تسجيل الدخولChapitre 4
Rosa
On frappe à ma porte, et mon cœur cesse de battre pendant une seconde entière.
Le bruit est à peine audible, trois petits coups espacés, le code que nous avons inventé il y a des années, Maria et moi, quand j'étais encore une enfant qui avait peur du noir et des ombres qui dansaient sur les murs. Trois coups, pause, trois coups. Sa signature. Je pose le livre que je prétendais lire je n'ai pas tourné une page depuis des heures, trop occupée à écouter les battements de mon propre cœur et je me lève si brusquement que ma chaise de bois bascule et s'écrase sur le plancher avec un bruit de tonnerre.
Je n'ai pas besoin de regarder par la fenêtre pour savoir que le bal a commencé. Je le sens. Les vibrations de la musique traversent les murs épais du palais, les rires étouffés des invités filtrent par les couloirs, et l'air lui-même semble plus léger, chargé de champagne et de promesses. Dehors, dans la lumière des lustres, la Camorra danse, complote, trahit. Et lui, il est là-bas, quelque part, avec son masque de faucon et sa vengeance froide.
Lorenzo De Santis.
Je l'attends depuis six mois. Depuis la nuit où la balle a traversé la tête de sa sœur Bianca, où Matteo a haussé les épaules en disant « une De Santis de moins », où j'ai compris que la justice ne viendrait jamais de l'intérieur de cette famille pourrie jusqu'à la moelle. Alors j'ai attendu. J'ai écouté aux portes, j'ai retenu chaque nom, chaque date, chaque trahison. J'ai constitué dans ma tête un arsenal de secrets assez lourd pour faire tomber un empire.
Et ce soir, l'empire va trembler.
Parce que Lorenzo De Santis est là. Je le sais. Je l'ai appris en écoutant les gardes de Matteo chuchoter dans le couloir, il y a trois jours : « Les De Santis seront au bal. Matteo les a invités pour faire bonne figure, mais il les fait surveiller. » Lorenzo sera là. Il viendra chercher sa vengeance. Et moi, je serai sa cible.
Je l'ai choisi.
J'ouvre la porte.
Maria est là, sa silhouette épaisse emplissant l'embrasure, son visage rond et couturé de rides creusé par une émotion que je ne lui connais pas. Elle tient quelque chose derrière son dos, ses doigts serrés sur l'objet comme si on allait le lui arracher. Ses yeux, habituellement si doux, si résignés, brillent d'une lueur que je n'ose pas nommer. De la révolte, peut-être. Ou de la peur. Ou les deux.
— Rosa, chuchote-t-elle, le regard fuyant derrière elle vers le couloir vide. Il faut te dépêcher.
— Qu'est-ce qu'il y a ? je demande, ma voix qui n'est qu'un souffle.
Elle sort la main de derrière son dos, et je vois le masque. Il est magnifique, d'une beauté presque douloureuse, comme toutes les choses qui nous rappellent ce à quoi nous n'avons pas le droit. De la dentelle noire, fine comme une toile d'araignée, incrustée de petites perles ternies qui ne brillent plus que par souvenir. Les attaches sont en satin noir, et le bord supérieur est orné de plumes d'autruche si légères qu'elles semblent frémir au simple mouvement de l'air.
Mes doigts se lèvent pour le toucher, puis se retirent, comme s'ils craignaient de se brûler.
— Maria, où as-tu trouvé cela ?
— Volé, répond-elle sans honte. Dans la chambre de Beatrice. Elle en a des dizaines, des plus beaux, des plus chers. Elle ne remarquera pas qu'il manque.
Mon souffle se bloque dans ma gorge. Volé. Maria a volé pour moi. Cette femme qui passe ses journées à récurer les sols et ses nuits à prier pour mon âme, cette femme qui n'a jamais pris une épingle sans permission, a glissé sa main tremblante dans la chambre de la femme de Matteo pour me rapporter un masque.
— Je ne peux pas porter ça, dis-je en reculant d'un pas. Si on me voit, si Matteo apprend…
— Si Matteo apprend quoi ? Qu'une de ses servantes a volé un masque ? Il me tuera, Rosa, c'est vrai. Mais moi, je suis vieille, et je n'ai plus peur de mourir. Ce que je ne supporte plus, c'est de te regarder vivre comme une morte vivante.
Sa voix se brise sur les derniers mots, et je vois une larme couler le long de ses joues flasques, se perdre dans le col de sa robe grise.
— Chaque année, dit-elle en essuyant la larme d'un revers de main brut, chaque année, tu regardes le bal par ta fenêtre. Tu vois la lumière, tu entends la musique, et tu restes là, enfermée, alors que tu es plus vivante que tous ces fantômes qui tournent en bas. Tu lis tes livres, tu apprends leurs secrets, tu deviens plus intelligente qu'eux. Et qu'est-ce que ça te donne ? Rien. Une chambre vide et un avenir qui ne viendra jamais.
Je veux répondre, lui dire qu'elle a tort, que ma place n'est pas là-bas, que je ne suis qu'une bâtarde, la honte des Valente. Mais je ne peux pas lui dire la vérité. Je ne peux pas lui avouer que je vais au bal parce que Lorenzo De Santis y est. Parce que je l'attends. Parce que j'ai besoin qu'il me prenne, qu'il m'arrache à cette prison, qu'il me donne les moyens de détruire mon propre frère.
Alors je me tais.
Maria s'approche de moi, et ses mains calleuses, rouges de lessive et de cire, soulèvent doucement mes cheveux pour passer les attaches du masque autour de mon visage. Je me laisse faire, passive, tandis qu'elle ajuste la dentelle sur mes yeux, que ses doigts nouent le satin derrière ma tête avec une délicatesse que je ne soupçonnais pas chez elle.
Le masque est léger. À peine une caresse sur ma peau. Mais à travers ses fentes, le monde change. Les murs nus de ma chambre semblent moins gris, la bougie presque éteinte moins triste. Je deviens quelqu'un d'autre. Quelqu'un que personne ne reconnaît. Quelqu'un qui peut marcher vers son destin sans que personne ne l'arrête.
— Va, chuchote Maria en reculant pour m'admirer. Cache-toi dans la foule. Tu as le droit de vivre, Rosa.
Sa voix tremble, et je comprends qu'elle ne me reverra peut-être jamais. Qu'elle sait les risques. Qu'elle sait que si Matteo découvre que j'ai quitté ma chambre, que j'ai osé me mêler aux invités, aux familles, aux ennemis, sa colère sera dévastatrice. Mais elle me tend ce masque comme on tend un bouclier à un soldat avant la bataille.
— Pourquoi ? je demande, la gorge serrée. Pourquoi tu fais ça pour moi ?
Elle me prend le visage entre ses mains, et ses paumes sentent la cendre et le savon.
— Parce que ta mère, avant de mourir, m'a demandé de veiller sur toi. Et veiller sur toi, Rosa, ce n'est pas te garder en vie. C'est te garder vivante.
Les larmes me montent aux yeux, brûlantes. Je les retiens. Je ne pleure jamais. Je me suis juré de ne plus pleurer depuis que j'ai douze ans et que j'ai compris que personne ne viendrait essuyer mes larmes. Mais ce soir, la digue menace de céder.
— Je ne sais pas danser, dis-je bêtement.
Maria rit, un petit rire cassé qui ressemble à un sanglot.
— Tu n'as pas besoin de danser. Tu as besoin d'exister. Rien qu'une nuit, une heure, une minute. Existe, Rosa. Pour toi. Pour ta mère. Pour moi.
Elle me prend par la main et me tire vers la porte. Dans le couloir, l'obscurité est presque totale. Les rares bougies ont été déplacées vers les salles de réception pour le bal. Les domestiques sont tous occupés en bas. Personne ne nous verra.
— Par l'escalier de service, murmure Maria. Il descend directement près de la galerie vitrée. Personne ne t'y attend.
Elle me guide dans l'ombre, sa main fermement serrée autour de la mienne. Je marche derrière elle, mes pas étouffés par le tapis usé. Mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes oreilles, un tambour guerrier qui scande : vis, vis, vis. Mais ce n'est pas la vie qu'il scande. C'est l'attente. L'attente de Lorenzo.
L'escalier de service est étroit, ses marches de pierre usées par des générations de livrées. La rampe de fer est froide sous ma paume. Je descends lentement, chaque marche me rapprochant de ce monde que je n'ai connu que par les fenêtres et les écoutes. Et de lui.
Arrivée en bas, Maria s'arrête. Une porte dérobée, à moitié cachée par une tapisserie représentant une chasse à courre, s'ouvre sur une faible lueur. Au-delà, le bruit. La musique, les rires, les murmures. Le bal. Et Lorenzo.
— Je ne peux pas aller plus loin, chuchote Maria. On me chercherait. Mais toi, avance. Mêle-toi à eux. Personne ne saura qui tu es. Le masque te protège.
Je me retourne vers elle. Dans la pénombre, son visage est celui d'une madone, fatiguée mais infiniment tendre.
— Merci, Maria, dis-je, et les mots sont si faibles comparés à ce que j'éprouve.
Elle me serre contre elle une dernière fois, ses bras robustes m'écrasant presque la poitrine.
— Sois heureuse, Rosa. Rien qu'une nuit.
Puis elle me pousse doucement vers la porte, s'efface, et disparaît dans l'obscurité de l'escalier.
Je reste seule un instant, la main sur la tapisserie, le souffle court. Derrière ce rideau de velours, la foule. La lumière. La vie. Et Lorenzo De Santis, l'homme que j'attends depuis six mois, celui qui va me prendre, m'emmener, et avec qui je vais détruire mon frère.
Je pousse la tenture, et la lumière du bal me frappe en plein visage.
La galerie vitrée est déserte à cette heure, les invités préférant la chaleur de la salle principale. Je marche sur le parquet ciré, mes pas hésitants, ma robe de velours bleu – la seule un peu décente que je possède – froissant contre mes chevilles. Le masque de dentelle me gratte les tempes, mais je ne le touche pas. Je regarde autour de moi, et pour la première fois, je vois le bal de l'intérieur.
Les lustres sont si grands, si brillants, qu'ils semblent toucher le ciel. Les masques, de toutes les couleurs, dansent comme des ailes de papillons géants. La musique n'est plus un bruit lointain, elle est un fluide qui pénètre ma peau, qui fait vibrer mes os. Les odeurs sont entêtantes, capiteuses, presque trop fortes. Je ferme les yeux une seconde, et je respire. Je respire comme on boit après une longue traversée du désert.
Tu as le droit de vivre.
Les mots de Maria résonnent en moi. Mais ce n'est pas pour vivre que je suis venue. C'est pour être prise. C'est pour que Lorenzo pose ses mains sur moi et m'emporte loin de cet enfer doré. C'est pour qu'il me donne les armes pour tuer mon frère, et que j'utilise sa vengeance pour acheter ma liberté.
Je m'avance vers la foule, mes mains tremblantes dissimulées dans les plis de ma robe. Personne ne me regarde. Personne ne me connaît. Ce soir, je ne suis pas Rosa Valente, la fille cachée, la honte des Valente. Je suis une ombre parmi les ombres. Une femme masquée qui vient offrir sa liberté à l'ennemi de sa famille.
Et dans cette foule, quelque part, je sais que Lorenzo De Santis me cherche. Qu'il croit prendre une prisonnière.
Mais c'est moi qui viens à lui. C'est moi qui l'ai choisi.
J'entre dans la lumière, et mon cœur ne tremble plus.
Parce que je sais qu'il va venir. Parce que je l'attends depuis si longtemps. Parce que ce soir, enfin, ma vengeance et la sienne ne feront qu'un.
Chapitre 119LorenzoUne nuit, elle hurle dans son sommeil. Le cri déchire le silence de notre chambre comme une lame, comme un coup de tonnerre, comme un appel au secours lancé dans les ténèbres, et je me réveille en sursaut, le cœur battant à tout rompre, les mains qui cherchent déjà mon arme sur la table de chevet, l'esprit en alerte, prêt à affronter un ennemi, une menace, une intrusion. Mais il n'y a personne, il n'y a que Rosa, ma Rosa, qui se débat dans les draps, le visage couvert de sueur, les mains crispées sur son ventre arrondi, la respiration saccadée, hachée, désespérée. Elle rêve de Matteo, je le comprends immédiatement, je le devine dans les mots qu'elle murmure, dans les gémissements qui s'échappent de ses lèvres, dans la terreur qui déforme ses traits pourtant s
Chapitre 118RosaIl choisit des prénoms, comme il le fait souvent depuis que mon ventre s'est arrondi, depuis qu'il a pris l'habitude de poser sa tête dessus le soir, d'attendre les mouvements de l'enfant, de lui parler dans le silence de la nuit, de lui faire des promesses que je recueille comme des trésors. Ce soir, il est assis près de la cheminée, dans le petit salon aux boiseries sombres, et il feuillette un vieux livre de généalogie qu'il a trouvé dans la bibliothèque, un de ces registres reliés de cuir qui portent les noms de ses ancêtres depuis des siècles, et il me lit des prénoms à voix haute, comme on lit des poèmes, comme on récite des prières, comme on célèbre une litanie. Bianca, pour une fille, Bianca comme sa sœur jumelle, comme l'ange qui veille sur nous, comme la lumière qui ne s'&
Chapitre 117RosaMon ventre grossit. Chaque jour, il est un peu plus rond, un peu plus lourd, un peu plus présent, et je le regarde dans le miroir de la salle de bains avec un mélange d'émerveillement et d'étrangeté, comme si ce corps qui change n'était pas tout à fait le mien, comme si cette courbe qui s'arrondit était à la fois moi et quelqu'un d'autre, à la fois mon corps et celui de notre enfant qui grandit, qui se prépare, qui attend son heure. Ma peau est tendue, lisse, chaude, et je la caresse souvent, machinalement, avec cette tendresse instinctive des mères, avec cette curiosité des femmes qui découvrent en elles une force qu'elles ne soupçonnaient pas. Les robes que je portais autrefois ne me vont plus, elles sont trop étroites, trop serrées, trop anciennes, et Lorenzo a fait venir une couturière de Velasca
Chapitre 116RosaLe sang ne me fait plus peur. La mort non plus. Je les ai vus de trop près, trop souvent, trop longtemps, pour qu'ils puissent encore me terrifier, pour qu'ils puissent encore me faire trembler, pour qu'ils puissent encore me réduire au silence. Le sang de Rocco qui coulait sur les dalles de la cave, le sang du faux médecin qui s'étalait sur le parquet de la bibliothèque, le sang de Tommaso qui s'élargissait en une flaque sombre au centre de la grande salle, tout ce sang que j'ai vu couler, tout ce sang que j'ai appris à regarder sans ciller, sans reculer, sans détourner les yeux, tout ce sang est devenu une partie de moi, une partie de mon histoire, une partie de celle que je suis devenue. La mort ne me fait plus peur, ni celle que l'on donne, ni celle que l'on reçoit, ni celle qui rôde autour de nous comme un loup patient, ni celle qui frappe sans pr&eac
Chapitre 115LorenzoUn espion dans nos rangs. Je le découvre après des semaines de soupçons, de surveillance discrète, de recoupements silencieux, et la vérité éclate enfin dans mon bureau, un soir de novembre, alors que Marco pose devant moi les preuves irréfutables, les relevés téléphoniques, les photographies prises à son insu, les enregistrements qui ne laissent aucun doute, aucune échappatoire, aucune possibilité de pardon. C'est un homme que Rosa connaît, un ancien garde des Valente, un certain Tommaso, un homme qui patrouillait dans les couloirs du palais Valente quand elle était prisonnière dans l'aile sud, qui a assisté à ses humiliations sans jamais lever le petit doigt, qui a baissé les yeux quand Matteo la frappait, qui a détourné le regard quand Rocco la traînait dans les
Chapitre 114RosaJe deviens son égérie, son conseil, son bras droit, et cette transformation ne se fait pas en un jour, ni en une semaine, mais elle s'opère avec une évidence qui m'émerveille, avec une douceur qui me bouleverse, avec une force qui me transcende. Je lis les dossiers la nuit, pendant que Lorenzo dort contre moi, épuisé par les réunions, par les négociations, par les décisions, et je les lis à la lueur d'une lampe à huile, assise près de la fenêtre, les pieds nus posés sur le tapis, le dos calé contre les coussins de velours. Les dossiers sont épais, remplis de noms, de chiffres, de territoires, de trahisons passées, de menaces à venir, et je les parcours avec une concentration totale, avec une attention minutieuse, avec une soif de comprendre qui ne s'est jamais éteinte, même apr&egr
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Chapitre 7LorenzoJe donne l’ordre.Ma voix est calme, à peine un murmure dans l’oreillette, mais mes hommes l’entendent. Le petit appareil en plastique noir est logé dans mon conduit auditif, sa surface lisse et tiède contre ma peau. Je sens les vibrations de ma propre voix lui traverser, et dans
Chapitre 6RosaJe danse.La musique m'emporte, les violons glissent sur les cordes comme des doigts sur une peau nue, et je tourne lentement sur moi-même au milieu de la galerie vitrée. Mes bras sont ouverts, mes yeux fermés, ma robe de velours bleu froisse contre mes chevilles à chaque mouvement.
Chapitre 5LorenzoMon oreillette grésaille, et la voix de Marco, à peine plus qu'un souffle, prononce les mots que j'attends depuis des heures.— Elle est entrée. Rosa Valente. Côté galerie vitrée.Le monde, autour de moi, se fige. La musique, les rires, les cliquetis des coupes de champagne, tout







