Se connecterÉabha
— Il faut que tu t'assoies, Éabha. Tu vas tomber.
Brighid me tire vers un rocher plat, me force à m'asseoir. La foule continue d'applaudir, d'acclamer, de hurler sa joie. Certains se tournent vers moi, par hasard, et leurs regards changent quand ils me reconnaissent. La répudiée. L'omega qu'on a jetée pour l'alpha de sang noble. Celle qui n'était pas assez bien. Celle qu'on a sacrifiée sur l'autel du pouvoir.
— Je ne comprends pas, je murmure. Je ne comprends pas.
— Chut, chut, ne parle pas. Respire.
— Il est mon âme sœur, Brighid. Mon âme sœur. Comment peut-il... comment peut-il...
La nausée monte. Je vais vomir. Je vais m'évanouir. Je vais mourir, là, maintenant, sur ce rocher, et ce serait tellement plus simple.
Sur l'estrade, Liam et Saoirse échangent un baiser sous les acclamations. Un baiser public, langoureux, destiné à être vu. Elle se presse contre lui, propriétaire. Il l'enlace, possessif. Le couple alpha parfait.
Le lien d'âme sœur est en train de se déchirer.
Je le sens physiquement. Comme une lame chauffée à blanc qui sectionne quelque chose à l'intérieur de ma poitrine. Une douleur si intense que je me plie en deux, un cri étranglé dans la gorge.
— Éabha ! Éabha, qu'est-ce que tu as ?
— Le lien... il le brise... il est en train de...
Brighid me serre contre elle, mais rien ne peut arrêter cette douleur. C'est pire que tout ce que j'ai jamais ressenti. Pire que la fois où je me suis cassé le bras en tombant d'un arbre. Pire que la mort de mon grand-père. C'est comme si on m'arrachait un organe vital sans anesthésie.
Et puis, soudain, ça s'arrête.
Le lien n'existe plus.
Là où il y avait une chaleur constante, une présence rassurante, il n'y a plus que du vide. Un trou béant. Une absence qui hurle. Je suis seule. Complètement seule dans ma tête pour la première fois de ma vie.
— Il a rompu le lien, je murmure, les yeux fixes sur l'estrade. Il a rompu notre lien d'âme sœur.
— Mais c'est impossible, souffle Brighid. Personne ne peut... C'est sacré, le lien d'âme sœur. C'est pour la vie.
— Il l'a fait. Regarde-le. Il l'a fait parce qu'il est alpha et que je ne suis rien. Parce qu'il peut.
Liam embrasse Saoirse avec passion, et je sais, je SAIS, qu'il ne ressent plus rien pour moi. Le lien est mort. Notre destin est mort. Il l'a tué de ses propres mains, et personne ne l'arrêtera, personne ne le punira, parce qu'il est fort et que je suis faible.
La cérémonie continue. On appelle d'autres couples sur l'estrade. D'autres unions, d'autres alliances. La foule a déjà oublié le drame silencieux qui s'est joué dans un coin. Pour eux, c'est une belle soirée de célébration. Pour moi, c'est la fin du monde.
Mais tout le monde ne m'a pas oubliée.
Des têtes se tournent. Des murmures commencent à courir. On me montre du doigt. C'est elle, la répudiée. L'omega que Liam a jetée. Regarde-la, elle porte même la robe de mariée, la pauvre idiote. Comme c'est pathétique. Comme c'est risible.
— Lève-toi, Éabha. On s'en va.
Brighid me tire, me force à me lever. Mes jambes obéissent à peine. Je m'appuie sur elle, je titube, je traverse la foule qui s'écarte devant moi comme si j'étais contagieuse.
— L'omega répudiée, ricane quelqu'un sur mon passage.
— Elle est belle, pourtant, remarque une voix masculine. Dommage qu'elle soit si faible. Liam a bien fait de prendre une vraie femelle.
— Tu veux la récupérer ? rigole un autre. Elle doit être désespérée, elle acceptera n'importe quoi.
Leurs rires me poursuivent. Certains me regardent avec pitié. La pitié, c'est pire que la moquerie. La pitié des forts pour les faibles. La pitié de ceux qui ont tout pour ceux qui n'ont rien.
— Tiens bon, murmure Brighid. Encore un peu.
On atteint la lisière de la clairière. Les arbres nous cachent enfin des regards. Je m'arrête, je m'appuie contre un tronc, et je vomis tout ce que j'ai dans l'estomac. Des spasmes violents, douloureux, qui me vident jusqu'à la dernière goutte. Des larmes coulent sur mes joues, mêlées à la bile.
— Je vais chercher tes parents, dit Brighid. Attends ici.
— Non. Je rentrerai seule.
— Tu es incapable de...
— JE RENTRERAI SEULE.
Ma voix est dure, presque méchante. Brighid recule, blessée. Je m'en fous. Je me fous de tout. Je veux juste disparaître. M'enfoncer dans la forêt et ne jamais reparaître.
— D'accord, dit-elle doucement. Fais attention à toi.
Elle s'éloigne, me laissant seule dans la forêt. Les bruits de la fête me parviennent encore, étouffés par les arbres. Des rires. Des applaudissements. La vie qui continue sans moi.
Je marche.
Sans but, sans direction. Je marche dans la forêt, la robe blanche de ma mère traînant dans la boue, les branches me griffant les bras, les ronces déchirant l'ourlet précieux. Je m'en fous. Je m'en fous de tout.
Le lien est mort.
Liam n'est plus à moi.
Il ne l'a jamais été, en fait. Il m'a menti depuis le début. Toutes ces années à me faire croire qu'il m'aimait, à me promettre l'éternité, et il préparait son ascension sociale. Il épousait la fille du chef. L'alpha de haut rang. Pas l'omega de rien du tout.
Je ris.
Un rire fou, incongru, qui résonne dans la nuit.
Pauvre idiote. Pauvre, pauvre idiote. Tu croyais qu'il t'aimait ? Tu croyais que le destin suffisait ? Tu croyais qu'un alpha pouvait vraiment aimer une omega autrement que comme un jouet ? Il a choisi le pouvoir, Éabha. Et toi, tu n'es rien. Moins que rien.
La forêt s'épaissit. Les arbres sont plus vieux, plus grands. Leurs branches forment une voûte qui cache la lune. Je marche encore, jusqu'à ce que mes jambes refusent d'avancer, jusqu'à ce que je tombe à genoux au pied d'un chêne centenaire.
Et là, enfin, je hurle.
Je hurle jusqu'à ce que ma voix se brise. Je hurle jusqu'à ce que mes cordes vocales saignent. Je hurle toute ma douleur, toute ma rage, toute ma honte d'être née faible dans un monde de forts.
Personne ne m'entend. Personne ne viendra.
Parce que je ne suis rien.
ÉabhaDes années plus tard.Je me tiens sur la plus haute tour du domaine, celle qu'on appelle le Promontoire aux Loups, et je contemple le territoire qui s'étend à perte de vue. Des vallées verdoyantes qui ondulent jusqu'à l'horizon, des rivières scintillantes qui serpentent entre les collines, des villages paisibles dont les cheminées fument doucement dans le soir tombant. Tout cela, c'est chez moi. Tout cela, c'est mon œuvre, notre œuvre, l'héritage que nous laisserons à ceux qui viendront après nous.Le vent du soir caresse mon visage, doux et tiède, et il porte avec lui les rires des enfants qui jouent dans la cour, le bruit des marteaux qui résonnent dans les ateliers, le murmure de la vie qui continue, paisible, heureuse, comme elle aurait toujours dû l'être.Cillian se tient à côté de moi, comme il s'est tenu à côté de moi pendant toutes ces années, pendant toutes ces épreuves. Ses cheveux sont gris maintenant, presque blancs comme la neige qui recouvre les sommets en hiver. D
ÉabhaLe soir tombe sur le domaine, un soir doux et paisible, chargé du parfum des premières fleurs de l'été qui s'annonce. Le ciel s'embrase à l'horizon, passant par toutes les nuances du rose, de l'orangé, du pourpre profond, et les premières étoiles commencent à s'allumer dans le velours du crépuscule.Je suis assise sur la terrasse de nos appartements, bercée par le chant lointain des cigales, et je regarde le soleil disparaître derrière les montagnes. Siobhán est endormie sur mes genoux, épuisée par les événements de la nuit dernière, mais paisible, enfin paisible. Sa respiration est régulière, ses petits poings sont serrés contre ma poitrine, et son visage est détendu, confiant.Cillian s'assied à côté de moi, doucement, pour ne pas la réveiller. Il passe un bras autour de mes épaules, et nous restons là, en silence, à contempler le crépuscule qui embrase le ciel.— C'est fini, dit-il enfin. Vraiment fini, cette fois.— Oui. Vraiment fini.— Tu n'as pas l'air heureuse.Je réfléc
ÉabhaLe lendemain, la grande place du domaine est noire de monde. Une foule immense, silencieuse, recueillie, qui s'est rassemblée depuis l'aube pour assister à la fin du Corbeau. Des milliers de visages, des milliers de regards fixés sur l'estrade de bois sombre dressée au centre de la place, sur le billot taché de sang des anciennes exécutions, sur le bourreau qui attend, immobile, sa hache posée à ses pieds.Tout le territoire est là, ou du moins tous ceux qui ont pu faire le voyage. Les chefs de meute en tenue de cérémonie, leurs bannières plantées derrière eux. Les conseillers, graves et solennels. Les paysans, les artisans, les commerçants, tous ceux qui ont souffert des complots de Liam, tous ceux qui ont vécu dans la peur du Corbeau. Et au premier rang, près de l'estrade, les visages familiers qui ont jalonné mon parcours. Morwen, la cheffe du Cercle des Louves, dans sa robe pourpre éclatante, les yeux fixés sur l'estrade avec une expression de satisfaction féroce. Maeve, la
CillianJe surgis des ombres de la forêt comme une bête traquant sa proie, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine, l'épée déjà dégainée, la rage au ventre.J'ai suivi Éabha depuis le domaine, malgré ses ordres, malgré ses supplications, malgré la promesse que je lui avais faite de ne pas intervenir. Je ne pouvais pas la laisser y aller seule, je ne pouvais pas rester là, impuissant, à arpenter les couloirs du domaine en attendant qu'elle revienne ou qu'elle ne revienne pas. Alors j'ai rassemblé mes meilleurs gardes, les plus silencieux, les plus discrets, et je les ai postés tout autour de la clairière, hors de vue, hors de portée des sens de Liam. Des fantômes dans la nuit, invisibles, inaudibles, prêts à bondir au premier signal.J'ai tout vu, caché derrière les buissons, le cœur au bord des lèvres. J'ai vu ma fille, ma petite Siobhán aux yeux gris, entre les mains de ce monstre. J'ai vu le poignard levé sur sa gorge innocente, la lame qui brillait dans la lumière blafarde d
LiamLe poignard est levé. La lame brille dans la lumière blafarde de la lune qui décline derrière les arbres squelettiques, et son éclat froid se reflète dans les yeux terrifiés de la petite fille que je tiens contre moi. Cette petite chose fragile, cette bâtarde aux yeux gris, ce portrait craché de sa mère. Je m'apprête à frapper, à en finir une bonne fois pour toutes. Un geste simple, rapide, définitif. Une vie qui s'éteint, une vengeance qui s'accomplit, une justice que je rends enfin après toutes ces années de souffrance.Mais elle est là, devant moi, et elle me regarde.Éabha. Mon âme sœur. La femme que la lune elle-même m'a destinée, dans sa sagesse ou dans sa cruauté, et que j'ai rejetée, trahie, piétinée comme une fleur sauvage sous mes bottes. Elle se tient debout au centre de la clairière, seule, sans arme, sans défense, les mains levées vers le ciel noir, les paumes ouvertes comme une offrande. Elle ne tremble pas, elle ne supplie pas, elle ne pleure pas. Elle me regarde,
ÉabhaJe vois le poignard se lever dans la lumière blafarde de la lune, la lame briller d'un éclat sinistre. Je vois le visage de Liam, déformé par la haine et la folie, méconnaissable. Je vois ma fille, inconsciente, si fragile, si petite, si innocente, entre les mains de ce monstre.Et dans cette fraction de seconde qui semble durer une éternité, je fais le seul choix possible. La seule chose qui peut la sauver.— Prends-moi.Ma voix est calme, posée, presque douce. Elle ne tremble pas, elle ne faiblit pas. Elle résonne dans le silence de la clairière comme une cloche funèbre.Liam s'arrête, le poignard suspendu en l'air. Ses yeux fous se fixent sur moi, incrédules.— Quoi ?— Prends-moi à sa place. Laisse ma fille. Elle n'a rien fait, elle est innocente de tout ce qui s'est passé entre nous. C'est moi que tu hais, c'est moi que tu veux détruire depuis le début. Alors prends-moi, et laisse-la partir.— Éabha... murmure-t-il, et dans sa voix, quelque chose a changé. Quelque chose qui
ÉabhaJe me réveille en sursaut, le cœur battant à se rompre, la poitrine oppressée, trempée de sueur glacée malgré la chaleur du feu dans la cheminée. Quelque chose ne va pas. Quelque chose de terrible, d'innommable, que je sens au plus profond de mon être.Cillian dort à côté de moi, paisible, ra
LiamJe ne dors plus. Je ne mange plus. Je ne vis plus.Tout ce que je suis, tout ce que je respire, tout ce qui pulse dans mes veines nuit et jour, c'est elle. Éabha. Son visage qui hante mes nuits sans sommeil, ses yeux bleus qui me fixent avec ce mélange de pitié et de mépris, sa bouche qui sour
ÉabhaLa fête a duré toute la journée, et elle continue, là-bas, dans la clairière illuminée de mille torches. On danse, on chante, on boit, on rit. Les festins se succèdent, les tonneaux de bière et de vin se vident, les musiciens jouent sans relâche, entraînant les danseurs dans des rondes endiab
ÉabhaLe prêtre parle longtemps, et ses paroles sont belles, anciennes, chargées de sagesse et de tradition. Il évoque la lune qui veille sur nous, les ancêtres qui nous regardent depuis les étoiles, le lien sacré qui unit les âmes sœurs pour l'éternité. Mais je n'écoute pas vraiment. J'entends les







