INICIAR SESIÓNClara
Le lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.
Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.
Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je parle à la boulangère, je fais des courses, je remplis le frigo. Des gestes normaux, rassurants. Je suis une personne normale qui fait des choses normales.
L'après-midi, j'installe mon matériel photo. Ma mère avait gardé le laboratoire de mon père, dans la cave. Je m'y enferme pour développer les premières pellicules, celles prises hier en arrivant.
La première photo : le chalet, sous la pluie. Rien.
La deuxième : la forêt, en contre-plongée. Rien.
La troisième : le lac, au coucher du soleil.
Mon souffle se bloque.
Au centre de l'image, là où l'eau aurait dû être vide, une silhouette se dessine. Floue, mais indéniablement humaine. Un homme. Debout. Qui regarde vers l'objectif.
· Ce n'est pas possible.
Je murmure, mais ma voix résonne dans la cave vide. Je pose le cliché sur la table, je l'examine à la loupe. La forme est nette. Ce n'est pas un reflet, pas un défaut de pellicule, pas un oiseau ou une branche. C'est un homme.
· C'est un homme.
Je répète, comme si le fait de le dire allait le rendre réel. Ou le faire disparaître. Je ne sais pas.
Je sors du laboratoire en courant. J'ai besoin d'air. De lumière. De quelque chose de vrai.
Dehors, le ciel est gris, le lac est calme. Je marche sur le sentier qui longe la rive, les pieds dans les feuilles mortes. Je veux comprendre. Je veux trouver une explication logique. Un rocher qui ressemble à un homme. Un jeu d'ombre. N'importe quoi.
J'arrive à une petite crique, un endroit que je reconnais. C'est là que la photo a été prise, hier. Je m'assois sur un rocher, je sors mon carnet, je note l'heure, la date, les conditions météo.
Et c'est là que je le vois.
Encore.
Il est sur l'autre rive, debout sous un saule pleureur. Il ne bouge pas. Il me regarde.
Cette fois, je ne rêve pas. Je ne dors pas. Il est trois heures de l'après-midi, le soleil filtre à travers les nuages, et il est là, tangible, réel, impossible.
Je me lève. Je veux crier, mais ma voix reste coincée. Je veux fuir, mais mes jambes refusent d'obéir.
Il lève la main. Le même geste que cette nuit. Un salut. Une question.
Et derrière moi, des voix. Des randonneurs qui arrivent sur le sentier, parlant fort, riant.
Quand je regarde à nouveau l'autre rive, l'homme a disparu.
---
Clara
Cette nuit-là, je ne dors pas du tout.
Je reste assise dans le canapé, face à la cheminée, à boire du thé froid. Je ressasse. Je cherche des explications. Un ermite qui vit dans les bois et qui se promène au bord du lac ? Pourquoi disparaît-il dès que quelqu'un d'autre approche ? Pourquoi était-il sur l'eau, cette nuit ? Pourquoi sur la photo ?
Et surtout, pourquoi est-ce que je n'ai pas peur ?
Parce que c'est ça, le plus étrange. Je devrais être terrifiée. Une femme seule, dans un chalet isolé, qui voit des apparitions. Je devrais prendre ma voiture et rentrer à Paris immédiatement.
Mais je ne pars pas.
Parce que dans ses yeux, même de loin, même flous, j'ai vu quelque chose que je connais bien. De la tristesse. De la solitude. La même que celle que je vois dans le miroir chaque matin depuis trois semaines.
Cet homme, qui qu'il soit, quoi qu'il soit, il est aussi perdu que moi.
Et je dois comprendre.
Je regarde par la fenêtre. La lune n'est plus pleine. Elle décroît. Et je me souviens, soudain, de quelque chose que ma mère disait quand j'étais petite.
· Les secrets du lac, ma chérie, ils ne sortent que les nuits de pleine lune. Le reste du temps, l'eau les garde pour elle.
Je n'avais jamais compris ce qu'elle voulait dire.
Maintenant, peut-être que si.
Je retourne au laboratoire. Je ressors la photo. Je la regarde longtemps, très longtemps. Et je prends une décision.
Je reste. J'attends la prochaine pleine lune.
Et je trouverai des réponses.
---
Gabriel
Sous l'eau
Elle m'a vu.
Je flotte dans l'obscurité, les yeux ouverts sur le noir, et je répète ça sans fin. Elle m'a vu. Elle m'a vraiment vu.
Cent vingt-six ans.
Cent vingt-six ans que j'attends, que je flotte, que je regarde les vivants passer sans me voir. Cent vingt-six ans que je marche sur l'eau chaque pleine lune, que je tends la main, que j'appelle en silence. Personne. Jamais personne.
Mais elle. Cette femme. Hier, sur la rive. Elle m'a regardé. Vraiment regardé. Ses yeux ont croisé les miens et elle n'a pas détourné la tête.
Et aujourd'hui, elle est revenue. Elle m'a cherché. Je l'ai vue longer la rive, s'asseoir sur ce rocher, sortir son carnet. Elle voulait comprendre.
Et quand les autres sont arrivés, j'ai dû disparaître. Mais je l'ai vue. Elle ne fuyait pas. Elle cherchait.
Je remonte doucement vers la surface. La lune n'est plus pleine. Je ne peux pas sortir. Mais je peux regarder. Je peux voir son chalet, sa lumière dans la nuit.
Elle est là. Éveillée. Elle pense à moi.
Pour la première fois depuis cent vingt-six ans, je ne suis pas seul.
J'attendrai.
La prochaine pleine lune, je retournerai vers elle. Et cette fois, je parlerai.
Si elle me voit, si elle m'entend, alors peut-être... peut-être que tout est possible.
Je redescends dans les profondeurs. L'eau noire m'enveloppe. Mais pour la première fois, elle ne me pèse pas.
ClaraJe ne sais pas quoi répondre.Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je le vois, lui, quand des centaines de personnes sont passées au bord de ce lac sans rien remarquer ? Pourquoi est-ce que je ressens cette chose au fond de ma poitrine, cette chose qui ressemble à de la reconnaissance, de la familiarité, de l'amour naissant ?· Je ne sais pas, je réponds honnêtement. Je les vois, les ombres. Depuis toujours. Quand j'étais petite, je voyais des silhouettes que personne ne voyait. On m'a dit que c'était mon imagination. J'ai fini par le croire. Mais c'était vrai. Tout était vrai.Il hoche la tête, comme si ça avait du sens.· Tu es une Voyante. Il y en a très peu. Une par génération, parfois moins. Tu vois ce qui flotte entre les mondes. Les âmes perdues, les souvenirs, les regrets.· Et toi, tu es tout ça à la fois, je dis.· Oui. Je suis tout ça à la fois.On se regarde longtemps. Le feu danse entre nous.· Qu'est-ce que tu veux, Gabriel ? je demande enfin.Il réfléchit. Longtemps
Clara Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proche que je pourrais le toucher.· Je m'appelle Gabriel.· Je sais.Il sursaute, presque imperceptiblement.· Comment ?· Ma mère. Elle t'a vu, elle aussi. Il y a longtemps. Elle m'a parlé de toi. Sans le savoir.Ses yeux s'élargissent.· La petite brune. Celle qui venait en été, qui m'apportait des chansons.· Oui. Elle est morte, il y a un mois.Un silence. Un long silence, juste le bruit de l'eau contre les galets.· Je suis désolé.· C'est pour ça que je suis là. Son héritage. Le chalet.Il hoche lentement la tête.· Tu es revenue à sa place.· Non. Je suis revenue pour moi. Pour comprendre.Il me regarde longuement. Dans ses yeux, je vois défiler des choses que je ne peux pas nommer. Des a
ClaraVingt-trois jours.Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose que je ne comprends pas.Je suis devenue une autre.Le matin, je me réveille en sursaut, le cœur battant, croyant entendre sa voix. Mais non. Rien. Juste le silence du lac, ce silence épais qui semble tout avaler.Je passe mes journées à errer. Je fais les cent pas sur la rive, je scrute l'eau des heures durant, j'écoute. J'ai arrêté de répondre aux messages. Mon chef a laissé tomber. Mes amies aussi. Elles doivent me croire en dépression, en deuil, en fuite. Elles n'ont pas tort.Mais ce n'est pas ça.Ce qui me ronge, ce n'est pas la mort de ma mère. Enfin si, mais pas seulement. Ce qui me ronge, c'est LUI.Son visage. Ses yeux. Cette façon qu'il avait de me regarder, de l'autre côté du la
ClaraLe lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je parle à la boulangère, je fais des courses, je remplis le frigo. Des gestes normaux, rassurants. Je suis une personne normale qui fait des choses normales.L'après-midi, j'installe mon matériel photo. Ma mère avait gardé le laboratoire de mon père, dans la cave. Je m'y enferme pour développer les premières pellicules, celles prises hier en arrivant.La première photo : le chalet, sous la pluie. Rien.La deuxième : la forêt, en contre-plongée. Rien.La troisième : le lac, au coucher du soleil.Mon souffle se bloque.Au centre de l'image, là où l'eau aurait dû être vide, une silhouette se dessine. Floue, mais indéniablement humaine. Un homme. Debout. Qui regarde vers l'objectif.· Ce n'est pa
ClaraJe n'aurais pas dû venir.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.Le chalet de ma mère.Ma mère qui est morte il y a trois semaines.Ma mère qui m'a laissé ça, sans