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Chapitre 5

last update Tanggal publikasi: 2026-05-25 04:56:31

Chapitre 5

Lorenzo

Mon oreillette grésaille, et la voix de Marco, à peine plus qu'un souffle, prononce les mots que j'attends depuis des heures.

— Elle est entrée. Rosa Valente. Côté galerie vitrée.

Le monde, autour de moi, se fige. La musique, les rires, les cliquetis des coupes de champagne, tout cela devient soudain lointain, irréel, comme si quelqu'un avait baissé le volume de la réalité pour ne laisser que le battement de mon cœur et le grésillement de l'oreillette.

— Tu en es sûr ? je demande, ma voix si basse que mes propres lèvres la sentent plus que mes oreilles ne l'entendent.

— Sûr. Costanzo l'a vue descendre l'escalier de service. Elle porte une robe bleue, un masque de dentelle noire. Elle est seule.

Mon poing se serre sur ma coupe de champagne, et cette fois je ne me retiens pas. Le cristal émet un craquement sinistre, une fine fissure traverse le verre de haut en bas, mais il ne se brise pas. Je le pose sur une console, et je m'éloigne, laissant derrière moi la mare de champagne qui s'étale lentement sur le marbre.

Elle est entrée.

Rosa Valente, la sœur de Matteo, la fille cachée, la honte des Valente, a franchi le seuil du bal. Mon informateur avait raison. Matteo a besoin de la montrer, besoin de prouver son emprise, besoin de jouer la comédie de l'unité familiale. Et moi, je n'attendais que cela.

Le plan se déclenche.

Je traverse la salle d'un pas rapide, évitant les groupes d'invités trop bruyants, les couples qui tournent sans me voir. Mon masque de faucon me donne l'air d'un oiseau de proie, et les invités s'écartent instinctivement sur mon passage, comme si mon regard derrière les fentes d'acier leur soufflait qu'il ne faut pas me croiser, ce soir.

— Marco, Costanzo, Rino, dis-je dans l'oreillette. Phase un. On se regroupe près de la galerie vitrée. Ne l'approchez pas encore. Je veux l'observer d'abord.

Une série de clics dans l'oreillette me confirme que mes hommes ont entendu. Je les imagine, trois ombres dans la foule, se déplaçant avec la discrétion de couteaux qu'on sort d'un fourreau de velours. Marco quitte l'entrée, Costanzo abandonne son poste près des cuisines, Rino se lève de sa chaise de soldat vénitien. Ils convergent vers la galerie vitrée, et je les suis.

La galerie vitrée est une longue avancée de verre et de fer forgé qui donne sur les jardins. La nuit y est plus visible, moins artificielle que sous les lustres de la grande salle. Les étoiles percent les vitres, et leur lumière pâle se mêle aux bougies pour créer une atmosphère étrange, presque irréelle. Peu d'invités s'y aventurent, préférant la chaleur et la proximité de l'orchestre.

C'est là qu'elle a choisi d'entrer. Par discrétion, peut-être. Par habitude. Les filles cachées connaissent les chemins de traverse.

J'arrive à l'entrée de la galerie, et je m'arrête. Mon souffle est calme, ma main ne tremble pas. Je suis le faucon, et la proie est dans mon champ de vision.

Je la vois.

Elle se tient près d'une des grandes baies vitrées, dos à la lumière des étoiles. Sa silhouette est fine, presque frêle, perdue dans une robe de velours bleu nuit qui semble avoir été belle autrefois, il y a longtemps, avant d'être portée trop souvent, trop modestement. Son masque de dentelle noire lui couvre le haut du visage, ne laissant voir que sa bouche pâle et la ligne délicate de sa mâchoire. Ses cheveux bruns tombent en vagues lourdes sur ses épaules dénudées.

Elle ne danse pas. Elle ne boit pas. Elle ne parle à personne.

Elle attend.

L'expression, sur ses lèvres, n'est pas celle de l'ennui. C'est celle de l'attente. Comme si elle savait que quelque chose allait se produire. Comme si elle avait toujours su que cette nuit-là, sa vie basculerait.

Un frisson me parcourt l'échine, désagréable. Je le chasse.

— Marco, murmuro-je dans l'oreillette. Je la vois. Prends position à sa droite, Costanzo à gauche. Rino, tu bloques la sortie nord. Personne ne doit l'approcher à part nous.

— Compris, répond Marco.

Je les vois bouger, trois ombres dans la pénombre de la galerie. Ils se déplacent sans bruit, leurs costumes de carnaval devenant soudain des armures de guerre. Marco s'arrête à cinq mètres d'elle, feignant d'admirer le jardin. Costanzo s'appuie contre une colonne, un sourire béat sur son visage de laquais. Rino se tient près de la porte, immobile comme une statue.

Leurs yeux croisent le mien, tour à tour. Ils attendent mon signal. Le signal qui transformera l'observation en action. Mais pas encore. Pas ici. Pas devant tous ces invités, ces témoins, ces regards qui pourraient se souvenir.

Je recule d'un pas, puis d'un autre, m'enfonçant dans l'ombre de l'entrée de la galerie. De là, je peux l'observer sans qu'elle me voie. Ses épaules sont droites, sa nuque dégagée, ses mains parfaitement immobiles. Elle ne regarde personne. Elle regarde le jardin, la nuit, les étoiles. On dirait qu'elle est ailleurs. On dirait qu'elle a toujours été ailleurs.

— On attend qu'elle s'éloigne de la foule, dis-je dans l'oreillette. Quand elle sera seule, on passe à la phase deux.

— Et si elle ne s'éloigne pas ? demande Costanzo, sa voix à peine audible.

— Elle s'éloignera. Regardez-la. Elle n'est pas venue pour danser.

Il a raison. Elle est venue pour autre chose. Mais quoi ? Je n'arrive pas à lire sur ce visage à moitié caché par la dentelle. Il y a trop de silence chez elle. Trop de retenue. C'est une femme habituée à l'ombre, et les ombres finissent toujours par regagner les couloirs.

La montre de Bianca tic-taque contre ma poitrine. Je pose la main dessus, sentant le métal froid à travers l'étoffe de ma chemise.

— Encore un peu, murmuro-je.

L'orchestre attaque une nouvelle valse, plus lente, presque mélancolique. Les couples se resserrent sur la piste, et la galerie se vide peu à peu. Les invités préfèrent la chaleur de la grande salle, la proximité des serveurs, l'ivresse du champagne.

Rosa reste seule.

Elle est seule, dos à la baie vitrée, dans la lumière pâle des étoiles.

— Maintenant, dis-je dans l'oreillette. Phase deux. On y va.

Mes hommes se mettent en mouvement. Marco se rapproche de l'entrée principale de la galerie. Costanzo longe le mur, discret. Rino vérifie que la sortie nord est dégagée.

Moi, je reste dans l'ombre.

Je les regarde avancer vers elle, et mon cœur bat plus vite que je ne le voudrais. C'est étrange. Ce n'est pas l'excitation du chasseur. C'est autre chose. Une tension dans la mâchoire, une chaleur dans la poitrine, un pincement au creux de l'estomac.

Je ne la connais pas. Je ne sais rien d'elle. Et pourtant, la voir debout, seule, dans cette robe usée, avec ce masque volé, m'arrache quelque chose que je ne peux pas nommer.

Elle attendait.

Elle m'attendait.

Et dans quelques instants, elle ne sera plus libre.

Le plan est déclenché. Les hommes avancent. La cage se referme.

Et moi, je reste dans l'ombre, le souffle coupé, à regarder la proie qui ne fuit pas.

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