchestre joue dans la grande salle. Le parquet ciré luit sous mes pieds, un miroir imparfait où mon ombre se déforme et s’étire comme une tache d’encre. Chaque fois que je pivote, le tissu de ma robe claque doucement contre mes mollets, et l’air froid de la nuit caresse ma nuque dénudée. Je sens le bois lisse sous mes semelles, le frottement soyeux de la cire, cette sensation rare de glisser sans effort, comme si le sol lui-même voulait m’aider à m’envoler.
Je suis anonyme.
Personne ne sait qui je suis, ce soir. Mon masque de dentelle noire cache mon visage, ses motifs délicats découpés comme des ailes de papillon, ses perles ternies qui ne brillent plus que par souvenir. Les attaches de satin noir sont nouées derrière ma tête, un peu trop serrées, et je sens la pression contre mes tempes à chaque mouvement. Mes cheveux bruns tombent en vagues lourdes sur mes épaules nues, et quelques mèches rebelles glissent sur ma joue, chatouillant ma peau. Je ne suis ni la fille cachée, ni la honte des Valente, ni celle qu'on enferme dans l'aile sud du palais. Je suis une ombre parmi les ombres, une femme parmi les femmes, quelqu'un qui a le droit d'exister sans qu'on lui demande des comptes. Le velours bleu de ma robe, usé par le temps, presque décoloré sur les coudes, n’est plus un signe de misère mais un déguisement volontaire. Je l’ai choisi. Je l’ai enfilée seule devant ma glace brisée. Pour une nuit, je suis celle qui décide.
Je suis libre.
Pour quelques heures, juste pour quelques heures, je respire un air qui n'a pas l'odeur du renfermé et de la poussière. Mes pieds nus dans mes chaussures usées — les seules que je possède, des escarpins noirs au cuir craquelé — glissent sur le parquet ciré, et je sens le bois lisse sous mes semelles, le frottement soyeux de la cire. L'air de la nuit entre par les baies vitrées mal fermées, un courant froid qui soulève mes cheveux et me fait frissonner, mais je ne m'en plains pas. Ce frisson est le mien. Il n'appartient qu'à moi. La brise charrie des odeurs de jasmin et de terre humide, ce parfum doux-amer qui me rappelle ma mère sans que je l'aie connue. Une bouffée de fumée de cigare, aussi, venue de la grande salle, âcre et masculine. Tout cela se mêle dans mes narines, compose un univers que je n’ai jamais habité. L’air est plus léger ici, moins épais, moins chargé de silence et d’abandon. J’inspire profondément, ma poitrine se gonfle sous la dentelle de mon corsage, et j’ai l’impression de boire quelque chose d’interdit.
Autour de moi, la galerie est presque déserte. Quelques invités passent, de temps en temps, leurs rires étouffés par la distance, leurs masques colorés à peine visibles dans la pénombre. Une femme en robe pourpre traverse l’extrémité de la galerie, son cavalier la tenant par la taille, leurs voix murmurantes couvertes par la musique. Un homme seul s’arrête un instant devant une colonne, ajuste son masque de loup argenté, puis repart d’un pas pressé. Ils ne me regardent pas. Ils ne me voient pas. Je ne suis qu’une silhouette parmi d'autres, un mouvement dans l'angle de leur œil, aussitôt oublié. Parfois, l’un d’eux tourne la tête dans ma direction, mais ses yeux traversent mon corps sans s’y arrêter. Je suis transparente. Je suis invisible. Pour la première fois de ma vie, cette invisibilité est une caresse, non une blessure.
Tant mieux.
Je tourne plus lentement, les bras retombant le long de mon corps, et je m'arrête devant la baie vitrée. Mon reflet, dans le verre noir, est flou, presque irréel. Une femme au masque de dentelle, à la robe trop usée, aux cheveux défaits. Je ne me reconnais pas. C'est bien. Ce soir, je ne veux pas me reconnaître. Ce soir, je veux être celle que je n'ai jamais eu le droit d'être. Je tends la main et mes doigts effleurent le verre froid. Ma peau y laisse une empreinte de buée, une forme vague qui ressemble à une main, à une promesse. Ma bouche, derrière le masque, esquisse un sourire que personne ne voit. Un sourire pour moi seule. Un sourire qui dit : tu exists. Vraiment. Ici. Maintenant.
La musique change. Une valse plus lente, presque triste, que je ne connais pas. Les violons pleurent, les archets glissent avec une lenteur délibérée, et l'air se charge d'une mélancolie si douce qu'elle me donne envie de pleurer. Chaque note s’attarde, vibre dans l’espace comme un souffle retenu. Les cordes grondent doucement, un frémissement profond qui fait trembler les vitres derrière moi. Le piano roule quelques accords graves, des notes qui tombent comme des gouttes d’eau dans un puits sans fond. Le chef d’orchestre, invisible, semble retenir le temps. Les danseurs, dans la grande salle, tournent au ralenti, leurs ombres mouvantes projetées sur les murs. Mais je ne pleure pas. Je ne pleure jamais. Je serre les mâchoires, je respire par le nez, et je regarde les étoiles au-dessus du jardin. Elles sont cruelles, indifférentes, mais ce soir elles brillent pour moi.
Je ferme les yeux, et je danse encore.
Mes bras s’élèvent lentement au-dessus de ma tête, mes poignets tournent, mes doigts s’écartent comme si je voulais attraper la lumière. Ma nuque bascule en arrière, et mes cheveux glissent sur mes omoplates. Mon poids bascule d’un pied sur l’autre, et je pivote, une fois, deux fois, trois fois. Le velours de ma robe ondule autour de mes jambes, et l’air froid caresse ma peau chaque fois que le tissu s’écarte de mes mollets. Mes chaussures usées crissent un peu sur le parquet, un bruit que je connais bien, celui de la pauvreté qui gratte. Mais ce soir, il n’a rien d’humiliant. Il est la preuve que je suis là, que j’ai marché jusqu’ici, que personne ne m’a portée. Mes mains tournent au bout de mes poignets, comme des feuilles emportées par le vent. Je suis une feuille, moi aussi. Une feuille arrachée à l’arbre des Valente, qui flotte dans la nuit sans savoir où elle va tomber. Et c’est si bon, cette ignorance. Si bon de ne pas avoir à prévoir, à calculer, à mentir.
La lumière des bougies vacille dans leurs appliques de cuivre, et leurs flammes se reflètent dans les vitres derrière moi. Des dizaines de petites lueurs dansantes, comme des lucioles prisonnières. L’odeur de la cire chaude se mêle au parfum des roses fanées dans une vasque posée sur une console. Je hume cet air, je l’avale, je le garde au fond de ma poitrine comme un trésor. Le silence de la galerie n’est qu’un faux silence. En réalité, il est peuplé de craquements, de souffles, de frôlements. Le bois du parquet travaille sous mes pieds. La tapisserie derrière moi gondole sous l’effet du courant d’air. Une porte, quelque part, grince doucement. Un bruit de verre qu’on pose sur du marbre, un rire étouffé, le froufrou d’une robe de soie. Tout cela compose une symphonie que je suis seule à entendre.
Je ne sais pas que quelqu'un me regarde.
Je ne sais pas que, derrière la colonne de marbre à ma droite, une ombre se tient immobile. Une présence que je ne perçois pas, un regard que je ne sens pas sur ma nuque. La colonne est large, son marbre blanc veiné de gris, et l’ombre qui s’y cache est si parfaitement immobile qu’elle semble faire partie de la pierre. Les plis d’un manteau sombre, le bord d’un masque d’acier. Rien ne bouge. Pas un souffle. Pas un battement de cil.
Je ne sais pas que, près de l'entrée de la galerie, un homme déguisé en Arlequin a donné un signal. Un geste infime, l’index qui se lève, un doigt qui indique la cible. Son costume bigarré, ses losanges rouges et noirs, semble absorbé par l’obscurité. Son masque lui cache les yeux, mais sa bouche remue, prononçant des mots que je n’entends pas. Des mots d’ordre, des mots de chasse. Il attend. Ils attendent tous.
Je ne sais pas que, le long du mur, deux silhouettes se déplacent sans bruit, leurs pas étouffés par le parquet, leurs mains gantées prêtes à frapper. Costanzo longe les tentures de velours, sa main effleurant le tissu pour ne pas faire craquer le bois. Rino se glisse entre deux colonnes, son ombre se confondant avec les siennes. Ils rampent presque, leurs bustes penchés en avant, leurs regards fixés sur moi. Leurs doigts s’écartent, se referment, s’écartent. Ils répètent le geste de la saisie.
Je ne sais pas que je suis suivie.
Je danse. Les yeux fermés. Insouciante.
Mes bras tournent plus lentement, mes paumes s’ouvrent comme pour offrir quelque chose à la nuit. Mes lèvres entrouvertes laissent passer un souffle, un petit bruit de bonheur que je ne me souviens pas avoir fait depuis mon enfance. Mes jambes fléchissent, se déploient, fléchissent encore. Le mouvement est si naturel, si fluide, comme si mon corps avait toujours su danser, comme si toutes ces années passées immobile dans ma chambre n’étaient qu’un mauvais rêve.
Et je souris, parce que pour la première fois de ma vie, je me sens vivante.
Chapitre 33Lorenzo— Où irais-tu ?La question sort de ma bouche avant que j’aie eu le temps d’y penser. Je suis encore sur le seuil de la porte, mes doigts sur la poignée de cuivre. Le métal est froid sous mes doigts, lisse, poli par des années de maintiens. Je devrais sortir. Je devrais la laisser seule avec sa promesse, son pacte, sa liberté future. La porte est entrouverte, laissant passer un filet d’air froid du couloir qui fait frissonner les rideaux de soie bleue. Dehors, le garde attend, immobile, son souffle régulier. Mais quelque chose me retient. Une curiosité, peut-être. Ou autre chose. Quelque chose de plus profond, de plus dangereux. Une force invisible qui me tire en arrière, qui m’empêche de franchir le seuil.Je me retourne.Le mouvement
Chapitre 32Rosa— Je veux ma liberté en échange. Pas d’argent. Juste partir.La chambre est éclairée par la lumière pâle du matin. Le jour se lève à peine, le ciel encore gris-rose derrière les rideaux de soie bleue que je n’ai pas fermés de la nuit. Le feu s’est éteint depuis des heures, il ne reste que des braises rougeoyantes dans la cheminée, une lueur faible qui éclaire à peine les chenets de fer noir, les pelles et les pincettes posées à côté. Une fine couche de cendre recouvre le foyer, grise, douce, soulevée par le moindre courant d’air. Les bougies se sont consumées jusqu’au bout, la cire figée en stalactites pâles sur les chandeliers de cuivre, certaines ayant coulé sur le bois de la commode en formant des
Chapitre 31LorenzoJe vérifie une information.La nuit est tombée depuis longtemps. La lune, haute dans le ciel, projette une lumière pâle à travers les fenêtres de mon bureau, éclairant les poutres du plafond, les étagères chargées de dossiers, le tapis usé par les années de pas. Dehors, le vent s’est levé, faisant grincer les branches des arbres et siffler l’air dans les fissures des murs. Rosa est restée dans sa chambre, devant le feu — ce qui reste du feu, des braises rougeoyantes qui s’éteindront bientôt —, ses livres, ses secrets. Ses mots tournent encore dans ma tête, les noms, les dates, les routes, les comptes. Tout est noté, aligné, classé sur les feuilles étalées devant moi.Moi, je suis dans mon bureau, assis devant mon bureau de bois noir, la lampe à huile allumée. La flamme est faible, la mèche grésille, projetant une lumière jaune et tremblante sur les papiers. La pièce est sombre, les tentures de velours grenat tirées, les meubles massifs projetant des ombres épaisses
Chapitre 30RosaJe révèle les routes de contrebande, les alliances secrètes, les comptes offshore.La chambre est plongée dans la pénombre, la lumière du feu et des bougies dansant sur les murs de soie bleue. Les flammes de la cheminée ont baissé, les bûches consumées en braises rougeoyantes qui projettent une lueur plus faible, plus intime. Les bougies, sur la commode, ont fondu en stalactites de cire blanche qui coulent le long du cuivre, certaines déjà figées, d’autres encore tièdes qui perlent goutte à goutte. L’odeur de la cire chaude se mêle à celle du bois brûlé, à celle de la lavande des draps, à celle de nos deux corps qui n’ont pas dormi. Lorenzo est assis en face de moi, les jambes croisées, les mains posées sur ses cuisses. Le tapis est épais sous nous, ses fibres souples s’écrasant sous nos poids. La lumière vacillante éclaire son visage par en dessous, creusant ses pommettes hautes, assombrissant ses yeux, allumant des reflets cuivrés dans ses cheveux noirs en désordre.
Chapitre 29LorenzoIl hésite.Je la regarde, debout devant moi, ses pieds nus sur le tapis, sa robe de lainage vert tombant le long de son corps mince. La lumière du feu éclaire son visage par en dessous, creusant ses pommettes, allumant des braises dans ses yeux gris. Ses cheveux bruns sont en désordre, des mèches retombant sur son visage, masquant une partie de sa joue, certaines collant à sa tempe à cause de la chaleur. La cicatrice sur sa tempe, fine et blanche, est plus visible que d’habitude, comme si la lumière du feu voulait la mettre en valeur. Ses mains pendent le long de son corps, immobiles, les doigts légèrement écartés.Il hésite. Je reste immobile, les pieds ancrés dans le tapis, les épaules droites. Le poids de ma décision me pèse sur la nuque, sur les épaules, sur la poitrine. Je pourrais partir. Je pourrais revenir demain, ou dans deux jours, ou dans une semaine. Je pourrais laisser ces secrets dormir encore un peu, le temps de vérifier, de confirmer, de consulter M
Chapitre 28Rosa— Ce sang n’a jamais été le mien.Ma voix est calme, presque douce. Mais chaque syllabe est coupante, comme une lame qu’on aiguise depuis des années, qu’on sort enfin du fourreau. Les mots sortent de ma bouche avec une précision chirurgicale, chacun d’eux trouvant sa place dans l’air de la chambre, s’imprimant sur les murs de soie bleue, sur les moulures du plafond, sur le marbre de la cheminée.Je le regarde, Lorenzo, debout près de la fenêtre, sa silhouette sombre découpée sur la lumière grise du ciel. La vitre derrière lui est couverte de buée, et son reflet, flou, déformé, se mêle à l’image des barreaux blancs. Ses mains sont derrière son dos, ses épaules larges, sa tête légèrement inclinée. Il se méfie. Je le vois à ses yeux, à la façon dont ses sourcils sont légèrement froncés, à la ligne dure de sa mâchoire, à la tension de sa nuque. Les muscles de son cou sont saillants, les cordes tendues sous la peau. Ses lèvres sont pincées, presque blanches. Il a peur d’êt







