LOGINSofia Vance
La tenue est choisie la veille, posée sur le fauteuil design près du lit. Tailleur pantalon anthracite, coupe parfaitement ajustée par ma tailleur, qui connaît mes mensurations par cœur. La veste suit l'épaule sans la dépasser, cintrée à la taille juste ce qu'il faut pour suggérer sans offrir. Le pantalon tombe droit, cassant parfaitement sur les escarpins noirs, des Manolo Blahnik, talon de huit centimètres, jamais plus, jamais moins. La chemise en soie ivoire, boutons de nacre, col haut qui enserre ma gorge sans l'étouffer. Les boutons de manchettes, en argent, discrets, héritage de ma grand-mère, seule fantaisie autorisée. Une montre fine, bracelet cuir noir, fonctionnelle, pas de bijoux.
Armure de soie, de laine et de cuir.
Dans le miroir en pied de la penderie, mon reflet est net, sérieux, contrôlé. Une femme se tient là, vingt-huit ans, le regard stable. Des années de travail pour en arriver là. Des années à se faire respecter dans un monde d'hommes, à apprendre à parler plus fort sans élever la voix, à occuper l'espace sans l'envahir. Des années à modeler ce corps, cette attitude, ce regard, pour qu'ils disent : "Ne vous y frottez pas, malgré son âge."
Si seulement ils savaient. Si seulement il savait.
Sofia Vance, Directrice Financière de Kael Industries. Un titre qui porte son propre poids. Un visage qui porte le sien.
Je suis dans ma voiture. Une allemande, grise, propre, puissante sans être ostentatoire. Le cuir sent bon, le moteur ronronne. La ville défile derrière la vitre, un flot prévisible que j'observe avec une certaine distance. Les gens marchent vite, les vélos slaloment, les premiers touristes traînent leurs valises. Un monde qui s'agite, qui vit, qui respire. Le téléphone professionnel est déjà allumé, posé dans le support aimanté. Un premier mail est arrivé.
Je relis le mail qui vient d'arriver trois fois. Pourquoi ? Je le sais, pourtant, ce qu'il contient. Trois mots, un chiffre. Rien d'autre. Mais je cherche un indice, un sous-texte, une inflexion invisible. Est-il de mauvaise humeur ? A-t-il aimé mon dernier rapport ? M'a-t-il regardée hier dans la réunion ? Je passe mon pouce sur l'écran, comme si je pouvais sentir quelque chose à travers.
Imbécile. Je range le téléphone.
Roman Kael.
Mon esprit dérive vers lui, comme il le fait souvent dans ces moments de transit. Je le vois sans le voir, je le sens sans qu'il soit là. C'est un phénomène, Roman Kael. Une anomalie dans le paysage humain.
Je pense à sa stature d'abord. Grand, plus d'un mètre quatre-vingt-dix, une carrure qui n'est pas celle d'un sportif mais celle d'un prédateur sédentaire, large d'épaules, puissant sans être massif. Quand il entre quelque part, l'air semble se raréfier, l'espace se contracter autour de lui. Pas parce qu'il est imposant physiquement, mais à cause de ce qu'il dégage. Une intensité glaciale, une densité presque palpable. On le remarque toujours, quoi qu'il fasse, où qu'il soit.
Son visage est une œuvre d'art terrible. Il doit approcher la quarantaine, peut-être trente-huit, trente-neuf, mais le temps semble hésiter à le marquer. Des cheveux noirs de jais, épais, toujours parfaitement coiffés en arrière, dégageant un front haut, intelligent, sans aucune faiblesse. Des tempes où percent quelques rares fils argentés, juste ce qu'il faut de maturité. Des sourcils noirs, bien dessinés, qui accentuent la profondeur de ses yeux. Ses pommettes sont hautes et tranchantes, presque slaves, donnant à son visage une structure géométrique, parfaite. Son nez est droit, aquilin, fin. Sa mâchoire carrée, toujours serrée, comme s'il retenait une rage permanente ou une décision cruciale. Ses lèvres sont bien dessinées, mais toujours pincées en une ligne fine, sans chaleur. Je ne l'ai jamais vu sourire vraiment, pas un sourire qui atteint les yeux. Un rictus parfois, ironique, cruel, satisfait. Jamais de joie.
Mais ce sont ses yeux qui définissent tout. D'un gris ardoise, presque métallique. Sans chaleur, sans fond. On dit que les yeux sont le miroir de l'âme. Les siens sont un mur de glace derrière lequel on devine des abysses. Ils évaluent, percent, jugent en permanence. Quand ils se posent sur vous, c'est physique. On sent littéralement leur poids, leur intensité. Ils vous fouillent, vous disséquent, trouvent vos failles en quelques secondes.
Je les ai sentis sur moi des centaines de fois, ces yeux. Dans les réunions, les couloirs, son bureau. Ils me parcourent, s'attardent, jugent, puis repartent, et je ne sais jamais ce qu'ils ont vu. Est-ce qu'il voit la femme compétente que je m'efforce d'être malgré mes vingt-huit ans ? Ou est-ce qu'il voit à travers, jusqu'à la petite fille qui avait peur de tout, qui cherchait désespérément l'approbation ? Est-ce qu'il voit que, sous le tailleur impeccable, sous le chignon strict, sous le regard stable, je ne suis peut-être qu'une imposture trop jeune qui attend d'être démasquée ?
C'est désarmant. Et terriblement excitant.
Une beauté classique et impitoyable, comme un glaive bien forgé.
Il porte son pouvoir comme il porte ses costumes : avec une évidence qui désarme. Ses costumes sont taillés sur mesure chez un maître artisan londonien, je le sais parce que j'ai vu les factures. Des coupes parfaites qui épousent sa silhouette sans l'emprisonner. Des tissus sobres, gris foncé, bleu nuit, noir, parfois une cravate dans un ton plus soutenu quand il veut impressionner. Des chaussures anglaises cirées à la main, où l'on se verrait. Tout chez lui est luxe, calme et perfection. Rien n'est laissé au hasard. Rien.
Roman KaelJe veux poser ma bouche là.Je veux défaire ce chignon, une par une, libérer cette masse de cheveux, les regarder couler sur mes doigts. Je veux dégrafer ce col, déboutonner cette chemise, écarter ce tailleur, révéler ce qu'elle cache. Je veux voir ses seins nus, pâles, parfaits. Je veux les prendre dans ma bouche, les sentir durcir sous ma langue. Je veux entendre sa voix pas cette voix professionnelle, posée, contrôlée , mais une autre. Une voix brisée, haletante, qui supplierait.Je veux la prendre là, sur ce bureau. Parmi les dossiers et les chiffres. Je veux la soulever, la poser sur le bois froid, écarter ses jambes, arracher ces vêtements trop sages. Je veux entendre ses gémissements, ses cris, ses suppliques. Je veux la remplir, la posséder, la marquer. Je veux qu'elle garde de moi une empreinte indélébile, une douleur délicieuse, un souvenir qui la fera trembler chaque fois qu'elle entrera dans cette pièce.— ...et c'est pourquoi je recommande un recalibrage des pr
Roman KaelL'horloge indique huit heures vingt-neuf.Je suis arrivé à cinq heures, comme toujours. J'aime ce moment où le siège m'appartient entièrement, où les couloirs déserts résonnent sous mes pas, où je peux préparer le terrain avant que la meute ne débarque avec ses sourires faux et ses ambitions transparentes. Cinq heures du matin, c'est l'heure des décisions pures, non polluées par les émotions des autres.À huit heures vingt-neuf, j'ai déjà expédié la correspondance avec l'Asie, revu les derniers chiffres du trimestre, et lu trois fois le rapport qu'elle m'a envoyé hier soir. Pas parce qu'il le méritait il était parfait, comme toujours mais parce que je cherche l'erreur. L'infime faille. La preuve qu'elle est humaine, faillible, accessible.Je ne la trouve jamais.Deux coups secs frappés à ma porte. Pas d'hésitation, pas de tremblement. Deux coups parfaitement espacés, parfaitement dosés. Ça ne peut être qu'elle. Mes collaborateurs frappent toujours trop fort, ou trop douceme
Sofia VanceSon corps, je l'ai deviné sous les costumes. Large, musclé sans excès, entretenu par des séances de sport dont il ne parle jamais mais que son physique trahit. Des mains larges, aux doigts longs, soignés, mais que je devine puissantes. Des mains qui pourraient être tendres ou meurtrières. Je n'ai jamais voulu savoir lesquelles. Mais je rêve de les sentir sur moi, la nuit. Je rêve de choses que je n'avoue à personne, pas même à mon journal intime.Il n'est pas méchant par emportement, il est cruel par calcul. Chaque mot, chaque geste, chaque décision est pesé, mesuré, optimisé. Il ne s'emporte jamais. Jamais un éclat de voix, jamais une marque d'énervement. Juste cette froideur polaire, cette distance infinie, ce regard qui vous jauge et vous juge. Et cette impassibilité totale est ce qui le rend le plus terrifiant. Parce qu'on ne sait jamais ce qu'il pense, ce qu'il prépare, ce qu'il va faire. Il est imprévisible dans son absence totale d'émotion visible.Et moi, je suis c
Sofia VanceLa tenue est choisie la veille, posée sur le fauteuil design près du lit. Tailleur pantalon anthracite, coupe parfaitement ajustée par ma tailleur, qui connaît mes mensurations par cœur. La veste suit l'épaule sans la dépasser, cintrée à la taille juste ce qu'il faut pour suggérer sans offrir. Le pantalon tombe droit, cassant parfaitement sur les escarpins noirs, des Manolo Blahnik, talon de huit centimètres, jamais plus, jamais moins. La chemise en soie ivoire, boutons de nacre, col haut qui enserre ma gorge sans l'étouffer. Les boutons de manchettes, en argent, discrets, héritage de ma grand-mère, seule fantaisie autorisée. Une montre fine, bracelet cuir noir, fonctionnelle, pas de bijoux.Armure de soie, de laine et de cuir.Dans le miroir en pied de la penderie, mon reflet est net, sérieux, contrôlé. Une femme se tient là, vingt-huit ans, le regard stable. Des années de travail pour en arriver là. Des années à se faire respecter dans un monde d'hommes, à apprendre à pa
Sofia VanceLe réveil sonne à six heures. Toujours à la même heure. Pas une seconde d'avance, pas une seconde de retard. C'est un rituel, une religion que je me suis imposée depuis des années. Avant même d'ouvrir les yeux, la journée se déploie mentalement comme un échiquier dont je connais chaque case : les chiffres à vérifier, les rapports en attente, la réunion avec les équipes Asie, l'appel inévitable de son bureau.Je me lève dans le silence de mon appartement. Pas de bruit, pas d'imprévu. C'est ainsi que je fonctionne. La précision est une armure. Une armure que j'ai forgée trait pour trait, année après année, comme on cisèle une sculpture dans un marbre récalcitrant. Je ne suis pas née avec cette froide élégance, je l'ai construite à la force de volonté, de nuits blanches, de sacrifices silencieux. Parce qu'avant, il y avait une autre fille. Une fille qui doutait, qui rougissait, qui baissait les yeux. Je l'ai enfermée quelque part. Elle essaie encore de sortir, parfois. Je la







