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Chapitre 5 : Le goût de la glaçe 2

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2026-02-28 07:10:53

Roman Kael

Je veux poser ma bouche là.

Je veux défaire ce chignon, une par une, libérer cette masse de cheveux, les regarder couler sur mes doigts. Je veux dégrafer ce col, déboutonner cette chemise, écarter ce tailleur, révéler ce qu'elle cache. Je veux voir ses seins nus, pâles, parfaits. Je veux les prendre dans ma bouche, les sentir durcir sous ma langue. Je veux entendre sa voix pas cette voix professionnelle, posée, contrôlée , mais une autre. Une voix brisée, haletante, qui supplierait.

Je veux la prendre là, sur ce bureau. Parmi les dossiers et les chiffres. Je veux la soulever, la poser sur le bois froid, écarter ses jambes, arracher ces vêtements trop sages. Je veux entendre ses gémissements, ses cris, ses suppliques. Je veux la remplir, la posséder, la marquer. Je veux qu'elle garde de moi une empreinte indélébile, une douleur délicieuse, un souvenir qui la fera trembler chaque fois qu'elle entrera dans cette pièce.

— ...et c'est pourquoi je recommande un recalibrage des prévisions à la baisse pour le secteur européen.

Sa voix me ramène. Je cligne des yeux. Elle me regarde, ses yeux ambrés fixés sur les miens, attendant ma réaction. Elle a terminé son exposé. Combien de temps suis-je resté à la dévorer des yeux sans l'écouter ? A-t-elle remarqué ? Non. Mon visage n'a pas bougé. Mon masque est intact.

— Pourquoi ?

Un mot. Un seul. C'est ma technique. Laisser l'autre combler le vide, se justifier, se dévoiler. Mais Sofia ne tombe pas dans le piège. Jamais.

— Parce que les indicateurs avancés allemands montrent un fléchissement depuis deux mois, que la consommation intérieure française stagne, et que nos concurrents italiens ont déjà ajusté leurs prix à la baisse. Les chiffres sont dans l'annexe, page sept.

Précis. Imparable. Merde, qu'elle est bonne.

Je tourne les pages du dossier, lentement, plus pour gagner du temps que par nécessité. Je sais déjà qu'elle a raison. Elle a toujours raison. C'est exaspérant. C'est excitant.

— Vous avez anticipé ma question.

— Je les anticipe toujours.

Ses yeux dans les miens. Pas de défi, pas de provocation. Juste un constat, une évidence. Elle dit ça comme elle dirait "le ciel est bleu". Avec cette certitude tranquille de celle qui maîtrise son sujet, son domaine, sa vie.

Je voudrais la faire vaciller. Une fois. Rien qu'une fois. Je voudrais voir cette façade craquer, ce contrôle se briser, cette femme parfaite perdre pied. Je voudrais être celui qui la fera chuter.

— Restez.

Un mot encore. Elle s'était levée, prête à partir. Elle se rassied, immédiatement, sans poser de question. Obéissance professionnelle, rien de plus. Mais dans ce mouvement, j'ai vu ses seins bouger sous la soie, juste un peu. Juste assez.

— Il y a autre chose ?

Sa question est neutre. Trop neutre. Elle sent quelque chose, j'en suis sûr. Les femmes comme elle sentent tout. Elles captent les vibrations, les sous-textes, les désirs inavoués. Mais elle ne dit rien. Elle attend.

Je la regarde. Vraiment. Pas en technicien qui évalue une employée, pas en prédateur qui imagine une proie. En homme qui voit une femme.

Elle est belle. D'une beauté froide, construite, maîtrisée. Mais en dessous, je devine autre chose. Une femme qui a peur. Une femme qui doute. Une femme qui, peut-être, me désire autant que je la désire.

— Votre rapport sur la restructuration de la filiale singapourienne.

Elle cligne des yeux, surprise. Ce rapport date de six mois. Pourquoi j'y reviens maintenant ? Pourquoi je la retiens ? Je n'en sais rien. Je veux juste la garder encore un peu. Encore quelques minutes. Profiter de sa présence, de son parfum discret, de cette tension électrique qui crépite entre nous.

— Qu'en pensez-vous, rétrospectivement ?

Elle réfléchit une seconde. Puis elle parle. Analyse fine, pertinente, sans complaisance. Elle critique ses propres conclusions, propose des alternatives, reconnaît ses erreurs possibles. Une honnêteté intellectuelle rare. Une absence totale d'ego.

Je l'écoute, et mon désir grandit. Ce n'est plus seulement physique. C'est plus profond, plus dangereux. Je commence à l'admirer. À la respecter. À vouloir plus que son corps.

C'est précisément ce qu'il ne faut pas.

— Merci, Sofia. Vous pouvez disposer.

Elle se lève. Encore ce mouvement fluide, ces jambes interminables, cette silhouette parfaite. Elle se dirige vers la porte.

— Sofia.

Elle se retourne. Son regard ambré, interrogateur.

— Vous avez bien travaillé.

Ses lèvres s'entrouvrent, juste un instant. Surprise ? Plaisir ? Elle hoche la tête, imperceptiblement, et disparaît.

La porte se referme.

Je reste seul dans le silence. Mon bureau sent encore son parfum. Une odeur légère, florale, discrète. Rien d'ostentatoire. Rien qui ne corresponde à son personnage.

Je regarde mes mains. Elles tremblent.

Depuis combien de temps n'ai-je pas tremblé ? Depuis combien de temps une femme m'a-t-elle fait cet effet ? Je ne me souviens pas. Peut-être jamais.

Elle a vingt-huit ans. J'en ai trente-huit. Elle est ma subordonnée directe. Je suis son patron. Tout interdit, tout condamne, tout sépare.

Je devrais la muter, la transférer, l'éloigner. Je devrais protéger sa carrière, ma réputation, notre entreprise. Je devrais faire ce qu'il faut, ce qui est juste, ce qui est raisonnable.

Je ne ferai rien de tout ça.

Je la veux.

Je la veux sur ce bureau, les jambes écartées, les cheveux défaits, la bouche ouverte. Je la veux criant mon nom, suppliant, jouissant. Je la veux nue, offerte, vulnérable. Je la veux aussi forte qu'elle est, aussi parfaite, aussi brillante mais à moi. Rien qu'à moi.

Je passe une main sur mon visage. Je me lève, vais à la baie vitrée, regarde la ville sans la voir. Mon reflet dans la vitre est celui d'un homme tendu, les mâchoires serrées, les poings fermés.

— Kael, tu perds la tête, murmuré-je.

Mais ma voix ne tremble pas. Ma voix ne tremble jamais. Et c'est bien ça le pire.

Parce que sous la glace, sous le contrôle, sous le masque, je brûle. Je brûle pour elle depuis trois ans. Je brûle en silence, en secret, en solitaire. Je brûle et personne ne le sait.

Personne.

Sauf moi.

Et peut-être, quelque part, elle.

Je retourne à mon bureau. Les chiffres m'attendent, les dossiers, les décisions. Le travail. La vie réelle. La vie sans elle, ou avec elle à distance raisonnable.

Je regarde la chaise où elle était assise. Je regarde l'empreinte invisible de son corps sur le cuir.

Et je sais, avec une certitude absolue, que ça ne pourra pas durer éternellement.

Un jour, je craquerai. Un jour, je franchirai la ligne. Un jour, je la prendrai dans mes bras, ou dans mon bureau, ou dans mes rêves devenus réalité.

Et ce jour-là, rien ne sera plus comme avant.

En attendant, je respire. Je contrôle. Je masque.

Je suis Roman Kael. Je ne montre jamais mes faiblesses.

Même quand elles ont des yeux ambrés, des jambes interminables et vingt-huit ans.

Même quand elles s'appellent Sofia Vance.

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