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Clara
Je n'aurais pas dû venir.
C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.
Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.
Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.
Le chalet de ma mère.
Ma mère qui est morte il y a trois semaines.
Ma mère qui m'a laissé ça, sans explication, sans mot, sans rien. Juste une lettre d'avocat et des clés.
Je monte les marches en bois qui craquent sous mes pieds. La clé tourne difficilement dans la serrure rouillée. La porte s'ouvre dans un grincement qui me fait frissonner.
L'odeur. Naphtaline, poussière, bois ancien. L'odeur de mon enfance. Je reste sur le seuil, paralysée.
· Entre, Clara. C'est à toi maintenant.
Je parle toute seule. Ça fait trois semaines que je parle toute seule. Ou plutôt, je parle à elle. À ma mère. Comme si elle pouvait m'entendre.
J'entre.
Le salon est exactement comme dans mes souvenirs. Le canapé défraîchi, la table en bois massif, la cheminée éteinte. Et au mur, cette photo.
Je m'approche. C'est moi, à douze ans, sur la rive du lac. Je regarde l'eau. Derrière moi, ma mère sourit à l'objectif – mon père, probablement. Je me souviens de ce jour. Il faisait chaud. Ma mère voulait qu'on se baigne. J'ai refusé.
· Il y a quelqu'un dans l'eau, maman.
Je revois son visage. Ce mélange de surprise et de quelque chose d'autre, que je ne comprenais pas à l'époque.
· Qui ça, ma chérie ?
· Un monsieur. Il me regarde.
On m'a dit que c'était mon imagination.
Je détache la photo du mur et la glisse dans mon sac. Je ne sais pas pourquoi. Pour l'avoir près de moi. Pour me souvenir que j'ai toujours eu trop d'imagination.
Je passe l'après-midi à défaire mes bagages, à aérer les pièces, à faire du feu dans la cheminée. Des gestes mécaniques, qui m'empêchent de penser. Je n'allume pas mon téléphone. Je ne veux pas savoir combien de messages de mon chef m'attendent. Je ne veux pas savoir que le monde continue sans moi.
Le soir tombe vite, en montagne. À cinq heures, il fait déjà nuit noire. Je mange une soupe en conserve devant le feu, perdue dans mes pensées.
Puis je monte me coucher.
Clara
Je ne dors pas.
Allongée dans le lit de ma mère, je fixe le plafond. Les draps sentent elle. Une fragrance de lavande et de vieux papier. Je ferme les yeux, je les rouvre. Rien à faire. Le sommeil me fuit comme je fuis tout le reste.
Dehors, la lune est pleine. Elle entre par la fenêtre, dessine des ombres sur les murs. Je me lève, vais à la fenêtre.
Le lac.
Il est là, immense, noir, luisant sous la lumière lunaire. Il me regarde. C'est idiot, je sais, un lac ne regarde pas. Mais j'ai cette sensation, cette certitude absurde que quelque chose, dans cette eau, me fixe.
Et là.
Je le vois.
Une silhouette. Debout sur l'eau. Pas dans une barque, pas sur un rocher. Sur l'eau. Un homme. Chemise blanche, pantalon sombre, cheveux trop longs. Il est immobile, le visage levé vers le ciel.
Je frotte mes yeux. Je suis fatiguée, je le sais, je hallucine, c'est ça, le manque de sommeil, le deuil, tout ça.
Je regarde à nouveau.
Il a tourné la tête. Il regarde vers le chalet. Vers moi.
Mon cœur s'arrête une seconde, puis repart à cent à l'heure. Je devrais crier, appeler à l'aide, fermer les volets, faire quelque chose. Je reste figée, main contre la vitre, bouche ouverte.
Il lève lentement la main. Comme un salut. Comme une question.
Je recule d'un pas. Je heurte la table de nuit. Le bruit me fait sursauter, je me retourne, quand je regarde à nouveau par la fenêtre, la silhouette a disparu.
L'eau est lisse. Vide. Comme si rien ne s'était jamais passé.
Je reste là, debout, à grelotter, à me demander si je deviens folle.
ClaraJe ne sais pas quoi répondre.Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je le vois, lui, quand des centaines de personnes sont passées au bord de ce lac sans rien remarquer ? Pourquoi est-ce que je ressens cette chose au fond de ma poitrine, cette chose qui ressemble à de la reconnaissance, de la familiarité, de l'amour naissant ?· Je ne sais pas, je réponds honnêtement. Je les vois, les ombres. Depuis toujours. Quand j'étais petite, je voyais des silhouettes que personne ne voyait. On m'a dit que c'était mon imagination. J'ai fini par le croire. Mais c'était vrai. Tout était vrai.Il hoche la tête, comme si ça avait du sens.· Tu es une Voyante. Il y en a très peu. Une par génération, parfois moins. Tu vois ce qui flotte entre les mondes. Les âmes perdues, les souvenirs, les regrets.· Et toi, tu es tout ça à la fois, je dis.· Oui. Je suis tout ça à la fois.On se regarde longtemps. Le feu danse entre nous.· Qu'est-ce que tu veux, Gabriel ? je demande enfin.Il réfléchit. Longtemps
Clara Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proche que je pourrais le toucher.· Je m'appelle Gabriel.· Je sais.Il sursaute, presque imperceptiblement.· Comment ?· Ma mère. Elle t'a vu, elle aussi. Il y a longtemps. Elle m'a parlé de toi. Sans le savoir.Ses yeux s'élargissent.· La petite brune. Celle qui venait en été, qui m'apportait des chansons.· Oui. Elle est morte, il y a un mois.Un silence. Un long silence, juste le bruit de l'eau contre les galets.· Je suis désolé.· C'est pour ça que je suis là. Son héritage. Le chalet.Il hoche lentement la tête.· Tu es revenue à sa place.· Non. Je suis revenue pour moi. Pour comprendre.Il me regarde longuement. Dans ses yeux, je vois défiler des choses que je ne peux pas nommer. Des a
ClaraVingt-trois jours.Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose que je ne comprends pas.Je suis devenue une autre.Le matin, je me réveille en sursaut, le cœur battant, croyant entendre sa voix. Mais non. Rien. Juste le silence du lac, ce silence épais qui semble tout avaler.Je passe mes journées à errer. Je fais les cent pas sur la rive, je scrute l'eau des heures durant, j'écoute. J'ai arrêté de répondre aux messages. Mon chef a laissé tomber. Mes amies aussi. Elles doivent me croire en dépression, en deuil, en fuite. Elles n'ont pas tort.Mais ce n'est pas ça.Ce qui me ronge, ce n'est pas la mort de ma mère. Enfin si, mais pas seulement. Ce qui me ronge, c'est LUI.Son visage. Ses yeux. Cette façon qu'il avait de me regarder, de l'autre côté du la
ClaraLe lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je parle à la boulangère, je fais des courses, je remplis le frigo. Des gestes normaux, rassurants. Je suis une personne normale qui fait des choses normales.L'après-midi, j'installe mon matériel photo. Ma mère avait gardé le laboratoire de mon père, dans la cave. Je m'y enferme pour développer les premières pellicules, celles prises hier en arrivant.La première photo : le chalet, sous la pluie. Rien.La deuxième : la forêt, en contre-plongée. Rien.La troisième : le lac, au coucher du soleil.Mon souffle se bloque.Au centre de l'image, là où l'eau aurait dû être vide, une silhouette se dessine. Floue, mais indéniablement humaine. Un homme. Debout. Qui regarde vers l'objectif.· Ce n'est pa
ClaraJe n'aurais pas dû venir.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.Le chalet de ma mère.Ma mère qui est morte il y a trois semaines.Ma mère qui m'a laissé ça, sans