Home / Loup-garou / La revanche d'Éabha / Chapitre 3 — L'Annonce

Share

Chapitre 3 — L'Annonce

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-11 17:54:21

Éabha

— Il faut que tu t'assoies, Éabha. Tu vas tomber.

Brighid me tire vers un rocher plat, me force à m'asseoir. La foule continue d'applaudir, d'acclamer, de hurler sa joie. Certains se tournent vers moi, par hasard, et leurs regards changent quand ils me reconnaissent. La répudiée. L'omega qu'on a jetée pour l'alpha de sang noble. Celle qui n'était pas assez bien. Celle qu'on a sacrifiée sur l'autel du pouvoir.

— Je ne comprends pas, je murmure. Je ne comprends pas.

— Chut, chut, ne parle pas. Respire.

— Il est mon âme sœur, Brighid. Mon âme sœur. Comment peut-il... comment peut-il...

La nausée monte. Je vais vomir. Je vais m'évanouir. Je vais mourir, là, maintenant, sur ce rocher, et ce serait tellement plus simple.

Sur l'estrade, Liam et Saoirse échangent un baiser sous les acclamations. Un baiser public, langoureux, destiné à être vu. Elle se presse contre lui, propriétaire. Il l'enlace, possessif. Le couple alpha parfait.

Le lien d'âme sœur est en train de se déchirer.

Je le sens physiquement. Comme une lame chauffée à blanc qui sectionne quelque chose à l'intérieur de ma poitrine. Une douleur si intense que je me plie en deux, un cri étranglé dans la gorge.

— Éabha ! Éabha, qu'est-ce que tu as ?

— Le lien... il le brise... il est en train de...

Brighid me serre contre elle, mais rien ne peut arrêter cette douleur. C'est pire que tout ce que j'ai jamais ressenti. Pire que la fois où je me suis cassé le bras en tombant d'un arbre. Pire que la mort de mon grand-père. C'est comme si on m'arrachait un organe vital sans anesthésie.

Et puis, soudain, ça s'arrête.

Le lien n'existe plus.

Là où il y avait une chaleur constante, une présence rassurante, il n'y a plus que du vide. Un trou béant. Une absence qui hurle. Je suis seule. Complètement seule dans ma tête pour la première fois de ma vie.

— Il a rompu le lien, je murmure, les yeux fixes sur l'estrade. Il a rompu notre lien d'âme sœur.

— Mais c'est impossible, souffle Brighid. Personne ne peut... C'est sacré, le lien d'âme sœur. C'est pour la vie.

— Il l'a fait. Regarde-le. Il l'a fait parce qu'il est alpha et que je ne suis rien. Parce qu'il peut.

Liam embrasse Saoirse avec passion, et je sais, je SAIS, qu'il ne ressent plus rien pour moi. Le lien est mort. Notre destin est mort. Il l'a tué de ses propres mains, et personne ne l'arrêtera, personne ne le punira, parce qu'il est fort et que je suis faible.

La cérémonie continue. On appelle d'autres couples sur l'estrade. D'autres unions, d'autres alliances. La foule a déjà oublié le drame silencieux qui s'est joué dans un coin. Pour eux, c'est une belle soirée de célébration. Pour moi, c'est la fin du monde.

Mais tout le monde ne m'a pas oubliée.

Des têtes se tournent. Des murmures commencent à courir. On me montre du doigt. C'est elle, la répudiée. L'omega que Liam a jetée. Regarde-la, elle porte même la robe de mariée, la pauvre idiote. Comme c'est pathétique. Comme c'est risible.

— Lève-toi, Éabha. On s'en va.

Brighid me tire, me force à me lever. Mes jambes obéissent à peine. Je m'appuie sur elle, je titube, je traverse la foule qui s'écarte devant moi comme si j'étais contagieuse.

— L'omega répudiée, ricane quelqu'un sur mon passage.

— Elle est belle, pourtant, remarque une voix masculine. Dommage qu'elle soit si faible. Liam a bien fait de prendre une vraie femelle.

— Tu veux la récupérer ? rigole un autre. Elle doit être désespérée, elle acceptera n'importe quoi.

Leurs rires me poursuivent. Certains me regardent avec pitié. La pitié, c'est pire que la moquerie. La pitié des forts pour les faibles. La pitié de ceux qui ont tout pour ceux qui n'ont rien.

— Tiens bon, murmure Brighid. Encore un peu.

On atteint la lisière de la clairière. Les arbres nous cachent enfin des regards. Je m'arrête, je m'appuie contre un tronc, et je vomis tout ce que j'ai dans l'estomac. Des spasmes violents, douloureux, qui me vident jusqu'à la dernière goutte. Des larmes coulent sur mes joues, mêlées à la bile.

— Je vais chercher tes parents, dit Brighid. Attends ici.

— Non. Je rentrerai seule.

— Tu es incapable de...

— JE RENTRERAI SEULE.

Ma voix est dure, presque méchante. Brighid recule, blessée. Je m'en fous. Je me fous de tout. Je veux juste disparaître. M'enfoncer dans la forêt et ne jamais reparaître.

— D'accord, dit-elle doucement. Fais attention à toi.

Elle s'éloigne, me laissant seule dans la forêt. Les bruits de la fête me parviennent encore, étouffés par les arbres. Des rires. Des applaudissements. La vie qui continue sans moi.

Je marche.

Sans but, sans direction. Je marche dans la forêt, la robe blanche de ma mère traînant dans la boue, les branches me griffant les bras, les ronces déchirant l'ourlet précieux. Je m'en fous. Je m'en fous de tout.

Le lien est mort.

Liam n'est plus à moi.

Il ne l'a jamais été, en fait. Il m'a menti depuis le début. Toutes ces années à me faire croire qu'il m'aimait, à me promettre l'éternité, et il préparait son ascension sociale. Il épousait la fille du chef. L'alpha de haut rang. Pas l'omega de rien du tout.

Je ris.

Un rire fou, incongru, qui résonne dans la nuit.

Pauvre idiote. Pauvre, pauvre idiote. Tu croyais qu'il t'aimait ? Tu croyais que le destin suffisait ? Tu croyais qu'un alpha pouvait vraiment aimer une omega autrement que comme un jouet ? Il a choisi le pouvoir, Éabha. Et toi, tu n'es rien. Moins que rien.

La forêt s'épaissit. Les arbres sont plus vieux, plus grands. Leurs branches forment une voûte qui cache la lune. Je marche encore, jusqu'à ce que mes jambes refusent d'avancer, jusqu'à ce que je tombe à genoux au pied d'un chêne centenaire.

Et là, enfin, je hurle.

Je hurle jusqu'à ce que ma voix se brise. Je hurle jusqu'à ce que mes cordes vocales saignent. Je hurle toute ma douleur, toute ma rage, toute ma honte d'être née faible dans un monde de forts.

Personne ne m'entend. Personne ne viendra.

Parce que je ne suis rien.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 12 — La Rencontre avec Saoirse

    ÉabhaLe domaine des O'Connor est une forteresse.Je l'avais déjà vu de loin, quand j'étais petite, en passant sur la route. Mais de près, c'est autre chose. Les murs de pierre grise s'élèvent à plus de cinq mètres, couronnés de piques de fer. Les grilles sont en fer forgé épais, ouvragé de motifs de loups et de runes anciennes. Des gardes patrouillent partout, en armes, le regard méfiant.Je reste plantée devant la grille principale, à regarder ces hommes qui me dévisagent comme si j'étais une bête errante. Le froid matinal me glace les os, ou peut-être que c'est la peur.— Qu'est-ce que tu veux ? me lance l'un des gardes.Sa voix est rude, sans politesse inutile. Je suis une intruse, une moins-que-rien.— Voir Liam MacCarthy.Le garde ricane. Il échange un regard a

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 11 — Les Affaires de Son Père

    Éabla M. O'Flaherty rit, mais il n'y a pas de joie dans ce rire. Rien que de l'amertume.— Depuis quand la loi compte pour ceux qui ont le pouvoir, Declan ? Il est le futur gendre de Cillian O'Connor. Dans quelques mois, il sera intouchable. Tu crois que des petits commerçants comme nous peuvent lutter contre ça ? Tu crois que j'ai envie de me retrouver ruiné, moi aussi, parce que j'aurai voulu t'aider ?— Sean...— Non, Declan. Ne me regarde pas comme ça. J'ai une femme, j'ai des enfants. Je peux pas me permettre de les mettre en danger par amitié. Je suis désolé. Vraiment désolé.Silence. Puis le bruit de pas qui s'éloignent, la porte qui s'ouvre et se ferme. M. O'Flaherty est parti.Je sors de derrière le rideau. Mon père est là, debout au milieu de la boutique déserte, les mains ballantes, le regard fixé sur rien. Il regarde ses étagères pleines de peaux invendues, ses stocks qui s'accumulent, ses rêves qui pourrissent.— Papa ?Il sursaute. Il m'avait oubliée.— Ma fille. Tu as

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 10— La Première Moquerie

    Éabla Les enfants ricanent. Ils se rapprochent, formant un demi-cercle devant la boutique. Je balaye toujours, mécaniquement, les dents serrées.— Éabha-la-honteuse ! chante Seamus en prenant une voix de gorge. Liam t'a jetée comme une vieille peau !— Comme une vieille peau ! reprennent les autres en chœur.Ils sautillent, dansent, se tordent de rire. Pour eux, c'est un jeu. Une façon de passer le temps. Ils ne mesurent pas le mal qu'ils font. Ou peut-être que si. Peut-être que la cruauté est innée.— Pourquoi il t'a quittée ? demande soudain une petite fille aux nattes blondes.Je ne réponds pas. Je balaye.— Elle répond pas, dit la fille. C'est parce qu'elle est trop moche ?— Ouais, c'est ça ! crie Seamus. Elle est trop moche ! Tellement moche que même son âme sœur l'a quittée !— T'as dû être vraiment nulle au lit ! lance un autre, trop jeune pour comprendre vraiment ce qu'il dit.— Ou trop serrée ! ajoute un plus grand, déclenchant une nouvelle salve de rires.Mes mains tremble

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 9— Celle Qui Ne Compte Pas

    Éabla Sa voix est faible, sans aucune conviction. Elle ne me défend pas vraiment. Elle veut juste que ça s'arrête, pour ne plus être embarrassée.— Quoi ? Je m'inquiète pour elle, c'est tout. Être répudiée, ça doit être terrible. Surtout la première de l'histoire. La seule âme sœur jamais rejetée.Maeve élève la voix. Elle veut que tout le monde entende. Elle veut que tout le monde sache.— L'âme sœur répudiée, répète-t-elle en articulant chaque syllabe. La seule de l'histoire.Des rires fusent autour de nous. Discrets d'abord, puis plus francs. Quelqu'un lance une plaisanterie que je n'entends pas, et les rires redoublent. Je suis le clown du jour. La distraction du marché.Mon visage brûle. Mes oreilles bourdonnent. Mes poings se serrent si fort dans mes poches que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.— Tu sais ce qu'ils disent ? continue Maeve, encouragée par son public. Ils disent que t'as dû faire quelque chose de vraiment dégoûtant pour qu'il te quitte comme ça. Que t'as dû

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 8 — La Honte Familiale 2

    Éabla Elle reste silencieuse un long moment. Puis elle soupire, et dans ce soupir il y a vingt ans de voisinage, de services rendus, de liens tissés.— Parce que c'est dangereux, ma petite. Parce que ceux qui t'approchent, ceux qui te parlent, ceux qui te sourient, ils deviennent des cibles. Ton père en sait quelque chose. Alors je suis désolée, mais je dois penser à ma famille.Elle me tourne le dos et s'éloigne.Je reste plantée là, au milieu du chemin, à regarder son dos qui rapetisse. La honte. La honte qui colle à la peau comme une maladie contagieuse. La honte qu'on attrape en étant trop proche du lépreux.Répudiée.Le mot tourne dans ma tête, s'incruste, fait son nid. Il est là maintenant, pour toujours. C'est ce que je suis. Éabha-la-répudiée. Celle que Liam a jetée. La pestiférée.Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds devant le miroir et je regarde ce que je suis devenue.Mes yeux sont cernés de violet, enfoncés dans leurs orbites. Mes joues sont creu

  • La revanche d'Éabha   Chapitre 7 — La Honte Familiale

    ÉabhaHuit jours.Huit jours que je ne sors pas de cette chambre. Huit jours que je compte les fissures au plafond, que j'écoute les bruits de la maison sans y participer. Huit jours que je porte la même chemise de nuit, celle que j'avais mise le soir du Rassemblement, celle qui sent encore un peu la sueur de ma fuite dans la forêt.Maman monte des plateaux. Ils s'accumulent sur la commode, intouchés. La soupe refroidit, le pain durcit, le fromage sèche. Parfois, la nuit, j'entends des grattements. Des souris. Elles viennent manger ce que je refuse.— Il faut qu'elle sorte.La voix de maman monte à travers le plancher. Je connais chaque ton de sa voix maintenant. Celui-ci, c'est celui de l'inquiétude qui devient panique.— Pas encore, répond papa. Pas tout de suite. Laisse-lui le temps.— Le temps de quoi ? De mourir à petit feu ? Elle ne mange plus, Declan. Elle ne boit presque pas. Hier, j'ai touché son front, il était brûlant. Elle va tomber malade.— Elle est forte. Elle s'en reme

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status