LOGINLa descente vers Blackwood ne fut qu’un chaos de branches griffues qui me cinglaient le visage et de terre fuyante sous mes bottes. Je dévalais la pente, les poumons brûlants, le goût âcre de l'effort au fond de la gorge. L’adrénaline battait si violemment dans mes veines qu’elle faisait trembler mes membres, alors que mon âme, elle, hurlait vengeance. L’air nocturne s'engouffrait dans mes bronches, glacial et piquant, et l’odeur de la fumée de bois qui montait de la vallée commençait à saturer mes narines, m’indiquant que j’approchais enfin du village.
Je ne me fis pas attendre, et surgis des ténèbres par les hauteurs, tombant sur la première sentinelle postée près de l'abreuvoir. L'homme n'eut même pas le temps de porter sa corne à ses lèvres. Je l'attaquai de plein fouet, l'épaule la première. Le craquement du tissu et le grognement sourd de l'impact résonnèrent dans la nuit. Il vola dans la boue avec brutalité et demeura inerte. Je ne m'arrêtai pas. Un second villageois, armé d'une fourche, émergea de l'ombre d'une grange. À la lueur de la lune, je vis ses pupilles se dilater de terreur. « La Chasseuse... » balbutia-t-il, l’haleine fétide d’alcool bon marché arrivant jusqu’à moi. « C’est impossible... » Je ne lui laissai pas le temps de finir sa phrase. Je pivotai, sentant la tension de mes muscles jusque dans mon dos, et lui assénai un coup de coude en pleine poitrine. Le son du souffle quittant brusquement ses poumons fut mon unique réponse. Il s'effondra contre le bois rugueux de la grange, glissant dans la paille avec un gémissement. La violence qui bouillonnait en moi, attisée par la trahison, réclamait justice. Ma cicatrice, bien que fermée, me lançait des décharges de chaleur chaque fois que je forçais sur mes abdominaux ; cette morsure de feu me rappelait à chaque seconde les raisons de ma venue. Je traversais le village telle une tempête. Ceux qui tentèrent de s'interposer furent balayés par la précision froide de mes armes ou la fureur de mes coups. À mesure que j’avançais, je percevais le bruit de leurs os qui craquaient sous l'impact, souvent accompagnés de quelques cris. Ces sons me paraissaient pourtant étrangement lointains, étouffés par le martèlement de mon propre sang dans mes oreilles. J'atteignis enfin la demeure du chef de village : Silas. Je ne pris pas la peine de frapper. D'un coup de botte, je fis voler la porte dans un fracas de bois sec et de métal arraché qui fit vibrer l'air de la pièce. Le vieillard était assis près de son foyer, une icône de protection serrée entre ses doigts jaunis. Il se leva brusquement, laissant échapper son symbole religieux qui tinta sur le sol. Son visage parcheminé devint livide sous la lueur rousse des braises, ses yeux s'écarquillant jusqu'à l'absurde. L'odeur de la sueur rance et de la cendre froide qui imprégnait la pièce me souleva le cœur. « La chasseuse Hannah... » hoqueta-t-il, sa voix n'étant plus qu'un sifflement d'oiseau agonisant. « Impossible. Ils avaient pourtant affirmé que... » En trois enjambées, je franchis la distance. Ma main gauche se referma sur son col, le plaquant violemment contre le bois dur de son fauteuil, tandis que ma dague venait s'écraser sous sa pomme d’Adam. Je sentais la peau de son cou, flasque et tremblante, contre le froid de ma lame. « Où est-elle, Silas ? articulai-je, la mâchoire serrée. « Où est Elynn ? » Je percevais le tremblement frénétique de sa carotide sous mes doigts. Ma rage était si forte que je sentais un goût métallique envahir ma bouche. Je voulais voir cet homme payer. Je voulais que ma lame s'enfonce dans cette chair qui n'avait servi qu'à vendre nos vies. Une chaleur pulsante, presque liquide, irradiait de mon abdomen vers mon cœur. Je tendis le bras, le muscle contracté, prêt à porter le coup fatal. « Est-ce vraiment la vérité que vous cherchez, ou simplement la satisfaction de voir cette vie s'éteindre dans ses yeux ? » La voix résonna avec une clarté terrifiante. Elle n'était pas passée par mes oreilles ; elle avait vibré directement au centre de ma boîte crânienne, un murmure de velours glacé incrusté dans mes propres pensées. La sensation était si physique, si invasive, que j'eus l'impression qu'une main invisible caressait mes cheveux sauvagement détachés. Je sursautai brusquement. Dans mon mouvement, la pointe de ma dague entama légèrement la peau de Silas, d'où perla une goutte de sang sombre. Je lâchai le vieillard qui s'effondra en un tas misérable sur le plancher, se lançant dans une prière incontrôlée et désespérée. « Sors de ma tête ! » hurlai-je en pivotant sur moi-même, mes mains écrasant mes tempes. Silas se mit à ramper sur le sol, les doigts griffant les lattes de bois pour s'éloigner. Il me fixa avec une horreur renouvelée. Pour lui, je hurlais contre le vide, les yeux perdus dans une démence invisible. « Elle est folle... » murmura-t-il, se recroquevillant dans un coin sombre, l’odeur de sa peur devenant presque suffocante. « Elle est possédée... » Je pris une profonde inspiration, forçant mes poumons à filtrer l'air lourd de la pièce. Mon cœur battait à un rythme erratique, non pas de peur, mais de pure fureur contre cette violation de mon esprit. La présence du vampire était là, quelque part dans un repli de ma conscience, une ombre pesante qui m'observait avec un mélange de dédain et d’amusement. Je repris contenance, rangeant mes dagues d'un geste sec qui produisit le clic métallique familier à ma ceinture. Je m'accroupis devant Silas, un sourire en coin, mon visage si proche du sien que je pouvais voir sa peur le consumer. « La folie n’est rien face à ce qui vous attend, vieil homme. » Je vis ses yeux se décomposer lorsqu'il comprit ce qui l'attendait face à la rage qu'il avait engendrée. « Vous allez répondre à mes questions, et sans vous faire attendre. Qui est derrière tout ça ? Où est Elynn ? » « V-votre amie est partie depuis bien longtemps ! » balbutia-t-il, cherchant à retrouver son souffle. « Où ? » Voyant qu’il mettait trop de temps à répondre, je saisis son col et le secouai violemment, lui rappelant que la patience avait péri dans la mine. « N-nous ne savons pas, » admit-il. « Nous avons bien essayé de la rattraper, mais en vain ! Je vous le jure ! » « Votre parole ne vaut rien, pas plus que votre vie, » tranchai-je avec dégoût. « Maintenant, qui ? » « Les démons ! » cracha-t-il. « Jusqu’à présent nous les tenions à distance grâce à la G-Guilde, mais il y a deux jours ils sont descendus de la montagne et ont menacé de tous nous tuer si on ne vous livrait pas à la mine ! » Je fronçai les sourcils, incrédule face à son récit et aux absurdités que j’entendais. « Les démons ne sortent de l’ombre qu’à la nouvelle lune. » « C’est ce que nous pensions aussi ! Mais je les ai vus de mes propres yeux ! Ils se tenaient devant nous, visibles comme vous et moi, prêts à nous dévorer ! » « Sottises ! » « En effet, voilà qui est peu anodin. Autant dire qu’il s’agit d’une première. » « La ferme ! » criai-je en me relevant subitement, pressant mes tempes comme si elles me faisaient atrocement souffrir. « Mais j-je… je n’ai rien dit, » balbutia le vieil homme. Je me tournai vers lui, lui lançant un regard à glacer le sang. Silas se recroquevilla davantage dans le coin de la pièce, comme s'il espérait s'enfoncer dans le mur. « Les avez-vous vu s’échapper après la sortie d’Elynn ? » Le vieil homme secoua énergiquement la tête en guise de réponse, avant de reprendre d’une voix troublée. « Mais j’ai bien vu quelqu’un sortir... Une silhouette encapuchonnée. » Je le fixai, mes yeux l’invitant à poursuivre sans qu'il n'ait besoin de plus de menaces. « I-il m’a dit de ne pas prévenir la Guilde, et… et que tout se passait comme prévu. » « Quoi d’autre ? » « R-rien ! Il a disparu dans la forêt ! » ajouta-t-il nerveusement, les mains jointes comme pour une ultime prière. Le silence qui suivit alourdit l’atmosphère de la pièce. J’assimilais ces informations tandis que mon esprit travaillait à toute vitesse. Des réponses apparaissaient, mais elles n'apportaient avec elles que de nouvelles zones d'ombre. Je finis par me rapprocher lentement de cette carcasse tremblante, ma main glissant à nouveau vers le pommeau de ma dague. « Puisque tu n’as plus rien à m’apprendre, Silas, finissons-en… » « Un symbole ! » hurla-t-il, les yeux exorbités. « Les démons et l’étrange individu portaient le même symbole autour du cou ! » « Dessine-le », ordonnai-je. Il ne se fit pas prier. Il se leva maladroitement, trébuchant, et chercha frénétiquement de quoi représenter ce qu’il avait vu. Ses doigts, tachés par la mine du crayon, s'agitaient sur un morceau de parchemin jauni. Quelques secondes plus tard, il me tendit la feuille d'une main vacillante. Le symbole m’était totalement inconnu. Un entrelacs de lignes sombres qui ne ressemblait à aucun blason ni à aucune rune occulte que j'avais étudiée. Mais j’avais désormais une piste, une nouvelle preuve tangible. Sans un mot, sans un regard, je tournai les talons. J'allais franchir le seuil quand je l'entendis s'effondrer au sol derrière moi. « Pardonnez-nous, Chasseuse ! » Je m'arrêtai net, la main sur le chambranle de la porte brisée. Je ne me retournai pas. « L’heure n’est plus au pardon, Silas, mais au paiement des dettes. Et quoi de mieux pour cela que l’absence de l’astre, demain soir ? » Je m'enfonçai dans la nuit, le laissant seul avec ses prières inutiles et sa terreur.L’obscurité ne m’enveloppa pas. Elle me posséda, m'envahissant par chaque pore, chaque blessure, chaque orifice.Le conduit d'entrée était une pente raide, un goulot de terre durcie et de soie fossilisée où la gravité devint instantanément mon ennemie. Dès que je lâchai la racine de l'arbre-ancêtre, je basculai. Je dévalai le boyau dans un fracas étouffé, mon corps heurtant les parois étroites, manquant à chaque seconde de rouler en boule et de me briser la nuque. Mes bottes s'enfonçaient dans une mélasse de débris organiques et de toiles gluantes qui freinaient ma chute de manière erratique. Je m’immobilisai enfin, haletante, les doigts plantés dans une paroi visqueuse qui suintait une humidité fétide.« Comment vais-je remonter cette gueule de loup ? » La pensée traversa mon esprit enfiévré avec un éclair de lucidité. Si je survivais à ce qui tapissait le fond, le retour serait une ascension vers l'impossible, une lutte contre la terre elle-même avec un bras valide et un œ
Onyxion ne m’accueillit pas avec des chants, mais avec le son du verre brisé et des hurlements étouffés par la brume. En descendant les dernières pentes rocailleuses, j’eus l’impression de pénétrer dans une plaie ouverte. La cité, que j’avais crue paisible du haut de ma falaise, n’était qu’un théâtre de paranoïa et de deuil. L’air y était saturé d’une humidité poisseuse, une exhalaison de terre remuée et de peur ancienne qui collait à mon bandage comme une main invisible.Ma vision monoculaire transformait les ruelles en un labyrinthe de perspectives tronquées. Chaque ombre projetée par les lanternes vacillantes me semblait être une patte articulée prête à fondre sur moi. Sept. Le chiffre circulait comme un venin sur les lèvres des rares passants que je croisais. Sept enfants arrachés à leurs draps en moins la nuit dernière. La garde de la ville, composée d’hommes aux armures trop lourdes et aux esprits trop lents, errait dans les artères principales, brandissant des torche
La route que je suivais n’était pas un chemin, c’était une épreuve d’endurance contre la décomposition. Mon corps n’était plus qu’un assemblage de douleurs hétéroclites que je tentais de coordonner par la seule force de ma volonté. Chaque pas résonnait dans ma boîte crânienne comme un coup de marteau sur une enclume chauffée à blanc.Mon œil gauche était désormais prisonnier d’un bandage de fortune, découpé dans le lin de ma propre chemise. Le tissu, jadis blanc, était devenu une croûte rigide de sang séché et de poussière, collant à ma paupière enflée. Il faisait écho au bandage de ma paume gauche, cette marque ancienne que je portais comme un stigmate. J’étais devenue une créature de cuir et de bandes, une silhouette asymétrique dont la vision du monde s’était réduite de moitié.« Je devais faire pitié à voir, » ironisai-je intérieurement.Le monde était plat. Sans la perception de la profondeur, les arbres de la forêt semblaient se presser contre mon visage, les racin
Je n’attendis pas qu’il m’invite. D’un mouvement lent, je m’avançai vers le bois mort du chêne calciné. La Chimère ne se retourna pas, mais ses muscles se tendirent comme des cordes de harpe. Sa peau parcheminée sembla frémir sous l’afflux d’une magie noire et d’une soif de destruction.« Tu es en retard, Écorché, » siffla-t-il. Sa voix n’était pas un son, mais un frottement de roche sur de la soie. « Lilas s’impatiente. Elle n'aime pas que l'on joue avec ses nerfs. »« L'Écorché était censé venir ? » pensai-je. Un frisson remonta le long de mon dos, une sensation d’urgence, d’en finir ici et maintenant avant que l’autre Dominant n’arrive et ne compromette tout mon plan. Je fis un pas ; une branche morte craqua sous ma botte, un son sec comme un os brisé, un avant goût de ce qui allait advenir de lui dans les prochaines minutes.« J’avais à faire sur le chemin, » dis-je, imitant le timbre froid et sans âme de celui que j’avais appris à détester. L’Aveugle
Luvia était une cité de verre et de pierre blanche, une ville aérée où l'on sentait encore le passage du vent des plaines, pur et chargé des effluves de l'herbe coupée. En traversant ses larges avenues pavées de calcaire clair, je me sentis comme une tache d'encre sur un parchemin vierge. Ici, la jeunesse était partout, vibrante et bruyante. Des étudiants aux capes brodées de leurs insignes universitaires discutaient en terrasse, leurs voix s'élevant dans un brouhaha joyeux qui me paraissait désormais appartenir à une civilisation disparue, une époque où le mot « futur » n'était pas une menace.Je voyais des livres ouverts sur des tables de bois blond, les pages blanches volant légèrement sous la brise, et j'entendais le tintement cristallin des verres qui s'entrechoquaient. L’insouciance de Luvia était presque agressive. C'était le calme avant la tempête, un interlude ensoleillé dont personne ne semblait percevoir la fin imminente.Mais la Guilde n’était pas dupe. Elle sava
Thalor ne dormait jamais vraiment. Même à cette heure où la brume s'insinuait dans les artères de pierre de la cité, la ville pulsait d'une activité fiévreuse. Je m'enfonçai dans son ventre, évitant les artères principales où les patrouilles de la garde que je savais plus fréquente à la nuit tombée, lanternes au poing, faisaient tinter leurs armures contre le pavé gras.Je trouvai mon poste d’observation à l’intersection de la Rue des Pendus et du Quai aux Épices. Une ruelle étroite, étranglée entre deux bâtisses dont les étages supérieurs semblaient se rejoindre pour occulter le ciel. Là, derrière un tonneau de saumure dont l'odeur rance m'écœurait à peine, je m'agenouillai. Ma cape se fondait dans la crasse du mur. Capuchon rabattu, tête basse, je ne devenais qu'un tas de loques parmi tant d'autres. Mes articulations protestèrent, une plainte sourde qui s'ajoutait à la pulsation de ma main gauche, mais je les fis taire d'un simple verrouillage mental. J'attendis, devenant une
Le retour vers la demeure de Kaelen se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par le froissement sec des feuilles mortes et le bruissement sinistre des hautes branches. James marchait avec une raideur de spectre, fuyant mon regard comme si j’étais devenue le soleil, une lumière trop vive
Le silence dans la pièce devint si dense qu'on aurait pu le trancher avec l'une de mes dagues. James fit un pas vers moi, sa présence dégageant une onde de froid si brusque qu'elle me fit l’effet d’un courant d’air polaire. Les poils de mes bras se hérissèrent sous le choc thermique, mais je ne cil
« Bernard ? ou alors Louis ? Edgar ? »Son silence était la seule réponse que j’obtenais depuis notre départ. Kaelen nous avait tous deux infantilisés, nous rappelant que nous étions deux adultes capables d’échanger et de nous appeler par nos noms respectifs. Cette remontrance n’avait bien entendu
L'infiltration fut d'une facilité déconcertante, ce qui ne fit qu'accentuer ma paranoïa. À peine avions-nous franchi le seuil, qu’un serviteur, dont le bas du visage était dissimulé par un foulard de soie, tendit un masque au noble : un loup noir aux yeux d'or. Un regard dans ma direction nous ind