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Éabha
La lune est pleine.
Sa lumière argentée inonde ma chambre, caresse ma peau nue pendant que je passe la robe blanche de ma mère. Mes mains tremblent légèrement sur le tissu précieux, celui qu'elle portait le jour de son mariage, celui qu'elle a gardé pendant vingt-trois ans dans une boîte en cèdre, protégé par des sachets de lavande. Le tissu glisse sur mes épaules, épouse mes formes, et pour une fois, je me sens belle.
Je suis omega.
Dans la hiérarchie des loups-garous, je suis tout en bas. La plus faible, la plus soumise, celle que les autres protègent ou méprisent selon leur humeur. Mon odeur est douce, trop douce, celle qui attire les alphas et fait baisser les yeux aux bêtas. J'ai toujours été frêle, menue, avec des os trop fins et des muscles trop mous pour me battre. Les autres filles de mon âge chassaient déjà, apprenaient à se défendre. Moi, je restais à la maison, à coudre, à cuisiner, à apprendre à être une bonne petite omega soumise.
Mais Liam m'aimait comme j'étais. Il disait que ma faiblesse le rendait plus fort. Que ma douceur était un trésor. Que j'étais belle, si belle, avec mes grands yeux clairs et mes cheveux si pâles qu'ils semblent argentés sous la lune.
— Tu es magnifique, ma fille.
Je me retourne. Maman est dans l'embrasure de la porte. Elle aussi est omega, comme sa mère avant elle. Une lignée de faibles, de soumises, de femmes qui baissent les yeux et obéissent. Mais aujourd'hui, ses yeux brillent de larmes qu'elle refuse de laisser couler. De fierté.
Elle entre, ajuste une bretelle, lisse une mèche de mes cheveux. Ses doigts sont doux, malgré les années de travail. Elle sent le pain chaud et la lavande.
— Il va tomber à la renverse quand il te verra. Aucun alpha ne pourra résister à une omega aussi belle que toi.
— C'est lui qui devrait être magnifique, maman. C'est son grand jour.
Elle secoue la tête, attrape mon menton entre ses doigts. Son regard est intense, presque fiévreux.
— C'est TON jour, Éabha. Ne l'oublie jamais. C'est toi l'âme sœur. C'est toi qu'il a choisie depuis toujours. Peu importe que tu sois omega. Peu importe que d'autres soient plus fortes, plus puissantes. Le destin vous a liés, et rien ni personne ne peut changer ça.
Depuis toujours. Depuis notre naissance, le lien d'âme sœur existe entre Liam et moi. Nous l'avons toujours su, ressenti comme une chaleur au creux de la poitrine, une certitude. Liam est à moi. Je suis à lui. Rien ni personne ne peut changer ça.
Même s'il est alpha. Même que je ne suis qu'une omega.
Papa attend dans la cuisine. Lui est bêta, ni fort ni faible, juste un homme ordinaire qui a épousé une omega et en a conçu une autre. Il a mis son costume du dimanche, celui qu'il ne sort que pour les mariages et les enterrements. Il me regarde entrer et son visage s'illumine d'une fierté si immense que je sens mes joues chauffer.
— Si ta mère voyait ça, murmure-t-il en parlant de sa propre mère, disparue depuis longtemps.
— Elle me voit, papa. Elle est là.
Il hoche la tête, trop ému pour parler, et m'offre son bras. C'est lui qui va me conduire au Grand Rassemblement. C'est lui qui va me remettre à Liam devant toutes les meutes d'Irlande.
La route est longue jusqu'à la clairière sacrée. Des centaines de loups-garous convergent de partout, certains que j'ai vus grandir, d'autres venus des contrées les plus reculées. Le Grand Rassemblement a lieu une fois par an, sous la pleine lune d'été. Cette année, il est spécial. Cette année, il officialise mon lien avec Liam.
— Tu es nerveuse ? demande papa.
— Non. Juste impatiente.
Je sens Liam. Sa présence au bout du lien, chaude et rassurante. Il est déjà là-bas, je le sais, au cœur de la clairière, à préparer son discours. Il m'a dit qu'il voulait que ce soit parfait. Qu'il avait préparé des mots spéciaux, rien que pour moi.
La clairière est immense, entourée de chênes centenaires dont les branches forment une voûte au-dessus de nos têtes. Des torches flambent partout, projetant des ombres dansantes sur la foule. Il doit y avoir cinq cents loups, peut-être plus. Les chefs des meutes sont assis sur des trônes de pierre, disposés en cercle. Au centre, l'estrade de bois où les annonces officielles sont faites.
Liam est là.
Il se tient près de l'estrade, entouré d'autres jeunes alphas de son âge. Il porte une tunique noire, simple mais élégante, qui met en valeur ses épaules larges, sa carrure de dominant. Mon cœur fait un bond quand il tourne la tête et que nos regards se croisent.
Il me sourit.
Ce sourire que j'aime tant, un peu en coin, celui qu'il n'a que pour moi. Je lui rends, et je sens le lien vibrer entre nous, cette connexion invisible qui fait que je sais ce qu'il ressent sans qu'il ait besoin de parler. Ce soir, il est calme. Concentré. Peut-être un peu nerveux, mais c'est normal.
— Je vais te laisser avec les autres femmes, dit papa en m'embrassant le front. Je te retrouverai après la cérémonie.
— Ne pleure pas trop, je rigole.
— Je ne promets rien.
ÉabhaLe domaine des O'Connor est une forteresse.Je l'avais déjà vu de loin, quand j'étais petite, en passant sur la route. Mais de près, c'est autre chose. Les murs de pierre grise s'élèvent à plus de cinq mètres, couronnés de piques de fer. Les grilles sont en fer forgé épais, ouvragé de motifs de loups et de runes anciennes. Des gardes patrouillent partout, en armes, le regard méfiant.Je reste plantée devant la grille principale, à regarder ces hommes qui me dévisagent comme si j'étais une bête errante. Le froid matinal me glace les os, ou peut-être que c'est la peur.— Qu'est-ce que tu veux ? me lance l'un des gardes.Sa voix est rude, sans politesse inutile. Je suis une intruse, une moins-que-rien.— Voir Liam MacCarthy.Le garde ricane. Il échange un regard a
Éabla M. O'Flaherty rit, mais il n'y a pas de joie dans ce rire. Rien que de l'amertume.— Depuis quand la loi compte pour ceux qui ont le pouvoir, Declan ? Il est le futur gendre de Cillian O'Connor. Dans quelques mois, il sera intouchable. Tu crois que des petits commerçants comme nous peuvent lutter contre ça ? Tu crois que j'ai envie de me retrouver ruiné, moi aussi, parce que j'aurai voulu t'aider ?— Sean...— Non, Declan. Ne me regarde pas comme ça. J'ai une femme, j'ai des enfants. Je peux pas me permettre de les mettre en danger par amitié. Je suis désolé. Vraiment désolé.Silence. Puis le bruit de pas qui s'éloignent, la porte qui s'ouvre et se ferme. M. O'Flaherty est parti.Je sors de derrière le rideau. Mon père est là, debout au milieu de la boutique déserte, les mains ballantes, le regard fixé sur rien. Il regarde ses étagères pleines de peaux invendues, ses stocks qui s'accumulent, ses rêves qui pourrissent.— Papa ?Il sursaute. Il m'avait oubliée.— Ma fille. Tu as
Éabla Les enfants ricanent. Ils se rapprochent, formant un demi-cercle devant la boutique. Je balaye toujours, mécaniquement, les dents serrées.— Éabha-la-honteuse ! chante Seamus en prenant une voix de gorge. Liam t'a jetée comme une vieille peau !— Comme une vieille peau ! reprennent les autres en chœur.Ils sautillent, dansent, se tordent de rire. Pour eux, c'est un jeu. Une façon de passer le temps. Ils ne mesurent pas le mal qu'ils font. Ou peut-être que si. Peut-être que la cruauté est innée.— Pourquoi il t'a quittée ? demande soudain une petite fille aux nattes blondes.Je ne réponds pas. Je balaye.— Elle répond pas, dit la fille. C'est parce qu'elle est trop moche ?— Ouais, c'est ça ! crie Seamus. Elle est trop moche ! Tellement moche que même son âme sœur l'a quittée !— T'as dû être vraiment nulle au lit ! lance un autre, trop jeune pour comprendre vraiment ce qu'il dit.— Ou trop serrée ! ajoute un plus grand, déclenchant une nouvelle salve de rires.Mes mains tremble
Éabla Sa voix est faible, sans aucune conviction. Elle ne me défend pas vraiment. Elle veut juste que ça s'arrête, pour ne plus être embarrassée.— Quoi ? Je m'inquiète pour elle, c'est tout. Être répudiée, ça doit être terrible. Surtout la première de l'histoire. La seule âme sœur jamais rejetée.Maeve élève la voix. Elle veut que tout le monde entende. Elle veut que tout le monde sache.— L'âme sœur répudiée, répète-t-elle en articulant chaque syllabe. La seule de l'histoire.Des rires fusent autour de nous. Discrets d'abord, puis plus francs. Quelqu'un lance une plaisanterie que je n'entends pas, et les rires redoublent. Je suis le clown du jour. La distraction du marché.Mon visage brûle. Mes oreilles bourdonnent. Mes poings se serrent si fort dans mes poches que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.— Tu sais ce qu'ils disent ? continue Maeve, encouragée par son public. Ils disent que t'as dû faire quelque chose de vraiment dégoûtant pour qu'il te quitte comme ça. Que t'as dû
Éabla Elle reste silencieuse un long moment. Puis elle soupire, et dans ce soupir il y a vingt ans de voisinage, de services rendus, de liens tissés.— Parce que c'est dangereux, ma petite. Parce que ceux qui t'approchent, ceux qui te parlent, ceux qui te sourient, ils deviennent des cibles. Ton père en sait quelque chose. Alors je suis désolée, mais je dois penser à ma famille.Elle me tourne le dos et s'éloigne.Je reste plantée là, au milieu du chemin, à regarder son dos qui rapetisse. La honte. La honte qui colle à la peau comme une maladie contagieuse. La honte qu'on attrape en étant trop proche du lépreux.Répudiée.Le mot tourne dans ma tête, s'incruste, fait son nid. Il est là maintenant, pour toujours. C'est ce que je suis. Éabha-la-répudiée. Celle que Liam a jetée. La pestiférée.Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds devant le miroir et je regarde ce que je suis devenue.Mes yeux sont cernés de violet, enfoncés dans leurs orbites. Mes joues sont creu
ÉabhaHuit jours.Huit jours que je ne sors pas de cette chambre. Huit jours que je compte les fissures au plafond, que j'écoute les bruits de la maison sans y participer. Huit jours que je porte la même chemise de nuit, celle que j'avais mise le soir du Rassemblement, celle qui sent encore un peu la sueur de ma fuite dans la forêt.Maman monte des plateaux. Ils s'accumulent sur la commode, intouchés. La soupe refroidit, le pain durcit, le fromage sèche. Parfois, la nuit, j'entends des grattements. Des souris. Elles viennent manger ce que je refuse.— Il faut qu'elle sorte.La voix de maman monte à travers le plancher. Je connais chaque ton de sa voix maintenant. Celui-ci, c'est celui de l'inquiétude qui devient panique.— Pas encore, répond papa. Pas tout de suite. Laisse-lui le temps.— Le temps de quoi ? De mourir à petit feu ? Elle ne mange plus, Declan. Elle ne boit presque pas. Hier, j'ai touché son front, il était brûlant. Elle va tomber malade.— Elle est forte. Elle s'en reme







