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Chapitre 3 : Je respire entre deux feux 3

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-02-28 07:09:56

Sofia Vance

Son corps, je l'ai deviné sous les costumes. Large, musclé sans excès, entretenu par des séances de sport dont il ne parle jamais mais que son physique trahit. Des mains larges, aux doigts longs, soignés, mais que je devine puissantes. Des mains qui pourraient être tendres ou meurtrières. Je n'ai jamais voulu savoir lesquelles. Mais je rêve de les sentir sur moi, la nuit. Je rêve de choses que je n'avoue à personne, pas même à mon journal intime.

Il n'est pas méchant par emportement, il est cruel par calcul. Chaque mot, chaque geste, chaque décision est pesé, mesuré, optimisé. Il ne s'emporte jamais. Jamais un éclat de voix, jamais une marque d'énervement. Juste cette froideur polaire, cette distance infinie, ce regard qui vous jauge et vous juge. Et cette impassibilité totale est ce qui le rend le plus terrifiant. Parce qu'on ne sait jamais ce qu'il pense, ce qu'il prépare, ce qu'il va faire. Il est imprévisible dans son absence totale d'émotion visible.

Et moi, je suis censée lui résister. Lui tenir tête. Être son égale, même à vingt-huit ans.

Parfois, je me demande s'il me voit vraiment. Si, derrière les chiffres et les rapports, il devine la femme qui tremble un peu quand il entre dans une pièce. S'il sait que je prépare mes interventions des heures à l'avance, que je répète mes phrases devant mon miroir, que je redoute ses questions comme d'autres redoutent un examen. S'il sait que je ne dors pas la veille de nos réunions en tête-à-tête.

Probablement. Il voit tout.

À huit heures précises, je gare ma voiture à ma place, marquée "S. VANCE - DAF". Le parking souterrain sent le béton et l'essence. L'ascenseur privé m'emporte au vingt-troisième étage. Les portes s'ouvrent sur un hall d'accueil design, froid, efficace, où la réceptionniste lève à peine les yeux. Je la croise sans un mot.

Mon bureau est un modèle d'efficacité. Baie vitrée sur la ville, vue imprenable sur les toits. Bureau en verre et métal, propre, sans rien qui dépasse. Deux écrans plats, un ordinateur portable fermé, des dossiers classés par couleur dans des bacs design. Une plante verte, une sansevieria, increvable, qui ne demande rien. Des murs blancs, une seule photo : mon père, il y a longtemps, souriant. Il me manque. Il serait fier, peut-être. Ou peut-être qu'il me dirait de ne pas tant travailler, de vivre un peu, que j'ai tout le temps, que je n'ai que vingt-huit ans. Je n'ai jamais su.

À côté, une petite étagère avec des manuels techniques et des prix d'excellence, certains glanés plus tôt que mes pairs. Rien de personnel. Rien qui ne donne prise.

Je pose mon sac, allume les écrans, branche mon portable. Les chiffres apparaissent. C'est mon élément. Là où le monde devient clair, ordonné, logique. Là où je peux avoir raison sans contestation possible. Les chiffres ne mentent pas, ne jugent pas, ne me font pas douter. Je passe l'heure suivante à dévorer les prévisions, mes doigts longs et fins courant sur le clavier, ajustant, corrigeant, anticipant les questions qu'il posera. Car il posera des questions. Toujours. Les bonnes. Celles qui font mal.

J'ai vérifié trois fois chaque tableau, chaque projection. Il trouvera peut-être une faille quand même. Il trouve toujours quelque chose. Pas par méchanceté, par perfectionnisme. Et moi, je veux être parfaite pour lui. Je veux qu'il me regarde et qu'il voie quelqu'un d'aussi brillant que lui, malgré mon âge. Quelqu'un qui mérite son attention. Son estime. Peut-être plus.

Il faut que les chiffres soient intraitables. Aussi durs que son regard.

Neuf heures moins dix. Je me lève. Je rectifie ma veste devant la baie vitrée, apercevant mon reflet fantomatique superposé à la ville. Mes cheveux sont toujours impeccables. Mon visage est calme. Mes mains ne tremblent pas.

C'est ce que je me force à croire.

Je prends les deux dossiers sous le bras, leurs tranches de carton couleur crème bien nettes. Mon cœur s'accélère. Il s'accélère toujours. C'est ridicule, après toutes ces années. Je devrais être habituée. Mais non. Chaque fois, c'est comme la première. La boule au ventre, la gorge serrée, l'envie de faire demi-tour et de courir me cacher aux toilettes comme une stagiaire.

Je marche.

Le couloir vers le bureau du PDG est impersonnel, tapissé de succès photographiés. Acquisitions, inaugurations, poignées de main avec des ministres, des présidents. Sur chaque photo, Roman Kael figure au centre. Il ne regarde jamais l'objectif de la même manière que les autres. Les autres sourient, rient trop fort, cherchent à paraître. Lui se tient droit, les bras croisés ou une main dans la poche, et il regarde l'objectif avec ce mélange de défi et de mépris qui le caractérise. Les femmes, sur ces photos, cherchent toujours son regard. Il ne le leur rend jamais pleinement.

Est-ce qu'il me regardera, moi ? Vraiment ?

Je marche. Mes talons claquent sur le marbre. Tac. Tac. Tac. Un rythme régulier, militaire. Mon cœur aussi bat régulier, mais plus fort maintenant. Je connais ce chemin par cœur. Je l'ai fait mille fois. Pourtant, aujourd'hui comme tous les jours, je sens la tension monter. Pas de la peur. Du respect. De l'anticipation. Un duel quotidien avec le meilleur, le plus dur.

Et l'angoisse sourde de ne pas être à la hauteur, de n'être qu'une jeune femme à qui on a donné sa chance trop tôt.

Devant sa porte, je marque un temps. La plaque : Roman Kael - Président-Directeur Général. Lettres gravées dans le laiton, sobres, impressionnantes.

Je ferme les yeux une seconde. Je respire. Un souffle profond, contrôlé. La petite voix intérieure murmure : "Tu n'es pas prête. Tu vas te tromper. Il va voir que tu n'es qu'une fille qui fait semblant, trop jeune pour ce poste."

Je la fais taire. Je suis toujours prête. Je suis toujours prête. Je le répète jusqu'à le croire, jusqu'à ce que ça devienne vrai. Je frappe deux coups secs.

— Entrez.

Sa voix. Grave, posée, sans inflexion. Elle traverse la porte comme elle traverse tout. Elle traverse ma carapace, mon armure, mes défenses. Elle me touche, là, au creux du ventre, où je cache mes faiblesses.

Je tourne la poignée. La porte s'ouvre sur son royaume.

Il est là. Assis derrière son bureau, le regard déjà levé vers moi. Ce regard gris qui me fouille, qui me jauge, qui me juge. Il ne dit rien. Il attend.

Je ne sais pas ce qu'il voit. Je ne sais pas s'il voit la femme de vingt-huit ans, directrice financière, compétente, respectée, la plus jeune à occuper ce poste dans l'histoire du groupe. Ou s'il voit la fille qui doute, qui a peur de lui, qui ne vit que pour ses regards.

Je ne sais pas. Mais je sais que je suis entre deux feux.

Le sien, glacial, qui me déshabille du regard. Et le mien, intérieur, qui me consume de l'intérieur depuis si longtemps.

— Asseyez-vous, Sofia.

Il a dit mon prénom. Rien que ça, et mes jambes tremblent un peu.

Je m'assois.

Il est si beau... mais aussi si froid .

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