LOGINChapitre 2
Ysmera
Le manoir Kaelis est un monstre de pierre perché sur les collines florentines. Derrière ses façades couvertes de lierre et ses fontaines murmurantes, il abrite assez de secrets pour faire tomber un gouvernement. Assez de fantômes pour peupler un cimetière.
Je traverse le hall dans un froissement d'étoffe, mes escarpins claquant sur le marbre veiné de noir. Des lustres en cristal diffusent une lumière dorée sur les murs tendus de soie. Chaque tableau, chaque meuble, chaque objet est un trophée de guerre. Domenico collectionnait la beauté comme d'autres collectionnent les timbres. Moi aussi, il m'a collectionnée.
— Madame.
Cesare, le vieux majordome, s'avance avec un plateau d'argent. Une enveloppe y repose, scellée de cire rouge aux armes de Don Matteo.
— Un message arrivé pendant la cérémonie.
Je prends l'enveloppe sans hâte. Mes doigts caressent le papier luxueux, puis déchirent le sceau. L'écriture est ample, maniérée, pleine de fioritures. Des condoléances onctueuses, des promesses de soutien. Puis la véritable raison, dissimulée au milieu d'un paragraphe anodin.
« Nous devons discuter de l'avenir de l'organisation. Demain matin, dix heures, à ma villa. Votre présence est indispensable. »
Mon sourire s'élargit. Ainsi, il daigne m'inviter. Il pense que j'ignore tout de la réunion secrète qu'il a tenue ce soir. Pauvre Don Matteo. Il a toujours sous-estimé les femmes.
Je monte l'escalier, chaque marche en marbre incrustée de nacre et d'ébène. La première fois que Domenico m'a amenée ici, je m'arrêtais pour admirer chaque détail, émerveillée comme une enfant. Aujourd'hui, je monte sans un regard.
Le bureau de Domenico occupe l'aile est. C'est là qu'il passait ses nuits à tisser sa toile. La porte est entrouverte. Une lumière filtre par l'interstice.
Personne ne devrait être là.
Je pousse le battant sans bruit, et la colère m'envahit.
Quatre hommes sont rassemblés autour du bureau de mon mari. Don Matteo est assis dans le fauteuil de Domenico, son gros corps débordant du cuir havane, un cigare éteint entre ses doigts boudinés. Don Salvatore est affalé dans le canapé, les joues cramoisies. Don Emilio se tient près de la fenêtre, silhouette élancée découpée contre la nuit.
— Je prends les affaires du Nord, dit Don Matteo. Gênes, Milan, Turin.
— Et le Sud ? grogne Don Salvatore. La Sicile est à moi.
— Nous verrons, coupe Don Emilio d'une voix douce. L'important est d'abord de régler le problème principal.
Il se tourne vers la fenêtre, et son reflet me montre son sourire mince, reptilien.
— La veuve. Que fait-on d'elle ?
Je devrais entrer. Mais une curiosité morbide me retient dans l'ombre.
— Rien, répond Don Matteo avec un geste désinvolte. C'est une femme, une enfant. Elle va se recroqueviller et pleurer.
— Domenico l'a épousée pour une raison, objecte Don Emilio. Il l'a formée.
— Formée à quoi ? ricane Don Salvatore. À organiser des dîners ? À choisir des nappes ?
J'enfonce mes ongles dans ma paume. La douleur est un ancrage.
— Nous lui proposons une rente confortable, reprend Don Matteo. Elle quitte le manoir, disparaît du paysage.
— Et si elle refuse ? demande Don Emilio.
Le silence qui suit est une lame de couteau.
Je prends une inspiration et pousse la porte.
— Messieurs.
Ma voix est calme, à peine teintée d'ironie glacée. Quatre visages se tournent vers moi. Don Matteo tente de se lever du fauteuil avec une précipitation maladroite. Ses bajoues s'agitent.
— Madame Kaelis, bredouille-t-il. Nous ne vous attendions pas.
— La cérémonie est terminée. Tout comme votre petite réunion improvisée.
Je m'avance vers le bureau, mes hanches ondulant sous la soie noire. J'ai conscience de l'image que je projette, de mes yeux noisette qui doivent luire dangereusement dans la pénombre.
— Nous discutions simplement... commence Don Salvatore.
— Vous discutiez de mon avenir sans moi, dans le bureau de mon mari, assis dans son fauteuil, en fumant ses cigares.
Don Matteo repose le cigare avec la délicatesse coupable d'un enfant pris en faute.
— Ysmera, intervient Don Emilio de sa voix venimeuse. Vous êtes bouleversée. Laissez-nous nous occuper des affaires pendant que vous vous reposez.
Il s'approche, les mains ouvertes. Son parfum musqué m'agresse. Je le laisse venir, immobile.
— Je connais votre informateur, Don Emilio.
Il s'arrête net. Son sourire se fige.
— Victor Krasnov. Le petit intermédiaire de Saint-Pétersbourg, visage couturé, cicatrice sur la joue gauche. Il travaille pour vous depuis six mois. Vous l'avez rencontré à Genève le mois dernier. Vous lui avez versé deux cent mille euros pour des informations sur les mouvements financiers de mon mari. Et vous projetez de détourner les cargaisons qui arrivent à Naples la semaine prochaine.
Chaque mot est une lame. Don Emilio recule jusqu'à heurter la fenêtre, le visage gris.
— Vous bluffez, crache-t-il.
Je sors une clé USB de ma poche.
— Voici l'enregistrement de votre conversation avec Krasnov. Les relevés bancaires. Les échanges cryptés. Domenico savait tout. Il vous a laissé faire, par amusement. Et maintenant, ces informations m'appartiennent.
— Que voulez-vous ? demande-t-il d'une voix étranglée.
Je contourne le bureau, m'assieds dans le fauteuil. Le cuir est chaud, mais il épouse mon corps comme s'il avait toujours été le mien.
— Je veux que vous quittiez cette pièce. Que demain, vous me témoigniez le même respect qu'à mon mari. Et que vous n'oubliez jamais qui détient le pouvoir.
Je pose mes bras sur les accoudoirs.
— Le Parrain est mort. Vive la Marraine.
Personne ne rit. Les trois hommes échangent des regards où je lis la haine, la peur, le calcul. Don Matteo incline la tête, raide, puis sort. Don Salvatore le suit sans un regard. Don Emilio s'attarde, les yeux fixés sur la clé USB.
— Ce n'est pas fini, murmure-t-il.
— Ce n'est que le commencement.
La porte se referme. Je reste seule dans le bureau, les mains tremblant sur le bois usé. La victoire est amère. Je me lève et vais à la fenêtre.
Quelque chose attire mon regard dans le jardin. Une silhouette près de la fontaine. Un homme, grand, vêtu de noir, le visage levé vers moi. Sa posture a une arrogance féline qui réveille des souvenirs enfouis.
Je recule, le cœur battant. Quand je regarde à nouveau, la silhouette a disparu.
Mon imagination. Le stress. Le manque de sommeil.
Je retourne au bureau, ouvre le tiroir. Mes doigts trouvent l'enveloppe jaunie, la lettre trouvée ce matin. Je la relis, comme si les mots pouvaient avoir changé.
« Il est vivant, et il revient. Prépare-toi. »
Six mots qui réduisent en cendres tout ce que je croyais savoir.
Chapitre 57VaeronLe message arriva en fin d'après-midi, apporté par un coursier que je n'avais jamais vu, un jeune homme au visage fermé qui refusa de me regarder en me tendant l'enveloppe. Je l'ouvris sans méfiance, pensant qu'il s'agissait d'un rapport de mes informateurs, d'une mise à jour sur les mouvements de Don Matteo ou sur les préparatifs de nos ennemis. Mais ce que je lus me glaça le sang.Un seul nom. Écrit à la main, en lettres capitales, comme une signature ou une malédiction.Elena.Je restai immobile, l'enveloppe tremblant entre mes doigts, les yeux fixés sur ces cinq lettres qui venaient de rouvrir des blessures que je croyais cicatrisées, que je croyais mortes, que je croyais enterrées avec tout le reste de ma vie d'avant. Elena. Ce nom seul suffisait à faire ressu
Chapitre 56YsmeraLa maison de campagne était silencieuse. Vaeron était sorti depuis une heure pour retrouver un informateur, et je m'étais retrouvée seule, pour la première fois depuis des jours. J'avais entrepris de ranger les quelques affaires que nous avions emportées dans notre fuite, des vêtements, des dossiers urgents, et un vieux sac de cuir que Cesare avait glissé dans mes mains avant que nous ne quittions la villa en flammes. Je ne l'avais pas ouvert depuis. Je n'en avais pas eu le courage.Ce matin, je l'ouvris. À l'intérieur, des papiers personnels, quelques photographies de Domenico et moi, et un livre relié de cuir noir, un recueil de poésie sicilienne qu'il lisait souvent le soir. Je le feuilletai, et une enveloppe glissa entre les pages. Une enveloppe cachetée de cire rouge, à mon nom, de l'écriture de
Chapitre 55VaeronJe la tenais contre moi, son corps blotti dans le mien, et je sentais encore le goût de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de sa peau à travers le tissu fin de sa robe. La cuisine était silencieuse, seulement troublée par le crépitement des braises dans la cheminée. Elle avait posé sa tête contre ma poitrine, sa main à plat sur mon cœur, et elle respirait lentement, apaisée.Moi, je ne respirais pas. Je ne pouvais pas. Parce que dans le silence, une pensée s'était insinuée, une pensée que je repoussais depuis des semaines, une pensée qui me rongeait de l'intérieur comme un acide. Et cette pensée, c'était la peur. Une peur que je n'avais jamais connue, pas même quand j'étais allongé dans le fossé, le corps en feu, à attendre la mor
Chapitre 54YsmeraAprès l'assemblée, nous étions rentrés à la maison de campagne près de Sienne. La nuit était tombée, enveloppant les collines d'un voile sombre, et je m'étais retirée dans la chambre, prétextant la fatigue. Mais je ne dormais pas. Je fixais le plafond, les mains croisées sur le ventre, et les pensées tournaient en boucle dans ma tête. Salvatore Viscardi s'était incliné. Devant tous. Il avait demandé pardon. Et Vaeron avait menacé l'assemblée entière pour moi. Pour moi. Pas pour son héritage, pas pour son nom, pas pour son pouvoir. Pour moi.Je me levai, incapable de rester en place. Je le trouvai dans la cuisine, assis à table, un verre de whisky à la main, les yeux perdus dans le vide. Il ne m'entendit pas approcher. Je m'arrêtai sur le s
Chapitre 53VaeronYsmera m'avait tout raconté. L'église, les accusations, les mots qui l'avaient lacérée, la lettre de Domenico brûlée par pure rancune. Elle m'avait parlé d'une voix blanche, sans larmes, et c'était pire que si elle s'était effondrée. Je l'avais écoutée sans l'interrompre, les poings serrés, les mâchoires contractées. Quand elle avait terminé, je m'étais levé, j'avais embrassé son front, et je lui avais dit une seule chose.— Attendez-moi ici. Je reviens.Salvatore Viscardi vivait dans une petite maison de pierre à la sortie de Sienne. Je m'y rendis seul, sans arme visible, sans gardes du corps. Je ne voulais pas d'un règlement de comptes. Je voulais une conversation dont tout le monde se souviendrait.J'entrai sa
Chapitre 52YsmeraIl s'appelait Salvatore Viscardi et il était l'un des plus anciens membres du clan, un homme qui avait servi Domenico pendant trente ans, qui avait connu mon mari avant qu'il ne devienne le Parrain, avant qu'il ne construise son empire, avant qu'il ne me rencontre. Il m'attendait devant la petite église de la place principale de Sienne, appuyé contre une colonne de pierre, le visage buriné par les années et les secrets, les yeux durs comme des silex. Je ne l'avais pas convoqué, je ne savais même pas qu'il était en vie, et pourtant il était là, dans son manteau noir, sa canne à la main, me regardant approcher avec une expression qui n'annonçait rien de bon.— Madame Kaelis, dit-il d'une voix rauque en s'inclinant à peine. Je suis venu vous parler. Seule.J'aurais pu refuser. J'aurais pu a







