Mag-log inÉabhaLes jours commencent à défiler, et je m'enfonce dans le silence du bureau comme on s'enfonce dans un océan.Chaque matin, je me réveille avant l'aube. Chaque matin, je me glisse hors de mon lit encore imprégné de l'odeur du manteau, je passe une robe propre , Maud m'a fourni deux tenues de travail, simples mais nettes et je me rends dans la chambre de papa. Je lui tiens la main, je lui parle un peu, je vérifie qu'il a passé une bonne nuit. Tante Aisling est déjà réveillée la plupart du temps, assise dans son lit à égrener un chapelet que Maeve lui a donné, et elle me sourit quand j'entre. Un vrai sourire, qui me réchauffe le cœur.Puis je monte au bureau.Cillian n'est jamais là le matin. Il s'absente pour des affaires de meute, des tournées d'inspection, des réunions avec les chefs de clan. Je ne sais pas où il va, je ne lui demande pas, et personne ne me le dit. Mon travail m'attend sur un coin du grand bureau, des liasses de papiers attachées par des rubans, avec une note de
ÉabhaC'est ma première nuit dans ce lit. Et je ne dors pas.Je ne dors pas, mais ce n'est plus comme avant. Dans la cabane, l'insomnie était une lutte. Une bataille contre le froid, contre la faim, contre le vent qui sifflait à travers les planches, contre la peur de me réveiller et de découvrir que papa avait cessé de respirer. Chaque nuit était un combat, et j'en sortais épuisée, vidée, plus morte que vive.Ici, dans cette chambre du domaine O'Connor, l'insomnie est différente. Elle est douce, presque. Une veille consentie. Un état de flottement entre le sommeil et l'éveil, porté par le silence et la chaleur du feu qui couve dans l'âtre.Il n'y a pas de vent. Pas de planches qui grincent. Pas de courant d'air glacé qui se glisse sous la porte. Le silence est total, absolu, juste troublé par le crépitement des braises et le frottement lointain d'une branche contre une vitre. Un silence de pierre et de laine, un silence de maison solide qui vous enveloppe au lieu de vous agresser.Et
Éabha Le médecin vient en fin d'après-midi. C'est un homme âgé, voûté, le visage ridé comme une vieille pomme et les doigts tachés de remèdes et de potions. Il porte une sacoche de cuir usé dans laquelle s'entrechoquent des flacons et des instruments qui tintent à chacun de ses pas. Maud le conduit jusqu'à la chambre de papa, et je les suis, le cœur serré, les mains moites. L'examen est long. Le médecin prend le pouls de papa, écoute sa poitrine avec un cornet de corne, examine ses yeux, ses réflexes, ses mains immobiles. Il pose des questions auxquelles je réponds du mieux que je peux. Depuis quand est-il comme ça ? Depuis la mort de ma mère. Est-ce qu'il mange ? Très peu, et seulement si je le nourris à la cuillère. Est-ce qu'il parle ? Non. Est-ce qu'il réagit à ce qui l'entoure ? Parfois. Ses doigts bougent. Il a tourné la tête vers la fenêtre ce matin. Le médecin hoche la tête, prend des notes sur un carnet. Puis il se tourne vers moi, et son expression est grave mais p
Elle jette un coup d'œil vers l'autre bout de la table, où un groupe de domestiques nous observe en chuchotant. Une fille brune, aux yeux noirs et au visage dur, me fixe avec une intensité particulière. Son regard est chargé de quelque chose que je reconnais immédiatement. De l'hostilité. De la jalousie. De la haine, presque. — Roisin, murmure Maeve. Elle travaillait au service de monsieur O'Connor avant toi. Enfin, pas directement. Elle vidait les cendres, nettoyait les tapis. Mais elle espérait... tu vois. — Quoi ? Maeve lève les yeux au ciel. — Qu'il la remarque. Qu'il tombe amoureux d'elle, l'épouse, et fasse d'elle la maîtresse du domaine. Elle se fait des films depuis des années. Chaque fois qu'il lui adresse la parole, ne serait-ce que pour lui dire que la cheminée est mal nettoyée, elle passe la semaine à soupirer et à faire des plans sur la comète.
Mais il n'a rien fait. Il est entré dans son bureau, et il a fermé la porte. Et je suis seule dans le couloir, adossée au mur froid, avec l'odeur de lui qui s'accroche à moi et ce vide immense qui s'ouvre dans ma poitrine. Je respire profondément. Une fois. Deux fois. Je me force à me détacher du mur, à faire un pas, puis un autre. Mes jambes me portent, c'est déjà ça. Je longe le couloir, je descends l'escalier de pierre, je me dirige vers la salle commune où le déjeuner m'attend. Mes gestes sont mécaniques, automatiques, mais mon esprit est resté là-haut, devant cette porte fermée. Il m'a contournée. Il ne m'a pas touchée. Il ne m'a pas parlé. Et pourtant, je sens encore la chaleur de son corps sur ma peau. Et pourtant, mon cœur bat encore à tout rompre. Et pourtant, je sais , je sais au plus profond de moi , que cette seconde dans l'embrasure de la porte a tout changé. Parce que m
Éabha Je quitte le bureau, les jambes flageolantes, le cœur encore battant de ce que j'ai lu, de ce que j'ai ressenti, de cette odeur qui imprègne mes vêtements et mes cheveux et mon âme tout entière. Et je le percute. Pas vraiment. Je ne le percute pas. Mais je lève les yeux au moment où je franchis le seuil, et il est là. Juste là. Dans l'embrasure de la porte. Si proche que je pourrais compter les fils d'argent dans ses tempes, les petites cicatrices qui parsèment sa mâchoire, les paillettes plus claires qui dansent dans l'iris gris de ses yeux. Si proche que je sens la chaleur de son corps. Cette chaleur de fournaise, de braise, de feu qui couve sous la peau. Elle irradie de lui par vagues, traverse l'espace minuscule qui nous sépare, vient se poser sur mon visage, sur ma gorge, sur ma poitrine. Ma peau s'embrase. Mon sang s'affole. Mon cœur cesse de battre l'espace d'une se







