MasukÉabha
La maison est là, petite, modeste, avec son jardin potager et ses rideaux à fleurs. La fumée sort de la cheminée. Maman prépare le petit déjeuner. Papa doit être en train de lire son journal en l'attendant. Une routine tranquille, rassurante.
Ils m'attendent avec leurs espoirs, leurs rêves, leur fierté. Leur fille unique, leur belle omega, qui va épouser un alpha prometteur et assurer leur sécurité pour toujours.
Je reste plantée devant la porte, incapable d'entrer. Ma main se lève, retombe. Je n'y arrive pas. Je ne peux pas leur faire ça.
— Éabha ?
La voix de ma mère, derrière moi. Elle est sortie par-derrière, pour aller chercher du bois peut-être. Elle me voit, s'arrête net. Son visage passe de la surprise à l'horreur en une seconde.
— Mon Dieu, qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Elle court vers moi, ses mains sur mon visage, sur mes bras déchirés, sur ma robe souillée. Ses yeux s'agrandissent quand elle comprend que ce n'est pas la robe qu'elle m'a donnée, propre et repassée, mais celle de son mariage. Détruite. Perdue.
— Entre. Viens t'asseoir. Je vais chercher ton père.
Sa voix tremble. Elle me tire à l'intérieur, me force à m'asseoir à la table de la cuisine. La pièce est chaude, sent le pain et le feu. Normal. Rassurant. Insupportable.
Papa arrive, alarmé par le ton de maman. Il me voit et son visage se fige. La couleur quitte ses joues.
— Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je voudrais parler. Je voudrais leur dire. Mais les mots restent coincés dans ma gorge, comme des cailloux. Mes lèvres tremblent. Mes yeux s'emplissent de larmes.
— Éabha, parle-nous, supplie maman en prenant mes mains sales dans les siennes. Où est Liam ? Est-ce qu'il t'a fait du mal ? Est-ce que quelqu'un t'a...
Liam.
Son nom déclenche quelque chose. Mes lèvres s'ouvrent, et les mots sortent, plats, mécaniques, atroces.
— Liam a épousé Saoirse O'Connor cette nuit. Devant toutes les meutes. Il a rompu notre lien d'âme sœur. Il ne m'a jamais aimée. Il voulait juste le pouvoir. Il m'a dit que je pourrais être sa maîtresse. Sa chose. Son jouet.
Silence.
Le visage de mon père se vide de toute couleur. Il devient gris, cendreux, comme s'il allait s'évanouir. Il s'appuie contre le mur, la bouche ouverte, les yeux fixes, hagards.
Ma mère, elle, s'effondre.
Ses épaules s'affaissent, un sanglot monte de sa poitrine, puis un autre, puis un flot ininterrompu de larmes. Elle cache son visage dans ses mains et pleure comme je ne l'ai jamais vue pleurer. Des pleurs profonds, viscéraux, qui semblent venir d'ailleurs qu'elle. Des pleurs de désespoir, de rage impuissante.
— Ma petite fille, hoquette-t-elle entre deux sanglots. Ma pauvre petite fille. Ma belle petite omega. Pourquoi ? Pourquoi ils nous font ça ?
Je voudrais la consoler, mais je n'ai plus rien. Plus de force, plus d'amour, plus de vie. Je reste là, assise, à regarder ma famille s'effondrer autour de moi. À regarder les deux personnes que j'aime le plus au monde se briser à cause de moi.
Papa se reprend le premier. Il s'approche, pose ses mains sur mes épaules. Ses mains tremblent.
— Tu es sûre ? Tu es absolument sûre ?
— Je l'ai vu, papa. De mes yeux vu. Il l'a embrassée devant tout le monde. Et après, il est venu me parler. Il m'a dit que je n'étais rien. Qu'une omega ne mérite pas un alpha comme lui.
Ses mains se serrent, puis se relâchent. Il ferme les yeux, respire profondément. Je vois ses mâchoires se serrer, ses poings se crisper.
— Bien. Très bien. Alors voilà ce qu'on va faire. On va...
Il ne finit pas sa phrase. On va quoi ? Se venger ? Aller protester devant le chef suprême ? Pleurer dans notre coin ? Il n'y a rien à faire. Rien. Nous ne sommes rien. Une famille d'omega et de bêtas. Personne ne nous écoutera. Personne ne nous défendra.
— Je suis désolée, je murmure. Je suis tellement désolée. C'est ma faute. Si j'étais plus forte, si j'étais alpha, il ne m'aurait pas...
— TOI ?
Maman relève la tête, ses yeux rouges, son visage ravagé. Sa voix est presque violente.
— Toi, désolée ? Mais de quoi, Éabha ? Tu n'as rien fait. Rien. C'est lui. C'est ce monstre. C'est cette famille de... de...
Elle est secouée par un nouveau sanglot, trop fort pour qu'elle puisse continuer. Elle tend les bras, je m'y jette, et nous pleurons ensemble, serrées l'une contre l'autre, deux omegas brisées par le même monde de forts.
Papa s'assoit lourdement à côté de nous. Il pose une main sur mon épaule, une autre sur celle de maman. Nous restons là, tous les trois, à ne pas savoir quoi faire, quoi dire, comment survivre à ça.
Dehors, le soleil se lève sur une nouvelle journée. Une journée qui aurait dû être la plus belle de ma vie. Qui est devenue la pire.
Je suis belle, m'a dit Liam. Mais la beauté ne suffit pas. Pas pour une omega. Pas dans ce monde.
Je suis belle, et ça ne sert à rien.
Je suis faible, et ça me détruit.
Et quelque part, au loin, je sens que ce n'est que le début.
ÉabhaLe domaine des O'Connor est une forteresse.Je l'avais déjà vu de loin, quand j'étais petite, en passant sur la route. Mais de près, c'est autre chose. Les murs de pierre grise s'élèvent à plus de cinq mètres, couronnés de piques de fer. Les grilles sont en fer forgé épais, ouvragé de motifs de loups et de runes anciennes. Des gardes patrouillent partout, en armes, le regard méfiant.Je reste plantée devant la grille principale, à regarder ces hommes qui me dévisagent comme si j'étais une bête errante. Le froid matinal me glace les os, ou peut-être que c'est la peur.— Qu'est-ce que tu veux ? me lance l'un des gardes.Sa voix est rude, sans politesse inutile. Je suis une intruse, une moins-que-rien.— Voir Liam MacCarthy.Le garde ricane. Il échange un regard a
Éabla M. O'Flaherty rit, mais il n'y a pas de joie dans ce rire. Rien que de l'amertume.— Depuis quand la loi compte pour ceux qui ont le pouvoir, Declan ? Il est le futur gendre de Cillian O'Connor. Dans quelques mois, il sera intouchable. Tu crois que des petits commerçants comme nous peuvent lutter contre ça ? Tu crois que j'ai envie de me retrouver ruiné, moi aussi, parce que j'aurai voulu t'aider ?— Sean...— Non, Declan. Ne me regarde pas comme ça. J'ai une femme, j'ai des enfants. Je peux pas me permettre de les mettre en danger par amitié. Je suis désolé. Vraiment désolé.Silence. Puis le bruit de pas qui s'éloignent, la porte qui s'ouvre et se ferme. M. O'Flaherty est parti.Je sors de derrière le rideau. Mon père est là, debout au milieu de la boutique déserte, les mains ballantes, le regard fixé sur rien. Il regarde ses étagères pleines de peaux invendues, ses stocks qui s'accumulent, ses rêves qui pourrissent.— Papa ?Il sursaute. Il m'avait oubliée.— Ma fille. Tu as
Éabla Les enfants ricanent. Ils se rapprochent, formant un demi-cercle devant la boutique. Je balaye toujours, mécaniquement, les dents serrées.— Éabha-la-honteuse ! chante Seamus en prenant une voix de gorge. Liam t'a jetée comme une vieille peau !— Comme une vieille peau ! reprennent les autres en chœur.Ils sautillent, dansent, se tordent de rire. Pour eux, c'est un jeu. Une façon de passer le temps. Ils ne mesurent pas le mal qu'ils font. Ou peut-être que si. Peut-être que la cruauté est innée.— Pourquoi il t'a quittée ? demande soudain une petite fille aux nattes blondes.Je ne réponds pas. Je balaye.— Elle répond pas, dit la fille. C'est parce qu'elle est trop moche ?— Ouais, c'est ça ! crie Seamus. Elle est trop moche ! Tellement moche que même son âme sœur l'a quittée !— T'as dû être vraiment nulle au lit ! lance un autre, trop jeune pour comprendre vraiment ce qu'il dit.— Ou trop serrée ! ajoute un plus grand, déclenchant une nouvelle salve de rires.Mes mains tremble
Éabla Sa voix est faible, sans aucune conviction. Elle ne me défend pas vraiment. Elle veut juste que ça s'arrête, pour ne plus être embarrassée.— Quoi ? Je m'inquiète pour elle, c'est tout. Être répudiée, ça doit être terrible. Surtout la première de l'histoire. La seule âme sœur jamais rejetée.Maeve élève la voix. Elle veut que tout le monde entende. Elle veut que tout le monde sache.— L'âme sœur répudiée, répète-t-elle en articulant chaque syllabe. La seule de l'histoire.Des rires fusent autour de nous. Discrets d'abord, puis plus francs. Quelqu'un lance une plaisanterie que je n'entends pas, et les rires redoublent. Je suis le clown du jour. La distraction du marché.Mon visage brûle. Mes oreilles bourdonnent. Mes poings se serrent si fort dans mes poches que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.— Tu sais ce qu'ils disent ? continue Maeve, encouragée par son public. Ils disent que t'as dû faire quelque chose de vraiment dégoûtant pour qu'il te quitte comme ça. Que t'as dû
Éabla Elle reste silencieuse un long moment. Puis elle soupire, et dans ce soupir il y a vingt ans de voisinage, de services rendus, de liens tissés.— Parce que c'est dangereux, ma petite. Parce que ceux qui t'approchent, ceux qui te parlent, ceux qui te sourient, ils deviennent des cibles. Ton père en sait quelque chose. Alors je suis désolée, mais je dois penser à ma famille.Elle me tourne le dos et s'éloigne.Je reste plantée là, au milieu du chemin, à regarder son dos qui rapetisse. La honte. La honte qui colle à la peau comme une maladie contagieuse. La honte qu'on attrape en étant trop proche du lépreux.Répudiée.Le mot tourne dans ma tête, s'incruste, fait son nid. Il est là maintenant, pour toujours. C'est ce que je suis. Éabha-la-répudiée. Celle que Liam a jetée. La pestiférée.Je rentre à la maison. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds devant le miroir et je regarde ce que je suis devenue.Mes yeux sont cernés de violet, enfoncés dans leurs orbites. Mes joues sont creu
ÉabhaHuit jours.Huit jours que je ne sors pas de cette chambre. Huit jours que je compte les fissures au plafond, que j'écoute les bruits de la maison sans y participer. Huit jours que je porte la même chemise de nuit, celle que j'avais mise le soir du Rassemblement, celle qui sent encore un peu la sueur de ma fuite dans la forêt.Maman monte des plateaux. Ils s'accumulent sur la commode, intouchés. La soupe refroidit, le pain durcit, le fromage sèche. Parfois, la nuit, j'entends des grattements. Des souris. Elles viennent manger ce que je refuse.— Il faut qu'elle sorte.La voix de maman monte à travers le plancher. Je connais chaque ton de sa voix maintenant. Celui-ci, c'est celui de l'inquiétude qui devient panique.— Pas encore, répond papa. Pas tout de suite. Laisse-lui le temps.— Le temps de quoi ? De mourir à petit feu ? Elle ne mange plus, Declan. Elle ne boit presque pas. Hier, j'ai touché son front, il était brûlant. Elle va tomber malade.— Elle est forte. Elle s'en reme







