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Chapitre 4 : Le goût de la glaçe 1

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-02-28 07:10:27

Roman Kael

L'horloge indique huit heures vingt-neuf.

Je suis arrivé à cinq heures, comme toujours. J'aime ce moment où le siège m'appartient entièrement, où les couloirs déserts résonnent sous mes pas, où je peux préparer le terrain avant que la meute ne débarque avec ses sourires faux et ses ambitions transparentes. Cinq heures du matin, c'est l'heure des décisions pures, non polluées par les émotions des autres.

À huit heures vingt-neuf, j'ai déjà expédié la correspondance avec l'Asie, revu les derniers chiffres du trimestre, et lu trois fois le rapport qu'elle m'a envoyé hier soir. Pas parce qu'il le méritait il était parfait, comme toujours mais parce que je cherche l'erreur. L'infime faille. La preuve qu'elle est humaine, faillible, accessible.

Je ne la trouve jamais.

Deux coups secs frappés à ma porte. Pas d'hésitation, pas de tremblement. Deux coups parfaitement espacés, parfaitement dosés. Ça ne peut être qu'elle. Mes collaborateurs frappent toujours trop fort, ou trop doucement, ou trop vite. Ils se trahissent. Pas Sofia. Sofia frappe comme elle respire : avec un contrôle absolu.

— Entrez.

Ma voix ne tremble pas. Ma voix ne tremble jamais. C'est une question de discipline, d'entraînement, de volonté. Mon père disait que montrer ses émotions, c'est donner des munitions à l'ennemi. Il avait raison. Il avait toujours raison sur ce genre de choses. Sur le reste, moins.

La porte s'ouvre.

Et elle est là.

Merde.

Je la vois tous les jours. Je la vois depuis trois ans, depuis qu'elle est entrée dans ce groupe comme un coup de poignard silencieux, avec ses diplômes et sa jeunesse et ce regard trop stable pour son âge. Je l'ai vue gravir les échelons, éliminer ses concurrents sans jamais lever la voix, sans jamais une once de méchanceté visible. Juste du travail. De la compétence. Une implacable perfection.

Je l'ai vue, oui. Mais chaque fois, c'est comme la première.

À Vingt-huit ans. Le chiffre tourne dans ma tête comme un leitmotiv absurde. Vingt-huit ans. Elle pourrait être ma cadette de dix ans, presque. Elle pourrait être... non. Je coupe net cette pensée. Les pensées sont dangereuses. Les pensées deviennent des obsessions, et les obsessions deviennent des faiblesses.

Mais mes yeux, traîtres, la dévorent déjà.

Le tailleur anthracite. Cette veste qui suit parfaitement ses épaules, qui épouse sa taille sans la toucher, qui suggère tout en dissimulant. Le pantalon qui tombe droit sur ses jambes ces jambes interminables que j'imagine sans le pantalon, enroulées autour de... Non. La chemise en soie ivoire, ce col haut qui entoure son cou fragile, ce cou que j'aimerais... Arrête.

Son chignon. Strict. Impeccable. Pas un cheveu qui dépasse. Je me demande parfois à quoi ressemblent ses cheveux défaits. Si cette masse châtain foncé lui tombe sur les épaules, dans le dos, sur ses seins. Si elle les porte lâchés quand elle est seule, chez elle. Si elle pense à moi, quand elle est seule chez elle.

Son visage. Ces traits nets, sérieux, trop sérieux pour son âge. Cette bouche aux lèvres pleines, toujours pincées, toujours retenues. Est-ce qu'elle sourit, parfois, quand je ne la vois pas ? Est-ce que sa bouche s'entrouvre quand elle... Arrête, Kael.

Ses yeux. Elle les lève vers moi, et c'est toujours le même choc. Ce regard ambré, cette chaleur contenue, ce contrôle absolu. Elle me regarde et je ne sais pas ce qu'elle voit. Je ne sais pas si elle voit le PDG, le prédateur, l'homme qui la déshabille du regard trois fois par jour sans jamais rien laisser paraître.

Je ne laisse rien paraître. C'est ma force. Ma malédiction, peut-être.

— Asseyez-vous, Sofia.

Sa main sur le dossier de la chaise. Ses doigts longs, fins, sans bijoux. Je pense à ses doigts sur ma peau. Je chasse l'image.

Elle s'assoit, croise les jambes. Le mouvement est fluide, contrôlé, mais je le vois , ce petit tremblement imperceptible au niveau du genou. Elle a peur. Pas de moi, non , elle a dépassé ce stade depuis longtemps. Elle a peur de ne pas être à la hauteur. Cette angoisse permanente, ce syndrome de l'imposteur qui ronge même les meilleurs. Je le connais bien. Je le vois chez elle, même si elle croit le cacher.

C'est peut-être ça qui m'attire le plus. Pas sa beauté, pas son intelligence, pas son corps parfait sous ces vêtements trop sages. C'est cette faille. Cette brèche minuscule dans l'armure. Cette preuve qu'elle est humaine, vulnérable, désirable.

Elle ouvre un dossier. Ses mains ne tremblent pas. Sa voix ne tremble pas. Elle commence à parler des prévisions du troisième trimestre, des écarts sur la marge opérationnelle, des ajustements nécessaires sur le budget R&D.

Je l'écoute à peine.

Je regarde sa bouche. Ces lèvres pleines qui prononcent des chiffres, des pourcentages, des termes techniques avec cette voix posée, mélodieuse, professionnelle. Est-ce que ces lèvres pourraient prononcer mon prénom autrement ? Est-ce qu'elles pourraient...

Mes yeux descendent. Le col de la chemise, haut, strict. En dessous, devinée plutôt que vue, la naissance de ses seins. Je les connais par cœur sans les avoir jamais vus. Je les ai imaginés cent fois, mille fois. Fermes, menus, parfaitement proportionnés à son corps longiligne. Je me demande s'ils tiendraient dans ma main. Je me demande quelle est leur texture sous la soie. Je me demande si ses mamelons durcissent quand elle pense à moi si elle pense à moi.

Elle parle toujours. Les chiffres dansent dans l'air, et moi je danse dans mes fantasmes.

Sous la veste anthracite, sous la chemise ivoire, sous ce soutien-gorge qu'elle ne porte peut-être pas , je l'ai remarqué, certains jours, l'absence discrète de coutures, la liberté de ses seins sous le tissu , je sais ce qu'il y a. Une peau pâle, presque laiteuse. Des clavicules saillantes que j'ai vues quand elle porte des chemisiers plus ouverts. La naissance d'un sillon entre ses seins, que j'aperçois parfois quand elle se penche pour ramasser un dossier.

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