LOGINÉabha
Je cours.
Je cours comme si ma vie en dépendait, comme si je pouvais fuir ma propre peau, ma propre nature d'omega faible. Les branches me giflent le visage, les ronces déchirent mes jambes, mais je continue. Je cours jusqu'à ce que mes poumons brûlent, jusqu'à ce que mes muscles hurlent grâce.
Je cours pour ne pas penser.
Je cours pour ne pas sentir ce trou béant dans ma poitrine.
Je cours pour ne pas imaginer le visage de mes parents quand je leur annoncerai la nouvelle.
La forêt défile, indistincte. Je ne sais même pas où je vais. Je suis juste, au hasard des sentiers, au gré de la pente. Parfois je tombe, je me relève, je repars. Mes mains sont en sang, mes genoux aussi. Mes pieds nus (quand ai-je perdu mes chaussures ?) sont coupés, enflés, douloureux. Je m'en fous.
L'odeur de l'humus, de la mousse, de la terre mouillée. La lune qui filtre entre les branches. Le bruit de mes pas, de ma respiration, de mon cœur qui cogne. C'est tout ce qui existe.
Et puis, soudain, la douleur.
Pas la douleur morale, celle-là je la connais déjà. Une douleur physique, fulgurante, qui me traverse la poitrine comme une lance. Je tombe à genoux, un cri étranglé dans la gorge. Je sens quelque chose se déchirer, se rompre, mourir.
Le lien.
Il achève de le briser.
Liam est en train de rompre définitivement notre lien d'âme sœur. Pour officialiser son union avec Saoirse, il doit le détruire complètement. Et c'est atroce. C'est comme si on m'arrachait le cœur à mains nues, comme si on déchirait mon âme en lambeaux.
Je roule sur le côté, recroquevillée sur la mousse, les bras serrés autour de moi. Je hurle. Je hurle toute ma rage, toute ma peine, toute ma haine. Le cri résonne dans la forêt, effraie les oiseaux, s'éteint loin, très loin, sans rencontrer d'oreille compatissante.
Personne ne viendra.
Personne ne m'entend.
Personne ne se soucie de l'omega qu'on a jetée comme un vieux chiffon.
La douleur finit par s'apaiser, laissant place à un engourdissement général. Je reste là, roulée en boule, à regarder les fourmis qui transportent leurs brindilles. Elles s'en foutent, elles. Leur vie continue. La mienne aussi, paraît-il. Il faudra bien.
Je ne sais pas combien de temps je reste là. Une heure ? Deux ? Trois ? La lune a bougé dans le ciel quand je finis par me redresser. Mes vêtements sont trempés, mes cheveux pleins de feuilles et de terre, mes mains couvertes de sang séché. Je dois ressembler à un fantôme. À une omega morte.
Je me lève. Mes jambes sont raides, douloureuses. Chaque pas est une torture. Je marche lentement vers la lisière, vers la civilisation. Vers la vie qui m'attend, cette vie que je ne voulais pas.
Quand je sors de la forêt, l'aube point. Le ciel est rose, orange, magnifique. Le genre de lever de soleil qui donne envie de vivre, qui réchauffe le cœur. Moi, j'ai envie de mourir. De m'allonger dans l'herbe et de ne jamais me réveiller.
La route est déserte. Je marche vers le village, vers la maison de mes parents, vers l'instant où je devrai leur dire. Chaque pas est un effort surhumain. Mes pieds nus saignent sur les cailloux. Ma robe, la robe de mariage de ma mère, n'est plus qu'une loque déchirée, souillée de boue et de sang.
Je repense aux mots de Liam. Sa maîtresse. Il voulait faire de moi sa chose, son hochet, son secret honteux. L'omega qu'on visite la nuit et qu'on oublie le jour. Et il a détruit notre lien, notre destin, tout, pour épouser la fille du chef. Pour une alpha digne de lui.
Saoirse O'Connor.
Je la hais. Je hais son père, ce chef suprême qui a tout sans rien faire. Je hais Liam. Je hais le destin. Je hais la lune qui a éclairé ma honte. Je hais tout.
Sauf mes parents. Eux, je les aime. Et c'est pour ça que cette annonce va être la pire chose que j'aurai jamais faite.
ÉabhaLe domaine des O'Connor est une forteresse.Je l'avais déjà vu de loin, quand j'étais petite, en passant sur la route. Mais de près, c'est autre chose. Les murs de pierre grise s'élèvent à plus de cinq mètres, couronnés de piques de fer. Les grilles sont en fer forgé épais, ouvragé de motifs de loups et de runes anciennes. Des gardes patrouillent partout, en armes, le regard méfiant.Je reste plantée devant la grille principale, à regarder ces hommes qui me dévisagent comme si j'étais une bête errante. Le froid matinal me glace les os, ou peut-être que c'est la peur.— Qu'est-ce que tu veux ? me lance l'un des gardes.Sa voix est rude, sans politesse inutile. Je suis une intruse, une moins-que-rien.— Voir Liam MacCarthy.Le garde ricane. Il échange un regard a
Éabla M. O'Flaherty rit, mais il n'y a pas de joie dans ce rire. Rien que de l'amertume.— Depuis quand la loi compte pour ceux qui ont le pouvoir, Declan ? Il est le futur gendre de Cillian O'Connor. Dans quelques mois, il sera intouchable. Tu crois que des petits commerçants comme nous peuvent lutter contre ça ? Tu crois que j'ai envie de me retrouver ruiné, moi aussi, parce que j'aurai voulu t'aider ?— Sean...— Non, Declan. Ne me regarde pas comme ça. J'ai une femme, j'ai des enfants. Je peux pas me permettre de les mettre en danger par amitié. Je suis désolé. Vraiment désolé.Silence. Puis le bruit de pas qui s'éloignent, la porte qui s'ouvre et se ferme. M. O'Flaherty est parti.Je sors de derrière le rideau. Mon père est là, debout au milieu de la boutique déserte, les mains ballantes, le regard fixé sur rien. Il regarde ses étagères pleines de peaux invendues, ses stocks qui s'accumulent, ses rêves qui pourrissent.— Papa ?Il sursaute. Il m'avait oubliée.— Ma fille. Tu as
Éabla Les enfants ricanent. Ils se rapprochent, formant un demi-cercle devant la boutique. Je balaye toujours, mécaniquement, les dents serrées.— Éabha-la-honteuse ! chante Seamus en prenant une voix de gorge. Liam t'a jetée comme une vieille peau !— Comme une vieille peau ! reprennent les autres en chœur.Ils sautillent, dansent, se tordent de rire. Pour eux, c'est un jeu. Une façon de passer le temps. Ils ne mesurent pas le mal qu'ils font. Ou peut-être que si. Peut-être que la cruauté est innée.— Pourquoi il t'a quittée ? demande soudain une petite fille aux nattes blondes.Je ne réponds pas. Je balaye.— Elle répond pas, dit la fille. C'est parce qu'elle est trop moche ?— Ouais, c'est ça ! crie Seamus. Elle est trop moche ! Tellement moche que même son âme sœur l'a quittée !— T'as dû être vraiment nulle au lit ! lance un autre, trop jeune pour comprendre vraiment ce qu'il dit.— Ou trop serrée ! ajoute un plus grand, déclenchant une nouvelle salve de rires.Mes mains tremble
Éabla Sa voix est faible, sans aucune conviction. Elle ne me défend pas vraiment. Elle veut juste que ça s'arrête, pour ne plus être embarrassée.— Quoi ? Je m'inquiète pour elle, c'est tout. Être répudiée, ça doit être terrible. Surtout la première de l'histoire. La seule âme sœur jamais rejetée.Maeve élève la voix. Elle veut que tout le monde entende. Elle veut que tout le monde sache.— L'âme sœur répudiée, répète-t-elle en articulant chaque syllabe. La seule de l'histoire.Des rires fusent autour de nous. Discrets d'abord, puis plus francs. Quelqu'un lance une plaisanterie que je n'entends pas, et les rires redoublent. Je suis le clown du jour. La distraction du marché.Mon visage brûle. Mes oreilles bourdonnent. Mes poings se serrent si fort dans mes poches que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.— Tu sais ce qu'ils disent ? continue Maeve, encouragée par son public. Ils disent que t'as dû faire quelque chose de vraiment dégoûtant pour qu'il te quitte comme ça. Que t'as dû
Éabla Elle reste silencieuse un long moment. Puis elle soupire, et dans ce soupir il y a vingt ans de voisinage, de services rendus, de liens tissés.— Parce que c'est dangereux, ma petite. Parce que ceux qui t'approchent, ceux qui te parlent, ceux qui te sourient, ils deviennent des cibles. Ton père en sait quelque chose. Alors je suis désolée, mais je dois penser à ma famille.Elle me tourne le dos et s'éloigne.Je reste plantée là, au milieu du chemin, à regarder son dos qui rapetisse. La honte. La honte qui colle à la peau comme une maladie contagieuse. La honte qu'on attrape en étant trop proche du lépreux.Répudiée.Le mot tourne dans ma tête, s'incruste, fait son nid. Il est là maintenant, pour toujours. C'est ce que je suis. Éabha-la-répudiée. Celle que Liam a jetée. La pestiférée.Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds devant le miroir et je regarde ce que je suis devenue.Mes yeux sont cernés de violet, enfoncés dans leurs orbites. Mes joues sont creu
ÉabhaHuit jours.Huit jours que je ne sors pas de cette chambre. Huit jours que je compte les fissures au plafond, que j'écoute les bruits de la maison sans y participer. Huit jours que je porte la même chemise de nuit, celle que j'avais mise le soir du Rassemblement, celle qui sent encore un peu la sueur de ma fuite dans la forêt.Maman monte des plateaux. Ils s'accumulent sur la commode, intouchés. La soupe refroidit, le pain durcit, le fromage sèche. Parfois, la nuit, j'entends des grattements. Des souris. Elles viennent manger ce que je refuse.— Il faut qu'elle sorte.La voix de maman monte à travers le plancher. Je connais chaque ton de sa voix maintenant. Celui-ci, c'est celui de l'inquiétude qui devient panique.— Pas encore, répond papa. Pas tout de suite. Laisse-lui le temps.— Le temps de quoi ? De mourir à petit feu ? Elle ne mange plus, Declan. Elle ne boit presque pas. Hier, j'ai touché son front, il était brûlant. Elle va tomber malade.— Elle est forte. Elle s'en reme







