LOGINÉabha
Il s'éloigne et je rejoins le groupe de femmes rassemblées près des arbres. Brighid, mon amie d'enfance, une bêta comme la plupart, m'attrape le bras avec excitation.
— Tu as vu Saoirse O'Connor ? Elle est arrivée tout à l'heure avec son père. Elle est encore plus belle en vrai. Et elle est alpha, tu te rends compte ? Une femelle alpha, c'est tellement rare.
Saoirse O'Connor. La fille du chef suprême, Cillian O'Connor. Une alpha, comme son père. Je l'ai aperçue une fois, il y a des années, lors d'un précédent rassemblement. Elle était déjà impressionnante à douze ans. À dix-huit, elle doit être...
Mon regard cherche parmi la foule et le trouve. Saoirse est assise à côté de son père, sur l'un des trônes de pierre. Elle porte une robe rouge qui attire tous les regards. Ses cheveux noirs tombent en cascade sur ses épaules, et ses yeux verts balaient l'assistance avec une sorte de nonchalance étudiée. Elle est grande, fière, puissante. Tout ce que je ne suis pas.
À côté d'elle, Cillian O'Connor.
Je retiens mon souffle sans savoir pourquoi. Le chef suprême des loups-garous d'Irlande. L'alpha des alphas. La première fois que je le vois en personne. Il est... immense. Pas seulement grand, mais large, massif, avec une présence qui semble aspirer toute l'énergie autour de lui. Ses cheveux gris argenté sont tirés en arrière, dégageant un visage aux traits durs, presque taillés dans la pierre. Ses yeux, même à cette distance, je les sens. Gris comme la mer en tempête. Il regarde la foule, mais son regard semble traverser les gens, chercher quelque chose d'insaisissable.
Mon corps réagit avant ma tête. Une chaleur étrange au creux du ventre. Une envie de baisser les yeux, de montrer ma nuque, de me soumettre. L'instinct omega face à un alpha si puissant. Je lutte, je garde les yeux levés, mais c'est difficile. Terriblement difficile.
— Il est terrifiant, murmure Brighid. Je ne comprends pas comment sa fille ose lui parler.
— C'est son père, je réponds, la voix un peu tremblante. Elle a dû s'habituer. Et elle est alpha comme lui.
— Habituer à ÇA ? Je mourrais de peur tous les jours. Rien que son odeur, même d'ici... Tu la sens ? Elle m'écrase.
Je la sens. Une odeur de forêt, de fumée, de puissance brute. Elle m'enveloppe, me pénètre, fait naître des frissons partout sur ma peau. Je devrais avoir peur. Au lieu de ça, j'ai... autre chose. Quelque chose que je ne m'explique pas.
— Éabha ? appelle Brighid. Ça va ? Tu es toute rouge.
— Oui, oui. C'est la chaleur des torches.
— Eh bien, regarde plutôt Liam. C'est lui qui compte, ce soir.
Elle a raison. C'est Liam qui compte. Liam, mon âme sœur. Liam, avec qui je vais passer le reste de ma vie. Pas ce vieux chef suprême qui doit avoir au moins cinquante ans et qui a dû soumettre la moitié des femelles du territoire.
La cérémonie commence. Les anciens prennent la parole, un par un, pour bénir le rassemblement, invoquer la lune, rappeler l'importance de l'unité des meutes. Je n'écoute pas vraiment. Je regarde Liam, qui s'est rapproché de l'estrade. Il est maintenant aux côtés des autres jeunes loups qui vont officialiser des unions ce soir. Nous ne sommes pas les seuls, mais nous sommes les seuls âmes sœurs. Les autres, ce sont des mariages arrangés, des alliances politiques. Nous, c'est le destin.
Enfin, l'annonceur appelle Liam sur l'estrade.
— Liam MacCarthy, de la meute du Loup Gris, pour l'annonce de son union avec son âme sœur destinée.
La foule applaudit poliment. Liam monte les marches, se tourne face à l'assemblée. Il est beau, si beau, dans la lumière des torches. Son regard cherche le mien dans la foule, et je lui souris, tout mon amour dans ce sourire.
Il détourne les yeux.
Étrange. Pourquoi détourne-t-il les yeux ?
— Peuple des meutes, commence-t-il, sa voix forte portée par le silence soudain. Ce soir, sous la pleine lune, je viens devant vous pour annoncer mon union.
Mon cœur bat plus fort. C'est le moment. Il va prononcer mon nom, et tout sera officiel.
— Je viens annoncer mon union avec Saoirse O'Connor, fille de Cillian O'Connor, chef suprême des loups-garous d'Irlande.
Quoi ?
Le silence.
Puis des applaudissements. Des acclamations. La foule explose en joie, en cris de surprise et d'admiration. Une alliance entre la famille MacCarthy et les O'Connor ! C'est historique ! C'est gigantesque !
Je n'entends rien.
Je n'entends que les battements de mon cœur, trop forts, trop rapides, qui cognent contre mes tempes comme des poings. Ma vision se trouble. Mes jambes deviennent du coton. Autour de moi, les femmes se tournent vers moi, leurs regards changent, deviennent curieux, moqueurs, méprisants.
— Éabha ? Éabha, tu es toute pâle.
Brighid. Sa voix semble venir de très loin. Je sens ses mains sur mon bras, qui me soutient.
— Éabha, qu'est-ce qui se passe ?
Je regarde l'estrade. Liam tend la main vers quelqu'un dans la foule. Saoirse O'Connor se lève de son trône, monte les marches avec une grâce étudiée, et prend sa main. Ils se tournent face à la foule. Elle rayonne. Il sourit. Ils sont beaux ensemble. Parfaits. Un couple de rêve. Lui, l'alpha prometteur. Elle, l'alpha de sang noble. Ensemble, ils feront des petits alpha encore plus forts.
Son regard croise le mien.
Liam me regarde.
Ses yeux sont froids. Calmes. Presque amusés. Dans ses yeux, je lis le mépris de l'alpha pour l'omega qu'il a utilisée. Pour la faible qu'il a toujours su qu'il jetterait.
Il savait.
Il a toujours su.
Et il l'a fait quand même.
ÉabhaDes années plus tard.Je me tiens sur la plus haute tour du domaine, celle qu'on appelle le Promontoire aux Loups, et je contemple le territoire qui s'étend à perte de vue. Des vallées verdoyantes qui ondulent jusqu'à l'horizon, des rivières scintillantes qui serpentent entre les collines, des villages paisibles dont les cheminées fument doucement dans le soir tombant. Tout cela, c'est chez moi. Tout cela, c'est mon œuvre, notre œuvre, l'héritage que nous laisserons à ceux qui viendront après nous.Le vent du soir caresse mon visage, doux et tiède, et il porte avec lui les rires des enfants qui jouent dans la cour, le bruit des marteaux qui résonnent dans les ateliers, le murmure de la vie qui continue, paisible, heureuse, comme elle aurait toujours dû l'être.Cillian se tient à côté de moi, comme il s'est tenu à côté de moi pendant toutes ces années, pendant toutes ces épreuves. Ses cheveux sont gris maintenant, presque blancs comme la neige qui recouvre les sommets en hiver. D
ÉabhaLe soir tombe sur le domaine, un soir doux et paisible, chargé du parfum des premières fleurs de l'été qui s'annonce. Le ciel s'embrase à l'horizon, passant par toutes les nuances du rose, de l'orangé, du pourpre profond, et les premières étoiles commencent à s'allumer dans le velours du crépuscule.Je suis assise sur la terrasse de nos appartements, bercée par le chant lointain des cigales, et je regarde le soleil disparaître derrière les montagnes. Siobhán est endormie sur mes genoux, épuisée par les événements de la nuit dernière, mais paisible, enfin paisible. Sa respiration est régulière, ses petits poings sont serrés contre ma poitrine, et son visage est détendu, confiant.Cillian s'assied à côté de moi, doucement, pour ne pas la réveiller. Il passe un bras autour de mes épaules, et nous restons là, en silence, à contempler le crépuscule qui embrase le ciel.— C'est fini, dit-il enfin. Vraiment fini, cette fois.— Oui. Vraiment fini.— Tu n'as pas l'air heureuse.Je réfléc
ÉabhaLe lendemain, la grande place du domaine est noire de monde. Une foule immense, silencieuse, recueillie, qui s'est rassemblée depuis l'aube pour assister à la fin du Corbeau. Des milliers de visages, des milliers de regards fixés sur l'estrade de bois sombre dressée au centre de la place, sur le billot taché de sang des anciennes exécutions, sur le bourreau qui attend, immobile, sa hache posée à ses pieds.Tout le territoire est là, ou du moins tous ceux qui ont pu faire le voyage. Les chefs de meute en tenue de cérémonie, leurs bannières plantées derrière eux. Les conseillers, graves et solennels. Les paysans, les artisans, les commerçants, tous ceux qui ont souffert des complots de Liam, tous ceux qui ont vécu dans la peur du Corbeau. Et au premier rang, près de l'estrade, les visages familiers qui ont jalonné mon parcours. Morwen, la cheffe du Cercle des Louves, dans sa robe pourpre éclatante, les yeux fixés sur l'estrade avec une expression de satisfaction féroce. Maeve, la
CillianJe surgis des ombres de la forêt comme une bête traquant sa proie, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, l'épée déjà dégainée, la rage au ventre.J'ai suivi Éabha depuis le domaine, malgré ses ordres, malgré ses supplications, malgré la promesse que je lui avais faite de ne pas intervenir. Je ne pouvais pas la laisser y aller seule, je ne pouvais pas rester là, impuissant, à arpenter les couloirs du domaine en attendant qu'elle revienne ou qu'elle ne revienne pas. Alors j'ai rassemblé mes meilleurs gardes, les plus silencieux, les plus discrets, et je les ai postés tout autour de la clairière, hors de vue, hors de portée des sens de Liam. Des fantômes dans la nuit, invisibles, inaudibles, prêts à bondir au premier signal.J'ai tout vu, caché derrière les buissons, le cœur au bord des lèvres. J'ai vu ma fille, ma petite Siobhán aux yeux gris, entre les mains de ce monstre. J'ai vu le poignard levé sur sa gorge innocente, la lame qui brillait dans la lumière blafarde d
LiamLe poignard est levé. La lame brille dans la lumière blafarde de la lune qui décline derrière les arbres squelettiques, et son éclat froid se reflète dans les yeux terrifiés de la petite fille que je tiens contre moi. Cette petite chose fragile, cette bâtarde aux yeux gris, ce portrait craché de sa mère. Je m'apprête à frapper, à en finir une bonne fois pour toutes. Un geste simple, rapide, définitif. Une vie qui s'éteint, une vengeance qui s'accomplit, une justice que je rends enfin après toutes ces années de souffrance.Mais elle est là, devant moi, et elle me regarde.Éabha. Mon âme sœur. La femme que la lune elle-même m'a destinée, dans sa sagesse ou dans sa cruauté, et que j'ai rejetée, trahie, piétinée comme une fleur sauvage sous mes bottes. Elle se tient debout au centre de la clairière, seule, sans arme, sans défense, les mains levées vers le ciel noir, les paumes ouvertes comme une offrande. Elle ne tremble pas, elle ne supplie pas, elle ne pleure pas. Elle me regarde,
ÉabhaJe vois le poignard se lever dans la lumière blafarde de la lune, la lame briller d'un éclat sinistre. Je vois le visage de Liam, déformé par la haine et la folie, méconnaissable. Je vois ma fille, inconsciente, si fragile, si petite, si innocente, entre les mains de ce monstre.Et dans cette fraction de seconde qui semble durer une éternité, je fais le seul choix possible. La seule chose qui peut la sauver.— Prends-moi.Ma voix est calme, posée, presque douce. Elle ne tremble pas, elle ne faiblit pas. Elle résonne dans le silence de la clairière comme une cloche funèbre.Liam s'arrête, le poignard suspendu en l'air. Ses yeux fous se fixent sur moi, incrédules.— Quoi ?— Prends-moi à sa place. Laisse ma fille. Elle n'a rien fait, elle est innocente de tout ce qui s'est passé entre nous. C'est moi que tu hais, c'est moi que tu veux détruire depuis le début. Alors prends-moi, et laisse-la partir.— Éabha... murmure-t-il, et dans sa voix, quelque chose a changé. Quelque chose qui







