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Chapitre 5 : Les Murmures du Lac Nocturne 5

last update Last Updated: 2026-02-15 18:11:41

Clara

Je ne sais pas quoi répondre.

Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je le vois, lui, quand des centaines de personnes sont passées au bord de ce lac sans rien remarquer ? Pourquoi est-ce que je ressens cette chose au fond de ma poitrine, cette chose qui ressemble à de la reconnaissance, de la familiarité, de l'amour naissant ?

· Je ne sais pas, je réponds honnêtement. Je les vois, les ombres. Depuis toujours. Quand j'étais petite, je voyais des silhouettes que personne ne voyait. On m'a dit que c'était mon imagination. J'ai fini par le croire. Mais c'était vrai. Tout était vrai.

Il hoche la tête, comme si ça avait du sens.

· Tu es une Voyante. Il y en a très peu. Une par génération, parfois moins. Tu vois ce qui flotte entre les mondes. Les âmes perdues, les souvenirs, les regrets.

· Et toi, tu es tout ça à la fois, je dis.

· Oui. Je suis tout ça à la fois.

On se regarde longtemps. Le feu danse entre nous.

· Qu'est-ce que tu veux, Gabriel ? je demande enfin.

Il réfléchit. Longtemps.

· Je ne sais plus. Pendant cent vingt-six ans, je n'ai voulu qu'une chose : être vu. Exister pour quelqu'un. Maintenant que tu me vois, maintenant que tu es là, je découvre que je veux plus. Je veux être libre. Je veux sortir de cette prison d'eau. Je veux...

Il hésite.

· Je veux te toucher. Vraiment. Sentir ta peau sous mes doigts. Sentir la chaleur.

Il tend la main vers moi. Ses doigts effleurent ma joue. Ils sont glacés. Un froid qui traverse la peau, qui va jusqu'aux os. Mais je ne retire pas mon visage.

· C'est froid, je murmure.

· Je sais. Je suis désolé.

· Ne sois pas désolé. C'est toi. C'est toi que je sens.

Ses doigts restent là, sur ma joue. Je pose ma main sur la sienne.

· Je suis là, Gabriel. Je ne pars pas.

Ses yeux s'embuent. Des larmes, peut-être. Mais elles ne coulent pas. Les morts ne pleurent pas, apparemment.

· Pour combien de temps ? demande-t-il. L'aube va arriver. Je dois repartir. Et la prochaine lune est dans un mois. Un mois sans toi.

· Un mois, ce n'est rien, je dis. J'attendrai.

· Tu ne peux pas passer ta vie à attendre un fantôme, Clara. Ta mère avait raison de partir.

· Ma mère n'a pas attendu. Moi, si.

Il retire sa main doucement.

· Ne promets pas ça. Tu ne sais pas ce que c'est. Un mois, pour toi, c'est long. Pour moi, c'est une éternité. Je flotte, je regarde l'eau, je pense à toi. C'est tout ce que je peux faire. Toi, tu as une vie. Des amis, un travail, des choses à faire. Tu ne peux pas tout abandonner pour un mort.

· Je n'abandonne rien, je dis, mais ma voix manque de conviction. Je prends du temps. C'est différent.

Il me regarde avec une tendresse infinie.

· Tu es gentille. Trop gentille. Mais je ne veux pas être ta prison. Je ne veux pas être une excuse pour fuir ta vie.

Je sens une colère monte, soudaine.

· Tu crois que je fuis ? Tu crois que c'est pour ça que je reste ? Parce que je n'ai rien de mieux à faire ?

· Je ne sais pas. Est-ce que c'est pour ça ?

Sa question me cloue le bec.

Est-ce que je fuis ? Est-ce que je reste au bord de ce lac parce que j'ai peur de rentrer à Paris, peur de retrouver mon appartement vide, peur de continuer à vivre sans ma mère ? Est-ce que Gabriel est juste une distraction, un fantasme, une échappatoire ?

Non.

Je sais que non.

· Je ne fuis pas, je dis fermement. Je reste parce que pour la première fois depuis des années, je me sens vivante. Parce que quand tu me regardes, je me sens vue. Vraiment vue. Pas comme un objet, pas comme une collègue, pas comme une fille à séduire. Comme une personne. Une personne qui existe.

Il ne répond pas. Il me regarde, intensément.

· Et toi ? je demande. Pourquoi tu restes ? Pourquoi tu ne pars pas dans la lumière ou je ne sais quoi ?

· Parce que je ne peux pas, dit-il simplement. La malédiction m'enferme ici. Je ne peux pas partir tant que je n'ai pas été aimé vraiment.

· Aimé vraiment ? Mais tu as aimé Élodie. Elle t'aimait aussi.

· Oui. Mais notre amour n'a pas eu le temps de mûrir. Il était pur, mais il était neuf. La malédiction demande un amour éprouvé, un amour qui a traversé les épreuves, un amour qui accepte de laisser partir.

Je réfléchis à ses mots.

· Un amour qui accepte de laisser partir, je répète. C'est étrange. Habituellement, l'amour, c'est retenir.

· Pas ici. Ici, c'est l'inverse.

On se tait. Le feu baisse. Dehors, le ciel commence à pâlir.

· L'aube arrive, dit-il. Je dois y aller.

Il se lève. Je me lève aussi. On se fait face.

· Je reviendrai, dit-il. La prochaine lune. Si tu veux toujours me voir.

· Je voudrai toujours te voir.

Il sourit. Un vrai sourire, cette fois. Qui éclaire tout son visage.

· Merci, Clara. Pour cette nuit. Pour la première fois depuis cent vingt-six ans, j'ai parlé à quelqu'un. J'ai existé.

Il se penche, dépose un baiser sur ma main. Ses lèvres sont glacées.

Puis il sort. Il marche vers le lac, entre dans l'eau sans une éclaboussure, et disparaît.

Je reste sur la terrasse, main levée, à regarder l'eau vide.

Le soleil se lève.

Je pleure, sans savoir pourquoi.

---

Clara

Les jours qui suivent sont les plus étranges de ma vie.

Je vis dans une bulle. Je me lève, je mange, je marche au bord du lac, je rentre, je regarde le feu, je dors mal, je me réveille, je recommence. Mes pensées sont entièrement occupées par lui. Par Gabriel. Par ses yeux gris, sa voix grave, sa main glacée sur ma joue.

Je lui parle, tout le temps. Je lui raconte ma journée, même s'il n'est pas là. Je lui dis ce que j'ai vu, ce que j'ai pensé, ce que j'ai mangé. Je lui dis que je pense à lui.

· Tu es là, quelque part, je murmure face à l'eau. Je te sens. J'espère que tu m'entends.

Parfois, je crois voir une lueur sous la surface. Juste une lueur. Peut-être mon imagination. Peut-être lui qui répond.

J'ai commencé à tenir un journal. Un cahier neuf, acheté au village, où j'écris tout. Mes rêves, mes espoirs, mes peurs. Et mes questions.

Est-ce que je deviens folle ?

Est-ce que je suis amoureuse d'un fantôme ?

Est-ce que c'est possible, seulement, d'aimer quelqu'un qui n'existe pas vraiment ?

Est-ce que lui peut m'aimer ?

Je n'ai pas de réponses.

Je sais juste que je compte les jours jusqu'à la prochaine pleine lune. Vingt-sept jours. Vingt-six. Vingt-cinq.

Chaque soir, je regarde la lune grossir dans le ciel. Chaque soir, je me rapproche de lui.

Et chaque soir, j'ai un peu plus peur.

Peur de ce qui va arriver. Peur de ce que je ressens. Peur de souffrir.

Mais je ne pars pas.

Je ne peux pas.

---

Gabriel

Sous l'eau

Elle m'a parlé.

Pendant vingt-trois jours, j'ai flotté dans le noir, et j'ai écouté. Parce que oui, je l'entends. Quand elle parle au bord de l'eau, sa voix traverse la surface, descend jusqu'à moi. Faible, mais claire. Elle me raconte sa vie. Elle me dit qu'elle pense à moi. Elle me dit qu'elle m'attend.

Personne ne m'a jamais attendu.

Je flotte, immobile, les yeux fermés, et j'écoute sa voix. C'est devenu ma seule raison de rester conscient. Sans elle, je crois que j'aurais sombré dans le néant, dans l'oubli de moi-même. Mais elle est là. Elle parle. Elle existe.

Et moi, pour elle, j'existe aussi.

C'est une sensation que j'avais oubliée. Exister pour quelqu'un. Comprer pour quelqu'un. Être attendu.

Je repense à Élodie. Je l'aimais, c'est vrai. Mais c'était un amour d'enfant, un amour de printemps. Clara, c'est différent. Elle a vécu, souffert, douté. Elle est cassée, comme moi. Elle me comprend sans que j'aie besoin d'expliquer.

Et elle me voit.

Vraiment.

Quand elle me regarde, je n'ai pas besoin de faire semblant. Je n'ai pas besoin d'être fort, ou gai, ou rassurant. Je peux juste être ce que je suis : un homme arrêté, un homme qui a trop attendu, un homme qui a peur.

Elle ne fuit pas.

Elle reste.

La lune grossit. Je le sens dans l'eau, dans la lumière qui filtre jusqu'à moi. Bientôt, je remonterai. Bientôt, je la verrai.

Et cette fois, je lui dirai tout. Mes peurs, mes doutes, mes espoirs.

Cette fois, je lui dirai que je crois que je suis en train de tomber amoureux d'elle.

Même si c'est impossible.

Même si ça doit faire mal.

Même si je ne sais pas ce qui arrivera après.

Je veux le vivre. Je veux la vivre. Pour la première fois depuis cent vingt-six ans, je veux être vivant.

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