LOGINClara
Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.
· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.
Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proche que je pourrais le toucher.
· Je m'appelle Gabriel.
· Je sais.
Il sursaute, presque imperceptiblement.
· Comment ?
· Ma mère. Elle t'a vu, elle aussi. Il y a longtemps. Elle m'a parlé de toi. Sans le savoir.
Ses yeux s'élargissent.
· La petite brune. Celle qui venait en été, qui m'apportait des chansons.
· Oui. Elle est morte, il y a un mois.
Un silence. Un long silence, juste le bruit de l'eau contre les galets.
· Je suis désolé.
· C'est pour ça que je suis là. Son héritage. Le chalet.
Il hoche lentement la tête.
· Tu es revenue à sa place.
· Non. Je suis revenue pour moi. Pour comprendre.
Il me regarde longuement. Dans ses yeux, je vois défiler des choses que je ne peux pas nommer. Des années, des décennies, des siècles de solitude.
· Alors comprends. Je te raconterai tout. Mais pas ici. Pas dehors. Je ne supporte plus l'extérieur. Trop longtemps. Trop vide.
Il regarde le chalet.
· Je peux entrer ? Si tu m'invites.
J'hésite une seconde. Faire entrer un fantôme chez moi. Une voix dans ma tête me dit que c'est complètement fou. Une autre, plus forte, me dit que c'est la seule chose à faire.
· Entre.
Il passe la porte. Ses pieds nus laissent des traces humides sur le plancher, mais elles s'évaporent presque aussitôt. Il s'assoit près du feu, tend les mains vers les flammes.
· Je ne sens pas la chaleur, dit-il. Mais j'aime la regarder. C'est beau. C'est vivant.
Je m'assois en face de lui. Le vin chaud fume entre nous. Je lui tends une tasse, il la prend, la regarde, la repose.
· Je ne peux pas boire. Je ne peux pas manger. Je ne peux pas dormir. Je ne peux que flotter, et marcher sur l'eau les nuits de lune, et regarder les vivants passer sans me voir.
Sa voix est plate, monocorde, comme s'il racontait l'histoire de quelqu'un d'autre.
· Raconte-moi, je dis doucement. Raconte-moi tout.
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Gabriel
· Je m'appelle Gabriel Marceau. Je suis né en 1876, à Morez, un village à une vingtaine de kilomètres d'ici. Mon père était horloger, comme presque tout le monde dans la vallée. Ma mère est morte en me mettant au monde. Je ne l'ai jamais connue.
Je regarde cette femme, Clara, qui m'écoute sans bouger. Ses yeux sont fixés sur moi, vifs, intelligents, pleins de questions qu'elle retient par politesse. Elle est belle. Pas comme Élodie. Différemment. Une beauté plus moderne, plus cassée, plus intéressante.
· J'ai grandi seul. Mon père travaillait tout le temps. Je passais mes journées dans les bois, au bord des lacs. J'aimais l'eau. J'aimais la regarder, y plonger, sentir le froid sur ma peau. C'était ma façon d'être vivant.
Je marque une pause. Les souvenirs remontent, nets comme s'ils dataient d'hier.
· À vingt ans, j'ai rencontré Élodie. Elle avait dix-huit ans, des taches de rousseur partout, et un rire qui faisait vibrer l'air autour d'elle. Je suis tombé amoureux comme on tombe dans un ravin : sans prévenir, sans pouvoir s'arrêter, en se cognant à tous les rochers.
Un sourire triste flotte sur mes lèvres.
· Elle m'aimait aussi. On s'est fiancés. Le mariage devait avoir lieu le 15 octobre 1898. La veille, je suis allé la chercher en barque, sur ce lac. Ses parents habitaient sur l'autre rive, c'était plus court par l'eau.
Je ferme les yeux. Je revois cette nuit. La lune, la barque, l'impatience.
· La tempête est venue de nulle part. En une minute, le vent s'est levé, les vagues ont grossi. La barque a chaviré. L'eau était glaciale, mes vêtements trempés me tiraient vers le fond. J'ai vu la surface s'éloigner, la lune se briser en mille morceaux. J'ai pensé à Élodie. À son rire. À nos projets.
Ma voix se casse un peu. Je reprends.
· Et puis le noir.
· Et tu t'es réveillé sous l'eau, souffle Clara.
Je la regarde, surpris.
· Comment sais-tu ?
· Je ne sais pas. Je l'ai imaginé. C'est ce que j'aurais ressenti, je crois. Me réveiller sous l'eau.
· Oui. C'est exactement ça. Me réveiller sous l'eau, sans comprendre, sans pouvoir bouger, sans avoir besoin de respirer. Flotter entre deux eaux, éveillé, conscient, mais incapable de remonter.
Je frissonne, malgré l'absence de sensation.
· Et une voix. Une voix ancienne, venue des profondeurs du lac. Elle a dit...
Je m'arrête. C'est difficile, même après tout ce temps.
· Elle a dit quoi ? demande Clara doucement.
· Elle a dit : "Tu aimais trop. Ton amour était pur, mais il n'a pas eu le temps de mûrir. Tu resteras ici, entre deux eaux, jusqu'à ce qu'un regard vivant te voie vraiment, jusqu'à ce qu'un cœur vivant t'aime pour de vrai. Chaque pleine lune, tu marcheras sur tes souvenirs. Jusqu'à l'aube. Jusqu'à la fin."
Le silence retombe. Le feu crépite.
· Et depuis, tu attends, dit Clara.
· Depuis cent vingt-six ans, oui. J'ai vu les guerres arriver et repartir. J'ai vu les gens changer de vêtements, de coiffures, de langage. J'ai vu des enfants devenir vieux et mourir. J'ai vu des amoureux se jurer fidélité au bord de l'eau, sans savoir que je les regardais. J'ai vu des suicidés plonger et ne jamais remonter. J'ai vu des baigneurs rire et s'éclabousser, passant à un mètre de moi sans me voir. Cent vingt-six ans de solitude absolue.
Ma voix est devenue dure, amère.
· Personne ne m'a jamais vu. Personne ne m'a jamais parlé. Jusqu'à ta mère, qui m'a vu un peu, qui m'a senti, mais qui est partie. Jusqu'à toi, qui me regardes vraiment, qui m'as attendu, qui m'as fait entrer chez toi.
Je la regarde droit dans les yeux.
· Pourquoi, Clara ? Pourquoi toi ?
ClaraJe ne sais pas quoi répondre.Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je le vois, lui, quand des centaines de personnes sont passées au bord de ce lac sans rien remarquer ? Pourquoi est-ce que je ressens cette chose au fond de ma poitrine, cette chose qui ressemble à de la reconnaissance, de la familiarité, de l'amour naissant ?· Je ne sais pas, je réponds honnêtement. Je les vois, les ombres. Depuis toujours. Quand j'étais petite, je voyais des silhouettes que personne ne voyait. On m'a dit que c'était mon imagination. J'ai fini par le croire. Mais c'était vrai. Tout était vrai.Il hoche la tête, comme si ça avait du sens.· Tu es une Voyante. Il y en a très peu. Une par génération, parfois moins. Tu vois ce qui flotte entre les mondes. Les âmes perdues, les souvenirs, les regrets.· Et toi, tu es tout ça à la fois, je dis.· Oui. Je suis tout ça à la fois.On se regarde longtemps. Le feu danse entre nous.· Qu'est-ce que tu veux, Gabriel ? je demande enfin.Il réfléchit. Longtemps
Clara Ma voix à moi est étranglée. Je n'arrive pas à croire que je suis là, à parler à un homme sorti de l'eau, un homme mort depuis plus d'un siècle.· Personne ne m'attendait, avant toi. Personne ne regardait vers l'eau en espérant me voir.Il fait un pas vers moi. Puis un autre. Il est si proche que je pourrais le toucher.· Je m'appelle Gabriel.· Je sais.Il sursaute, presque imperceptiblement.· Comment ?· Ma mère. Elle t'a vu, elle aussi. Il y a longtemps. Elle m'a parlé de toi. Sans le savoir.Ses yeux s'élargissent.· La petite brune. Celle qui venait en été, qui m'apportait des chansons.· Oui. Elle est morte, il y a un mois.Un silence. Un long silence, juste le bruit de l'eau contre les galets.· Je suis désolé.· C'est pour ça que je suis là. Son héritage. Le chalet.Il hoche lentement la tête.· Tu es revenue à sa place.· Non. Je suis revenue pour moi. Pour comprendre.Il me regarde longuement. Dans ses yeux, je vois défiler des choses que je ne peux pas nommer. Des a
ClaraVingt-trois jours.Vingt-trois jours d'attente, de doute, de folie douce.Je les ai comptés, un par un, comme une prisonnière compte les barreaux de sa cellule. Vingt-trois jours depuis que j'ai vu Gabriel pour la première fois. Vingt-trois jours depuis que ma vie a basculé dans quelque chose que je ne comprends pas.Je suis devenue une autre.Le matin, je me réveille en sursaut, le cœur battant, croyant entendre sa voix. Mais non. Rien. Juste le silence du lac, ce silence épais qui semble tout avaler.Je passe mes journées à errer. Je fais les cent pas sur la rive, je scrute l'eau des heures durant, j'écoute. J'ai arrêté de répondre aux messages. Mon chef a laissé tomber. Mes amies aussi. Elles doivent me croire en dépression, en deuil, en fuite. Elles n'ont pas tort.Mais ce n'est pas ça.Ce qui me ronge, ce n'est pas la mort de ma mère. Enfin si, mais pas seulement. Ce qui me ronge, c'est LUI.Son visage. Ses yeux. Cette façon qu'il avait de me regarder, de l'autre côté du la
ClaraLe lendemain matin, je décide que tout ça était un rêve.Un rêve très réaliste, certes. Mais un rêve. La fatigue, le chagrin, le changement d'altitude. J'ai dû m'assoupir sans m'en rendre compte, et mon cerveau m'a joué des tours.Je m'active. Je descends au village acheter des provisions. Je parle à la boulangère, je fais des courses, je remplis le frigo. Des gestes normaux, rassurants. Je suis une personne normale qui fait des choses normales.L'après-midi, j'installe mon matériel photo. Ma mère avait gardé le laboratoire de mon père, dans la cave. Je m'y enferme pour développer les premières pellicules, celles prises hier en arrivant.La première photo : le chalet, sous la pluie. Rien.La deuxième : la forêt, en contre-plongée. Rien.La troisième : le lac, au coucher du soleil.Mon souffle se bloque.Au centre de l'image, là où l'eau aurait dû être vide, une silhouette se dessine. Floue, mais indéniablement humaine. Un homme. Debout. Qui regarde vers l'objectif.· Ce n'est pa
ClaraJe n'aurais pas dû venir.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit en coupant le moteur de la voiture. Le chalet est là, devant moi, bois sombre et géraniums fanés, et derrière lui je devine le lac. Je l'entends surtout. Un silence particulier, plus profond que le silence ordinaire, comme si l'eau absorbait tous les bruits du monde.Je reste immobile dans l'habitacle, les mains encore crispées sur le volant. La route a été longue. Paris, l'autoroute, puis ces lacets interminables à travers les sapins. J'aurais dû m'arrêter à l'hôtel, attendre demain, affronter ça plus tard. Mais je n'ai jamais su attendre. C'est peut-être mon problème. Ou ma seule qualité. Je ne sais plus.Je sors de la voiture. L'air est froid, beaucoup plus froid qu'en ville. Octobre en montagne, ça vous saisit les os dès qu'on met le nez dehors. Je remonte le col de mon manteau et je regarde la bâtisse.Le chalet de ma mère.Ma mère qui est morte il y a trois semaines.Ma mère qui m'a laissé ça, sans