Se connecterClara
Vingt-trois jours.
Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.
Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose que je ne comprends pas.
Je suis devenue une autre.
Le matin, je me réveille en sursaut, le cœur battant, croyant entendre sa voix. Mais non. Rien. Juste le silence du lac, ce silence épais qui semble tout avaler.
Je passe mes journées à errer. Je fais les cent pas sur la rive, je scrute l'eau des heures durant, j'écoute. J'ai arrêté de répondre aux messages. Mon chef a laissé tomber. Mes amies aussi. Elles doivent me croire en dépression, en deuil, en fuite. Elles n'ont pas tort.
Mais ce n'est pas ça.
Ce qui me ronge, ce n'est pas la mort de ma mère. Enfin si, mais pas seulement. Ce qui me ronge, c'est LUI.
Son visage. Ses yeux. Cette façon qu'il avait de me regarder, de l'autre côté du lac, comme si j'étais la seule personne au monde.
Parce que pour lui, c'est peut-être vrai.
La nuit, je ne dors pas. Je regarde la lune décroître, puis grossir à nouveau. Je guette son retour. Je parle toute seule.
· Reviens. Reviens, s'il te plaît. Je suis là. Je t'attends.
Je deviens folle. Je le sais. Mais je ne peux pas m'arrêter.
Clara
J'ai fouillé partout.
Le grenier du chalet, d'abord. Des cartons entiers de vieilleries, de photos jaunies, de lettres que ma mère conservait sans raison. J'ai tout étalé sur le plancher, à genoux, comme une archéologue qui cherche un trésor.
Et je l'ai trouvé.
Un cahier. Un vieux cahier d'écolier, couverture rouge délavée, pages cornées. L'écriture est celle de ma mère, mais plus jeune, plus appliquée. Elle devait avoir seize ans, peut-être dix-sept.
15 août 1973
Je suis retournée au lac ce soir. Je sais que papa me dit d'éviter, que c'est dangereux, que les courants sont traîtres. Mais j'ai besoin d'y aller. J'ai besoin de savoir.
Il était là. Comme la dernière fois. L'homme dans l'eau. Il me regardait. Je ne peux pas l'expliquer, mais je le sens. Il est réel. Il n'est pas un rêve.
Je lui ai parlé. Je lui ai dit : "Je te vois. Je sais que tu es là."
Et j'ai cru entendre une voix. Très faible, comme un souffle dans le vent. Elle disait mon prénom.
Je rentre, je tremble. Je ne dirai rien à papa. Il me prendrait pour une folle.
Je tourne les pages, fébrile.
3 septembre 1973
Il s'appelle Gabriel.
Je ne sais pas comment je le sais. Il me l'a dit. Ou plutôt, j'ai senti son prénom dans ma tête, comme si le vent me l'avait murmuré. Gabriel. C'est beau. C'est triste.
Je voudrais l'aider. Je voudrais comprendre.
Mais il disparaît toujours à l'aube.
Les pages suivantes racontent des années d'obsession. Ma mère, jeune fille, revenant sans cesse au lac, parlant à Gabriel, lui apportant des fleurs, des chansons. Et puis, progressivement, les entrées s'espacent. Une dernière, en 1976 :
12 octobre 1976
Je ne vais plus au lac. J'ai rencontré quelqu'un. Il s'appelle Antoine, il est gentil, il me fait rire. Il veut m'épouser.
Ce soir, je suis allée dire au revoir à Gabriel. Il était là, sous la lune. Je lui ai dit que je ne reviendrais plus. Que je devais vivre ma vie.
Il a souri. Un sourire si triste. Et il a disparu.
Pardonne-moi, Gabriel. Je t'aimais bien. Mais je ne peux pas passer ma vie à attendre un fantôme.
Je referme le cahier. Mes mains tremblent tellement que je dois le poser par terre.
Ma mère savait. Ma mère l'a vu, elle aussi. Elle l'a aimé, peut-être. Ou du moins, elle a été touchée par lui.
Et elle est partie.
Moi, je suis revenue.
Est-ce que c'est ça, le destin ? Est-ce que je suis là pour finir ce qu'elle a commencé ?
Je regarde par la fenêtre. La lune est presque pleine, maintenant. Dans trois nuits, il sera là.
Je serai prête.
Clara
La nuit de la pleine lune arrive enfin.
Je n'ai pas dormi depuis trois jours. Je suis une pile électrique, les nerfs à vif, le cœur battant si fort que j'entends mon pouls dans mes tempes. J'ai préparé du vin chaud, des couvertures, une lampe tempête. Je me suis habillée comme pour un rendez-vous amoureux, ce qui est absurde, complètement absurde.
Rendez-vous avec un fantôme. Bravo Clara.
Je m'assois sur la terrasse, une couverture sur les genoux, et j'attends. La lune se lève, énorme, orangée au-dessus des sapins. Puis elle monte, devient blanche, froide.
Minuit.
L'eau du lac se met à briller.
Pas un reflet. Une lumière qui vient d'en dessous, comme si des milliers de lucielles nageaient sous la surface. Je retiens mon souffle.
Il émerge.
Il sort de l'eau sans une éclaboussure, sans un bruit. D'abord les épaules, puis la tête, puis le corps tout entier. Il est plus proche que la dernière fois. À peine vingt mètres de la rive.
Il marche sur l'eau vers moi. Chaque pas fait briller la surface un peu plus. Quand il pose le pied sur les galets, j'entends enfin un son : le crissement des pierres sous son poids. Il est là. Devant moi. VRAIMENT là.
Il me regarde.
Ses yeux sont gris, presque transparents, avec quelque chose d'immensément vieux et d'immensément jeune à la fois. Il est beau. D'une beauté qui fait mal, tellement elle est fragile.
Il ouvre la bouche. Sa voix est grave, rauque, comme rouillée par le silence.
· Tu m'as attendu.
Ce n'est pas une question. C'est une constatation. Une constatation qui contient cent vingt-six ans de solitude.
· Oui.
ClaraJe ne sais pas quoi répondre.Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je le vois, lui, quand des centaines de personnes sont passées au bord de ce lac sans rien remarquer ? Pourquoi est-ce que je ressens cette chose au fond de ma poitrine, cette chose qui ressemble à de la reconnaissance, de la familiarité, de l'amour naissant ?· Je ne sais pas, je réponds honnêtement. Je les vois, les ombres. Depuis toujours. Quand j'étais petite, je voyais des silhouettes que personne ne voyait. On m'a dit que c'était mon imagination. J'ai fini par le croire. Mais c'était vrai. Tout était vrai.Il hoche la tête, comme si ça avait du sens.· Tu es une Voyante. Il y en a très peu. Une par génération, parfois moins. Tu vois ce qui flotte entre les mondes. Les âmes perdues, les souvenirs, les regrets.· Et toi, tu es tout ça à la fois, je dis.· Oui. Je suis tout ça à la fois.On se regarde longtemps. Le feu danse entre nous.· Qu'est-ce que tu veux, Gabriel ? je demande enfin.Il réfléchit. Longtemps
Clara Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proche que je pourrais le toucher.· Je m'appelle Gabriel.· Je sais.Il sursaute, presque imperceptiblement.· Comment ?· Ma mère. Elle t'a vu, elle aussi. Il y a longtemps. Elle m'a parlé de toi. Sans le savoir.Ses yeux s'élargissent.· La petite brune. Celle qui venait en été, qui m'apportait des chansons.· Oui. Elle est morte, il y a un mois.Un silence. Un long silence, juste le bruit de l'eau contre les galets.· Je suis désolé.· C'est pour ça que je suis là. Son héritage. Le chalet.Il hoche lentement la tête.· Tu es revenue à sa place.· Non. Je suis revenue pour moi. Pour comprendre.Il me regarde longuement. Dans ses yeux, je vois défiler des choses que je ne peux pas nommer. Des a
ClaraVingt-trois jours.Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose que je ne comprends pas.Je suis devenue une autre.Le matin, je me réveille en sursaut, le cœur battant, croyant entendre sa voix. Mais non. Rien. Juste le silence du lac, ce silence épais qui semble tout avaler.Je passe mes journées à errer. Je fais les cent pas sur la rive, je scrute l'eau des heures durant, j'écoute. J'ai arrêté de répondre aux messages. Mon chef a laissé tomber. Mes amies aussi. Elles doivent me croire en dépression, en deuil, en fuite. Elles n'ont pas tort.Mais ce n'est pas ça.Ce qui me ronge, ce n'est pas la mort de ma mère. Enfin si, mais pas seulement. Ce qui me ronge, c'est LUI.Son visage. Ses yeux. Cette façon qu'il avait de me regarder, de l'autre côté du la
ClaraLe lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je parle à la boulangère, je fais des courses, je remplis le frigo. Des gestes normaux, rassurants. Je suis une personne normale qui fait des choses normales.L'après-midi, j'installe mon matériel photo. Ma mère avait gardé le laboratoire de mon père, dans la cave. Je m'y enferme pour développer les premières pellicules, celles prises hier en arrivant.La première photo : le chalet, sous la pluie. Rien.La deuxième : la forêt, en contre-plongée. Rien.La troisième : le lac, au coucher du soleil.Mon souffle se bloque.Au centre de l'image, là où l'eau aurait dû être vide, une silhouette se dessine. Floue, mais indéniablement humaine. Un homme. Debout. Qui regarde vers l'objectif.· Ce n'est pa
ClaraJe n'aurais pas dû venir.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.Le chalet de ma mère.Ma mère qui est morte il y a trois semaines.Ma mère qui m'a laissé ça, sans