MasukÉabha
— Tu savais.
Ma voix est rauque, brisée par les heures de cris et de pleurs. Je suis adossée au chêne, les jambes engourdies par le froid, la robe trempée de rosée, déchirée, souillée. Je dois ressembler à une épave. Une omega brisée.
Devant moi, à quelques mètres, Liam me regarde.
Il est venu.
Bien sûr qu'il est venu. Il fallait qu'il vienne. Pour finir le travail. Pour s'assurer que je ne fasse pas de scandale. Pour me dire les mots qui achèveront de me briser.
— Tu savais depuis le début.
Il ne répond pas tout de suite. Il s'appuie contre un arbre, les bras croisés, son visage à moitié dans l'ombre. Calme. Détendu. Comme si tout ça était sans importance. L'alpha qui contemple l'omega qu'il a écrasée.
— Oui, finit-il par dire. Je savais.
— Depuis quand ?
— Depuis toujours. Depuis que j'ai compris ce que signifiait être l'âme sœur de la fille du chef. Depuis que j'ai vu ce que ça pouvait m'apporter.
Je voudrais pleurer, mais je n'ai plus de larmes. Je voudrais crier, mais ma voix est morte. Alors je le regarde, cet étranger qui a partagé ma vie pendant vingt ans, et j'essaie de comprendre.
— Tu m'as menti. Pendant toutes ces années, tu m'as menti.
— Je t'ai protégée.
— PROTÉGÉE ?
Mon rire est amer, cassé. Je tousse, j'ai mal à la gorge.
— Tu m'as détruite, Liam. Tu as détruit ma vie. Ma famille. Tout.
— Ta famille, c'est précisément le problème.
Il se redresse, s'approche de quelques pas. Son visage est froid, calculateur. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Ou peut-être que je n'ai jamais voulu le voir, aveuglée par mon amour d'omega soumise.
— Ton père est un bêta commerçant, Éabha. Ta mère est une omega. Vous n'avez ni pouvoir, ni influence, ni argent. Tu crois que j'allais passer ma vie dans cette médiocrité ? Moi, un alpha prometteur ?
— Tu m'aimais.
— Je t'aimais assez pour te garder. Pour te protéger. Tu aurais pu être ma maîtresse, vivre dans l'ombre, profiter de ma réussite. J'aurais pris soin de toi, discrètement. Mais tu as toujours été trop fière pour ça. Trop idéaliste.
Sa maîtresse.
Le mot résonne dans ma tête comme un glas. Sa chose. Son jouet. L'omega qu'on utilise quand on a envie de douceur, avant de retourner auprès de la vraie compagne, l'alpha digne de ce nom.
— Tu voulais que je devienne ta maîtresse ?
— C'était le plan, oui. Tu aurais eu une belle vie. Un appartement, de l'argent, ma protection. Personne n'aurait osé te toucher, tu serais restée ma chose précieuse. Mais il a fallu que tu croies au grand amour, au destin, à toutes ces conneries.
Il secoue la tête, presque avec pitié.
— Le destin, Éabha, ça n'existe pas. Il n'y a que des opportunités. Et toi, tu n'en es pas une. Tu n'es qu'une omega. Tu es née pour servir, pas pour régner.
Je me lève. Mes jambes tremblent, mais je me lève. Je le regarde dans les yeux, pour la première fois sans amour, sans illusion. Pour la première fois, je ne baisse pas la tête devant un alpha.
— Tu vas regretter ça, Liam MacCarthy.
Il rit. Un rire franc, amusé.
— Vraiment ? Toi ? Une omega de rien, sans famille, sans alliés, sans force ? Qu'est-ce que tu pourrais bien me faire ? Me regarder méchamment ?
— Je ne sais pas encore. Mais je trouverai.
Il s'approche encore, tout près. Son odeur, celle que j'aimais tant, me soulève le cœur. Il tend la main, attrape une mèche de mes cheveux, la fait glisser entre ses doigts.
— Tu es belle, dit-il, presque rêveur. C'est vrai, tu es belle. Une des plus belles omegas que j'aie jamais vues. C'est pour ça que je t'ai gardée si longtemps. C'est pour ça que j'aurais aimé te garder encore.
Il lâche mes cheveux, recule d'un pas.
— Mais la beauté, ça ne suffit pas. Pas dans notre monde. Il faut de la force. Du sang. Du pouvoir. Tu n'as rien de tout ça.
Il marque une pause, savourant ses mots.
— Écoute-moi bien, Éabha. Tu vas rentrer chez toi, tu vas pleurer un bon coup, et tu vas oublier tout ça. Ne fais pas de scandale. Ne cherche pas à te venger. Parce que si tu t'approches de moi, si tu t'approches de Saoirse, je te détruirai. Toi, ta famille, tout ce que tu aimes. Je réduirai votre vie en cendres. Et personne ne lèvera le petit doigt pour toi. Parce que tu n'es qu'une omega. Parce que je serai le gendre du chef suprême. Et toi, tu ne seras que la fille d'un commerçant ruiné.
Il recule, me toise une dernière fois. Son regard s'attarde sur mon corps, sur ma robe déchirée, sur mes jambes nues. Il y a quelque chose dans ses yeux... du désir, encore. Du regret. Du mépris.
— Dommage, murmure-t-il. Tu aurais fait une si bonne petite maîtresse.
Il tourne le dos et s'enfonce dans la forêt, me laissant seule avec ma rage et ma douleur.
Je m'effondre contre l'arbre. Je glisse lentement jusqu'à terre. Mes forces m'abandonnent. Je ne suis rien. Je n'ai jamais été rien.
Une omega : Faible , soumise et jetable.
ÉabhaDes années plus tard.Je me tiens sur la plus haute tour du domaine, celle qu'on appelle le Promontoire aux Loups, et je contemple le territoire qui s'étend à perte de vue. Des vallées verdoyantes qui ondulent jusqu'à l'horizon, des rivières scintillantes qui serpentent entre les collines, des villages paisibles dont les cheminées fument doucement dans le soir tombant. Tout cela, c'est chez moi. Tout cela, c'est mon œuvre, notre œuvre, l'héritage que nous laisserons à ceux qui viendront après nous.Le vent du soir caresse mon visage, doux et tiède, et il porte avec lui les rires des enfants qui jouent dans la cour, le bruit des marteaux qui résonnent dans les ateliers, le murmure de la vie qui continue, paisible, heureuse, comme elle aurait toujours dû l'être.Cillian se tient à côté de moi, comme il s'est tenu à côté de moi pendant toutes ces années, pendant toutes ces épreuves. Ses cheveux sont gris maintenant, presque blancs comme la neige qui recouvre les sommets en hiver. D
ÉabhaLe soir tombe sur le domaine, un soir doux et paisible, chargé du parfum des premières fleurs de l'été qui s'annonce. Le ciel s'embrase à l'horizon, passant par toutes les nuances du rose, de l'orangé, du pourpre profond, et les premières étoiles commencent à s'allumer dans le velours du crépuscule.Je suis assise sur la terrasse de nos appartements, bercée par le chant lointain des cigales, et je regarde le soleil disparaître derrière les montagnes. Siobhán est endormie sur mes genoux, épuisée par les événements de la nuit dernière, mais paisible, enfin paisible. Sa respiration est régulière, ses petits poings sont serrés contre ma poitrine, et son visage est détendu, confiant.Cillian s'assied à côté de moi, doucement, pour ne pas la réveiller. Il passe un bras autour de mes épaules, et nous restons là, en silence, à contempler le crépuscule qui embrase le ciel.— C'est fini, dit-il enfin. Vraiment fini, cette fois.— Oui. Vraiment fini.— Tu n'as pas l'air heureuse.Je réfléc
ÉabhaLe lendemain, la grande place du domaine est noire de monde. Une foule immense, silencieuse, recueillie, qui s'est rassemblée depuis l'aube pour assister à la fin du Corbeau. Des milliers de visages, des milliers de regards fixés sur l'estrade de bois sombre dressée au centre de la place, sur le billot taché de sang des anciennes exécutions, sur le bourreau qui attend, immobile, sa hache posée à ses pieds.Tout le territoire est là, ou du moins tous ceux qui ont pu faire le voyage. Les chefs de meute en tenue de cérémonie, leurs bannières plantées derrière eux. Les conseillers, graves et solennels. Les paysans, les artisans, les commerçants, tous ceux qui ont souffert des complots de Liam, tous ceux qui ont vécu dans la peur du Corbeau. Et au premier rang, près de l'estrade, les visages familiers qui ont jalonné mon parcours. Morwen, la cheffe du Cercle des Louves, dans sa robe pourpre éclatante, les yeux fixés sur l'estrade avec une expression de satisfaction féroce. Maeve, la
CillianJe surgis des ombres de la forêt comme une bête traquant sa proie, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, l'épée déjà dégainée, la rage au ventre.J'ai suivi Éabha depuis le domaine, malgré ses ordres, malgré ses supplications, malgré la promesse que je lui avais faite de ne pas intervenir. Je ne pouvais pas la laisser y aller seule, je ne pouvais pas rester là, impuissant, à arpenter les couloirs du domaine en attendant qu'elle revienne ou qu'elle ne revienne pas. Alors j'ai rassemblé mes meilleurs gardes, les plus silencieux, les plus discrets, et je les ai postés tout autour de la clairière, hors de vue, hors de portée des sens de Liam. Des fantômes dans la nuit, invisibles, inaudibles, prêts à bondir au premier signal.J'ai tout vu, caché derrière les buissons, le cœur au bord des lèvres. J'ai vu ma fille, ma petite Siobhán aux yeux gris, entre les mains de ce monstre. J'ai vu le poignard levé sur sa gorge innocente, la lame qui brillait dans la lumière blafarde d
LiamLe poignard est levé. La lame brille dans la lumière blafarde de la lune qui décline derrière les arbres squelettiques, et son éclat froid se reflète dans les yeux terrifiés de la petite fille que je tiens contre moi. Cette petite chose fragile, cette bâtarde aux yeux gris, ce portrait craché de sa mère. Je m'apprête à frapper, à en finir une bonne fois pour toutes. Un geste simple, rapide, définitif. Une vie qui s'éteint, une vengeance qui s'accomplit, une justice que je rends enfin après toutes ces années de souffrance.Mais elle est là, devant moi, et elle me regarde.Éabha. Mon âme sœur. La femme que la lune elle-même m'a destinée, dans sa sagesse ou dans sa cruauté, et que j'ai rejetée, trahie, piétinée comme une fleur sauvage sous mes bottes. Elle se tient debout au centre de la clairière, seule, sans arme, sans défense, les mains levées vers le ciel noir, les paumes ouvertes comme une offrande. Elle ne tremble pas, elle ne supplie pas, elle ne pleure pas. Elle me regarde,
ÉabhaJe vois le poignard se lever dans la lumière blafarde de la lune, la lame briller d'un éclat sinistre. Je vois le visage de Liam, déformé par la haine et la folie, méconnaissable. Je vois ma fille, inconsciente, si fragile, si petite, si innocente, entre les mains de ce monstre.Et dans cette fraction de seconde qui semble durer une éternité, je fais le seul choix possible. La seule chose qui peut la sauver.— Prends-moi.Ma voix est calme, posée, presque douce. Elle ne tremble pas, elle ne faiblit pas. Elle résonne dans le silence de la clairière comme une cloche funèbre.Liam s'arrête, le poignard suspendu en l'air. Ses yeux fous se fixent sur moi, incrédules.— Quoi ?— Prends-moi à sa place. Laisse ma fille. Elle n'a rien fait, elle est innocente de tout ce qui s'est passé entre nous. C'est moi que tu hais, c'est moi que tu veux détruire depuis le début. Alors prends-moi, et laisse-la partir.— Éabha... murmure-t-il, et dans sa voix, quelque chose a changé. Quelque chose qui







