LOGINClara n'est pas venue au lac par hasard. Elle fuit. À trente ans, elle a tout perdu : son père trop tôt, sa mère hier, et jusqu'à sa capacité d'aimer, assassinée par un homme qui l'a trahie. Photographe de l'éphémère, elle ne croit plus qu'aux images figées, à la beauté morte, à la solitude choisie. Le chalet de sa mère, au bord du lac de Noirceval, doit être sa dernière étape avant l'effacement. Mais le lac a d'autres plans. Car sous ses eaux noires, depuis cent vingt-six ans, un homme attend. Gabriel. Noyé la veille de ses noces en 1898, condamné par une malédiction ancienne à errer entre deux mondes, visible seulement de ceux qui portent en eux une blessure assez profonde pour voir l'invisible. Chaque pleine lune, il émerge et marche sur l'eau, cherchant désespérément un regard qui le reconnaisse. Depuis cent vingt-six ans, personne ne l'a vu. Personne ne lui a parlé. Personne ne lui a souri. Jusqu'à Clara. La première nuit où elle le voit, Clara croit devenir folle. Un homme sur l'eau ? Des vêtements d'un autre siècle ? Elle veut fuir, mais ses jambes refusent. Lui s'approche, et quand il parle, sa voix est celle d'un homme qui a désappris l'usage des mots. "Tu me vois ?" demande-t-il. "Je te vois", répond-elle. Et ce simple aveu change tout. Ils parlent jusqu'à l'aube. Il raconte 1898, Élodie, la barque, la noyade, la malédiction. Elle raconte Paris, les reportages, la trahison de Simon, la mort de sa mère. Deux solitudes qui se rencontrent à la frontière du réel. Quand le soleil se lève, il doit plonger. Mais il reviendra. La prochaine pleine lune. Et l'autre après. Et l'autre encore.
View MoreClara
Je n'aurais pas dû venir.
C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.
Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.
Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.
Le chalet de ma mère.
Ma mère qui est morte il y a trois semaines.
Ma mère qui m'a laissé ça, sans explication, sans mot, sans rien. Juste une lettre d'avocat et des clés.
Je monte les marches en bois qui craquent sous mes pieds. La clé tourne difficilement dans la serrure rouillée. La porte s'ouvre dans un grincement qui me fait frissonner.
L'odeur. Naphtaline, poussière, bois ancien. L'odeur de mon enfance. Je reste sur le seuil, paralysée.
· Entre, Clara. C'est à toi maintenant.
Je parle toute seule. Ça fait trois semaines que je parle toute seule. Ou plutôt, je parle à elle. À ma mère. Comme si elle pouvait m'entendre.
J'entre.
Le salon est exactement comme dans mes souvenirs. Le canapé défraîchi, la table en bois massif, la cheminée éteinte. Et au mur, cette photo.
Je m'approche. C'est moi, à douze ans, sur la rive du lac. Je regarde l'eau. Derrière moi, ma mère sourit à l'objectif – mon père, probablement. Je me souviens de ce jour. Il faisait chaud. Ma mère voulait qu'on se baigne. J'ai refusé.
· Il y a quelqu'un dans l'eau, maman.
Je revois son visage. Ce mélange de surprise et de quelque chose d'autre, que je ne comprenais pas à l'époque.
· Qui ça, ma chérie ?
· Un monsieur. Il me regarde.
On m'a dit que c'était mon imagination.
Je détache la photo du mur et la glisse dans mon sac. Je ne sais pas pourquoi. Pour l'avoir près de moi. Pour me souvenir que j'ai toujours eu trop d'imagination.
Je passe l'après-midi à défaire mes bagages, à aérer les pièces, à faire du feu dans la cheminée. Des gestes mécaniques, qui m'empêchent de penser. Je n'allume pas mon téléphone. Je ne veux pas savoir combien de messages de mon chef m'attendent. Je ne veux pas savoir que le monde continue sans moi.
Le soir tombe vite, en montagne. À cinq heures, il fait déjà nuit noire. Je mange une soupe en conserve devant le feu, perdue dans mes pensées.
Puis je monte me coucher.
Clara
Je ne dors pas.
Allongée dans le lit de ma mère, je fixe le plafond. Les draps sentent elle. Une fragrance de lavande et de vieux papier. Je ferme les yeux, je les rouvre. Rien à faire. Le sommeil me fuit comme je fuis tout le reste.
Dehors, la lune est pleine. Elle entre par la fenêtre, dessine des ombres sur les murs. Je me lève, vais à la fenêtre.
Le lac.
Il est là, immense, noir, luisant sous la lumière lunaire. Il me regarde. C'est idiot, je sais, un lac ne regarde pas. Mais j'ai cette sensation, cette certitude absurde que quelque chose, dans cette eau, me fixe.
Et là.
Je le vois.
Une silhouette. Debout sur l'eau. Pas dans une barque, pas sur un rocher. Sur l'eau. Un homme. Chemise blanche, pantalon sombre, cheveux trop longs. Il est immobile, le visage levé vers le ciel.
Je frotte mes yeux. Je suis fatiguée, je le sais, je hallucine, c'est ça, le manque de sommeil, le deuil, tout ça.
Je regarde à nouveau.
Il a tourné la tête. Il regarde vers le chalet. Vers moi.
Mon cœur s'arrête une seconde, puis repart à cent à l'heure. Je devrais crier, appeler à l'aide, fermer les volets, faire quelque chose. Je reste figée, main contre la vitre, bouche ouverte.
Il lève lentement la main. Comme un salut. Comme une question.
Je recule d'un pas. Je heurte la table de nuit. Le bruit me fait sursauter, je me retourne, quand je regarde à nouveau par la fenêtre, la silhouette a disparu.
L'eau est lisse. Vide. Comme si rien ne s'était jamais passé.
Je reste là, debout, à grelotter, à me demander si je deviens folle.
Le lac de Noirceval n'a pas changé.Cent ans ont passé depuis la mort de Clara, et le paysage est toujours le même , les montagnes austères, les sapins sombres, les eaux grises qui frissonnent sous le vent. Le chalet est toujours là, transformé en musée, entretenu par une fondation qui perpétue la mémoire de la photographe. Les visiteurs viennent encore du monde entier pour admirer les clichés spectraux qui ont fait sa renommée, pour marcher sur le ponton où tout a commencé, pour contempler le lac qui a inspiré tant de mystère.Mais ce soir, il n'y a personne.Ce soir, c'est la pleine lune d'octobre, la pleine lune anniversaire, et le musée est fermé. Les gardiens sont rentrés chez eux, les lumières sont éteintes, et le silence règne sur la vallée. Seul le vent murmure dans les branches, seul le lac clapote doucement contre le ponton.Et pourtant, si quelqu'un se trouvait là, au bord de l'eau, les yeux tournés vers le ciel, il verrait peut-être quelque chose.Deux ombres sur le lac.D
Nous nous arrêtons au bord du lac, et je jette un dernier regard au chalet, au ponton, à ce paysage que j'ai tant aimé. C'est ici que j'ai vécu les moments les plus intenses de ma vie. C'est ici que j'ai aimé un fantôme, que j'ai affronté une sorcière, que j'ai appris à pardonner et à vivre. C'est ici que je suis devenue la femme que j'étais destinée à être.— Adieu, dis-je au lac, au chalet, à tout ce qui a été.— Pas adieu. Au revoir. Nous pourrons toujours revenir, si nous le voulons.— Alors au revoir.Gabriel me prend la main, et nous nous élevons doucement au-dessus du lac. La porte de lumière s'ouvre au-dessus de nous, et nous nous y dirigeons. En bas, le lac de Noircevel rétrécit, devient une tache sombre dans l'immensité des montagnes. Le chalet n'est plus qu'un point, le ponton qu'une ligne, ma vie terrestre qu'un souvenir.— Tu es prête pour la suite ? demande Gabriel.— Qu'est-ce que c'est, la suite ?— L'infini. L'éternité. Tout ce que nous pouvons imaginer.— Alors je sui
Gabriel hésite, et je comprends pourquoi. Lui qui a été prisonnier de la Terre pendant deux siècles, lui qui a attendu si longtemps de pouvoir s'en libérer, il n'a peut-être pas envie d'y retourner, même pour un instant.— On n'est pas obligés, dis-je. Si tu préfères rester ici...— Non. Allons-y. J'aimerais voir le chalet tel qu'il est maintenant. Tel qu'il est devenu après ton départ.Il se lève, et je me lève avec lui. Il me prend la main, et nous nous élevons au-dessus du lac de lumière. C'est une sensation étrange, grisante, enivrante , nous volons sans ailes, nous planons sans effort, nous nous déplaçons sans moteur. L'air , ou ce qui en tient lieu , glisse sur nos visages, et nous rions comme des enfants.— Où est la sortie ? je demande.— Là.Il pointe le doigt vers un point lumineux, au-dessus de nous. Un point qui grandit, qui s'élargit, qui devient une porte. Une porte de lumière, exactement comme celle qu'il a franchie il y a quarante-trois ans, exactement comme celle que
Et je comprends tout.Je comprends pourquoi nous nous sommes rencontrés, pourquoi nous avons dû traverser tant d'épreuves, pourquoi la vie nous a séparés pendant si longtemps avant de nous réunir enfin. Rien n'était un hasard. Rien n'était une punition. Tout était un chemin, une préparation, une initiation.La malédiction n'était pas une malédiction , c'était une épreuve. Une épreuve que nous devions traverser pour mériter cet instant, cette fusion, cette éternité.— Tu comprends maintenant ? demande Gabriel , ou est-ce moi qui pose la question ? Nous sommes si mêlés que je ne sais plus qui parle.— Je comprends. Tout avait un sens. Même la souffrance. Même l'attente. Même la mort.— La souffrance est le creuset de l'amour. Sans elle, l'amour n'est qu'un mot. Avec elle, l'amour devient une force. La force la plus puissante de l'univers.La lumière devient aveuglante. Elle est partout , en nous, autour de nous, au-dessus de nous, en dessous de nous. Elle est si brillante que même derri
Clara Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proch
ClaraVingt-trois jours.Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose
ClaraLe lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je
ClaraJe n'aurais pas dû venir.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire,






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