MasukLe silence fut la première chose qui s'imposa à moi. Un silence massif, écrasant, seulement entamé par le crépitement irrégulier d’un feu de bois sur ma droite. Ce n’était plus le tumulte organique de la cascade, ni les cris stridents des démons ou le rugissement guttural du Primordial. C'était le silence d'une tombe, celui qui précédait le jugement ou suivait l'oubli. Un silence si dense qu'il semblait posséder une texture, une épaisseur qui pesait lourdement sur mes tympans.
J’ouvris péniblement les paupières. Ma vision, d’abord voilée d'un brouillard laiteux, mit de longues secondes à se stabiliser. Je fus frappée par une atmosphère raréfiée qui portait les effluves mêlées de cire froide, de suie et de parchemin poussiéreux. Je n'étais plus étendue sur la roche calcaire de la grotte, mais sur une couche de fourrures rudes exhalant une odeur de renfermé et de vieux papier. C'était une couche inconfortable, presque agressive contre ma peau nue sous ma tunique lacérée. Ma main monta machinalement vers mon abdomen, là où le froid du poignard m’avait transpercée, là où ma vie s'était écoulée dans un dernier râle. Je m'attendais à trouver la viscosité chaude du sang, le déchirement atroce des chairs. Mais mes doigts ne rencontrèrent que le cuir sec de ma tunique. En dessous, la peau était lisse. Intacte. Étrangement chaude, comme si un petit brasier brûlait juste sous l'épiderme. Encore prisonnière des limbes, je cherchai à recoudre les lambeaux de ma mémoire quand un haut-le-cœur me souleva l'estomac. C'était une sensation de reflux métallique, un goût de fer et de fiel qui me brûla la gorge. Je repoussai violemment la couverture de laine, ignorant le vertige qui fit tanguer la pierre autour de moi, pour inspecter la zone. À l'endroit exact de la blessure, il ne restait qu'une ligne rosée, une cicatrice fine comme un cheveu qui semblait déjà dater de plusieurs années. Ma chair ne s’était pas reconstruite seule ; elle avait été forcée, soudée par une magie surnaturelle, modelée par une volonté qui n'avait rien d'humain. « Ne la grattez pas, » fit une voix masculine dans l'ombre. « Ça serait dommage qu’elle se rouvre. » Je sursautai, sentant un long frisson ramper le long de mon échine, de la nuque jusqu'aux reins. Mes sens s'éveillaient avec une acuité brutale, presque douloureuse : je percevais le froissement de tissu à l'autre bout de la pièce, le craquement infime des bûches qui se transformaient en braises, et surtout, cette absence troublante de souffle régulier dans l'obscurité. Il était là. Assis sur un banc de bois sombre, en lisière du cercle de lumière projeté par le foyer, il tenait un ouvrage aux pages jaunies entre ses doigts graciles. Il ne me regardait pas. Sa posture était celle d'un homme que ma simple existence importunait. La lueur des flammes dansait sur ses traits anguleux, sculptant un visage d'une noblesse pétrifiée. « Qu’avez-vous fait ! » crachai-je, la voix encore éraillée par le réveil et la déshydratation. « Vous n’aviez pas le droit ! » Je tentai de me redresser, mais le monde bascula à nouveau. Mes jambes se dérobèrent, molles comme de la cire au soleil. Ma vision se troubla, envahie non par la douleur physique, mais par une chaleur artificielle qui circulait librement dans mes veines. C'était une sensation d'invasion, une force étrangère que mon propre corps semblait rejeter comme un poison. Chaque battement de mon cœur résonna comme un coup de masse dans mon crâne, trop fort, trop rapide. Le vampire tourna enfin la tête. Ses yeux sombres révélant un froncement de sourcil chargé d'une lassitude millénaire. Il ne sembla pas irrité par ma colère, mais plutôt fatigué par le bruit que je faisais. Il referma son livre dans un claquement sec qui résonna contre les parois de la grotte comme un coup de tonnerre. « Vous parlez beaucoup pour un cadavre mort il y a dix heures, » rétorqua-t-il d'un ton monocorde. Il se leva, et sa présence sembla soudain saturer tout l'espace de cet antre d'ermite. À mesure qu'il s'approchait, l'air se glaçait, comme si la chaleur du foyer était aspirée par son aura. Autour de nous, la grotte révélait ses secrets sous la lumière mouvante : elle était encombrée de parchemins roulés à la hâte, de fioles voilées d'une poussière grise et d'instruments de mesure en laiton dont le métal avait terni sous le poids des siècles. C'était le repaire d'un homme qui avait cessé de compter le temps. « Je pense que ce que vous cherchez à dire c’est : "Merci", continua-t-il en s'arrêtant juste à la lisière de mon espace vital. Essayez. Vous verrez, ce n’est pas si difficile à prononcer. » Je levai les yeux vers lui, le visage tordu par une grimace de haine. « Je vous tuerai dès que l’occasion se présentera, articulai-je sans le moindre doute, chaque mot étant une promesse de sang. » Il se redressa, un sourire en coin étirant ses lèvres pâles, une invitation silencieuse à ne serait-ce qu’essayer. Il ne craignait pas mes dagues ; il semblait presque espérer que je fusse capable de lui offrir ce défi. Ce mépris souverain, cette certitude de ma propre impuissance, me mit hors de moi. Ma main se crispa sur la fourrure, cherchant une arme absente. « Vous avez prononcé un nom avant de sombrer. "Elynn". J'ai simplement jugé que cette personne valait plus que votre fierté ou votre dégoût à mon égard. » L’évocation de mon amie me fit l’effet d’une gifle glacée. La réalité me revint en plein visage, brutale et fétide. Le film des événements se déroula devant mes yeux : la boue de Blackwood, la trahison de Silas, la mine scellée, l'odeur de soufre du Primordial, les propos du démon. Je crus sentir à nouveau l'odeur du soufre et du sang envahir mes poumons, rendant l’air de la grotte irrespirable. « Depuis combien de temps suis-je ici ? » demandai-je, mon ton changeant brusquement, l'agressivité cédant la place à l'urgence. « Je vous l’ai dit. Dix heures. Le soleil est en train de se coucher sur la montagne. » La panique monta en moi, plus cuisante que le sang étranger qui circulait dans mes veines. Dix heures. Silas et ses complices avaient eu tout le temps du monde pour livrer Elynn au commanditaire, ou pire, la réduire au silence. Chaque seconde passée ici était une trahison de plus envers ma partenaire. « Je dois partir », lançai-je en cherchant mes armes des yeux. Je n'avais pas de temps pour les interrogations existentielles ou les querelles avec une relique du passé. Je devais bouger. Tout était disposé sur une table basse en chêne massif, non loin du couchage. Mes dagues étaient là, ainsi que le poignard noir de mon agresseur. Les lames avaient été nettoyées, le métal brillant d'un éclat bleuté et froid sous la lueur des braises. Je voulus m'en emparer, mais mes mains tremblèrent encore, un spasme involontaire qui me fit rager intérieurement. Je devais paraître pathétique aux yeux de cet être qui ne cillait jamais. Sa voix me stoppa net au moment où mes doigts effleuraient le cuir usé de mes fourreaux. « Pensez-vous que ce soit sage ? » Je levai les yeux vers lui, les sourcils froncés par un agacement profond qui masquait mal ma terreur pour Elynn. Il avait déjà repris sa place sur le banc, son livre ouvert sur ses genoux, m'excluant de son éternité avec désinvolture. Pour lui, mon urgence n'était qu'un battement de cil dans l'océan des siècles. « Je n’ai que faire de votre avis. » tranchai-je en attachant mes armes à ma ceinture d'un geste sec. « Soit, » admit-il d’une voix détachée, sans lever les yeux de ses lignes calligraphiées. « Vous reviendrez bien assez vite de toute façon. » Je fixai une dernière fois cette silhouette de marbre. « La prochaine fois que nous nous verrons, je vous trancherai la gorge. » Il ne répondit pas. Il se contenta de maintenir son regard sur ses écrits, tournant une page avec une lenteur méprisante. Son indifférence était plus tranchante que n'importe quelle lame ; pour lui, je n'étais déjà plus qu'un souvenir importun, un bruit parasite dans sa symphonie de solitude. Je récupérai le reste d'un geste brusque, vérifiant l'équilibre de mes lames pour me redonner une contenance. Mes bottes claquèrent sur le sol de pierre, un bruit qui me parut assourdissant dans ce silence de mort. Pour mon plus grand soulagement, le tunnel de sortie m'accueillit dans sa fraîcheur minérale, loin de l'odeur de poussière et de vampire. Je franchis le rideau d'eau de la cascade. L'écume me cingla le visage, lavant les derniers vestiges de sa présence sur ma peau. Je m'enfonçai dans la nuit, l'air froid s'engouffrant dans mes poumons avec une intensité inédite. Mes yeux, aiguisés par cet éclat nouveau, percèrent l'obscurité avec avidité. Blackwood m'attendait en bas, tapis dans l'ombre de la vallée. Silas pensait sans doute en avoir fini avec nous. Il pensait que le silence de la mine protégerait son secret. Il se trompait. Je m'élançai dans la pente, ignorant les bruits environnants et les regards inquisiteurs de la forêt. Cette fois, ma présence serait loin d’être désirée.Le cri de la Mère ne s’éteignit pas ; il se mua en une vibration physique, une onde de choc qui fit pleuvoir de la poussière et des morceaux de soie morte du plafond. Le face-à-face ne dura qu’une fraction de seconde. Elle chargea avec la force d’un éboulement, ses huit pattes massives martelant le sol avec une régularité cauchemardesque.Je n'eus pas le temps de parer. L’impact fut d’une violence inouïe. Une de ses pattes antérieures me percuta de plein fouet, m’envoyant valser comme une poupée de chiffon contre la paroi de terre durcie. Un craquement sec, écoeurant, résonna dans la cavité, plus fort que le cliquetis des araignées.La douleur n'arriva pas tout de suite ; ce fut d'abord un souffle coupé, un vide sidéral dans ma poitrine. Puis, l'incendie nerveux se déclencha. Une décharge électrique remonta de mon épaule gauche, me paralysant la nuque, suivie immédiatement d'un déchirement atroce au poignet. Je retombai lourdement, le visage dans une mélasse de cadavres d'ou
L’obscurité ne m’enveloppa pas. Elle me posséda, m'envahissant par chaque pore, chaque blessure, chaque orifice.Le conduit d'entrée était une pente raide, un goulot de terre durcie et de soie fossilisée où la gravité devint instantanément mon ennemie. Dès que je lâchai la racine de l'arbre-ancêtre, je basculai. Je dévalai le boyau dans un fracas étouffé, mon corps heurtant les parois étroites, manquant à chaque seconde de rouler en boule et de me briser la nuque. Mes bottes s'enfonçaient dans une mélasse de débris organiques et de toiles gluantes qui freinaient ma chute de manière erratique. Je m’immobilisai enfin, haletante, les doigts plantés dans une paroi visqueuse qui suintait une humidité fétide.« Comment vais-je remonter cette gueule de loup ? » La pensée traversa mon esprit enfiévré avec un éclair de lucidité. Si je survivais à ce qui tapissait le fond, le retour serait une ascension vers l'impossible, une lutte contre la terre elle-même avec un bras valide et un œ
Onyxion ne m’accueillit pas avec des chants, mais avec le son du verre brisé et des hurlements étouffés par la brume. En descendant les dernières pentes rocailleuses, j’eus l’impression de pénétrer dans une plaie ouverte. La cité, que j’avais crue paisible du haut de ma falaise, n’était qu’un théâtre de paranoïa et de deuil. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse, une exhalaison de terre remuée et de peur ancienne qui collait à mon bandage comme une main invisible.Ma vision monoculaire transformait les ruelles en un labyrinthe de perspectives tronquées. Chaque ombre projetée par les lanternes vacillantes me semblait être une patte articulée prête à fondre sur moi. Sept. Le chiffre circulait comme un venin sur les lèvres des rares passants que je croisais. Sept enfants arrachés à leurs draps en moins la nuit dernière. La garde de la ville, composée d’hommes aux armures trop lourdes et aux esprits trop lents, errait dans les artères principales, brandissant des torche
La route que je suivais n’était pas un chemin, c’était une épreuve d’endurance contre la décomposition. Mon corps n’était plus qu’un assemblage de douleurs hétéroclites que je tentais de coordonner par la seule force de ma volonté. Chaque pas résonnait dans ma boîte crânienne comme un coup de marteau sur une enclume chauffée à blanc.Mon œil gauche était désormais prisonnier d’un bandage de fortune, découpé dans le lin de ma propre chemise. Le tissu, jadis blanc, était devenu une croûte rigide de sang séché et de poussière, collant à ma paupière enflée. Il faisait écho au bandage de ma paume gauche, cette marque ancienne que je portais comme un stigmate. J’étais devenue une créature de cuir et de bandes, une silhouette asymétrique dont la vision du monde s’était réduite de moitié.« Je devais faire pitié à voir, » ironisai-je intérieurement.Le monde était plat. Sans la perception de la profondeur, les arbres de la forêt semblaient se presser contre mon visage, les racin
Je n’attendis pas qu’il m’invite. D’un mouvement lent, je m’avançai vers le bois mort du chêne calciné. La Chimère ne se retourna pas, mais ses muscles se tendirent comme des cordes de harpe. Sa peau parcheminée sembla frémir sous l’afflux d’une magie noire et d’une soif de destruction.« Tu es en retard, Écorché, » siffla-t-il. Sa voix n’était pas un son, mais un frottement de roche sur de la soie. « Lilas s’impatiente. Elle n'aime pas que l'on joue avec ses nerfs. »« L'Écorché était censé venir ? » pensai-je. Un frisson remonta le long de mon dos, une sensation d’urgence, d’en finir ici et maintenant avant que l’autre Dominant n’arrive et ne compromette tout mon plan. Je fis un pas ; une branche morte craqua sous ma botte, un son sec comme un os brisé, un avant goût de ce qui allait advenir de lui dans les prochaines minutes.« J’avais à faire sur le chemin, » dis-je, imitant le timbre froid et sans âme de celui que j’avais appris à détester. L’Aveugle
Luvia était une cité de verre et de pierre blanche, une ville aérée où l'on sentait encore le passage du vent des plaines, pur et chargé des effluves de l'herbe coupée. En traversant ses larges avenues pavées de calcaire clair, je me sentis comme une tache d'encre sur un parchemin vierge. Ici, la jeunesse était partout, vibrante et bruyante. Des étudiants aux capes brodées de leurs insignes universitaires discutaient en terrasse, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux qui me paraissait désormais appartenir à une civilisation disparue, une époque où le mot « futur » n'était pas une menace.Je voyais des livres ouverts sur des tables de bois blond, les pages blanches volant légèrement sous la brise, et j'entendais le tintement cristallin des verres qui s'entrechoquaient. L’insouciance de Luvia était presque agressive. C'était le calme avant la tempête, un interlude ensoleillé dont personne ne semblait percevoir la fin imminente.Mais la Guilde n’était pas dupe. Elle sava
L’éveil fut une torture de coton et de plomb. J'avais l'impression d'avoir été piétinée par un troupeau de centaures. Mes paupières pesaient des tonnes, et chaque battement de mon cœur résonnait dans mes tempes comme un tambour de guerre.Je ne savais pas où j'étais, ni combien de temps s'était éco
« Nous devons faire vite, » dis-je en direction de la jeune fille. « Peux-tu me dire comment ils vous choisissent ? Comment ils vous capturent ? »« Ma sœur… » marmonna-t-elle. Son esprit était à nouveau inaccessible, perdu dans les limbes de son propre désespoir. Je lâchais un juron entre mes den
Le départ de Dave fut aussi discret qu'un battement d'ailes dans la tempête. Le métamorphe n'avait pas demandé son reste pour s'envoler vers l'Est, emportant avec lui mon engagement au rassemblement. Nous avions passé les vingt-quatre heures suivantes dans une stase étouffante. Un repos forcé où ch
James se tourna brusquement vers moi, ses yeux brillant d'une lueur à la fois profonde et furieuse, mais je continuai de fixer Kaelen, impassible, ma décision déjà prise.« C’est hors de question, » trancha-t-il, sa voix vibrant d'une nouvelle autorité glaciale que je me fis un plaisir d’ignorer.«







