MasukJe reste figée devant le dossier confidentiel, le cœur battant la chamade. Les pages légèrement entrouvertes me narguent, promettant des réponses à mes questions tourbillonnantes : qui est vraiment Cameron Black ? Quelles ombres se cachent derrière Black Industries ? Une partie de moi, la curieuse, l’instinctive, me pousse à les feuilleter, à glaner ne serait-ce qu’un indice pour comprendre ce piège dans lequel je suis tombée. Mais la raison l’emporte. Trop risqué. Je pourrais me faire prendre à tout moment Cameron pourrait surgir, ou Elena, ou n’importe quel employé zélé. Et alors ? Une punition ? Pire ? Je secoue la tête, reculant d’un pas comme si le dossier était une bombe à retardement. Non, mieux vaut jouer la prudence. Je retourne à ma table, me replongeant dans mes tâches banales : vérifier des tableaux Excel sur les investissements asiatiques, rédiger un mémo sur les tendances du marché immobilier. Des chiffres froids, rassurants dans leur normalité apparente.
Et j’ai bien raison. À peine cinq minutes plus tard, la porte s’ouvre sans un bruit. Elena entre, son tailleur gris impeccable comme toujours, mais son regard est différent cette fois suspicieux, scrutateur, comme si elle avait reçu l’ordre discret de jeter un coup d’œil. Elle me fixe un instant, les yeux plissés, avant de se diriger droit vers le bureau de Cameron. Sans un mot, elle ramasse le dossier qu’elle avait déposé plus tôt, le glissant sous son bras avec une efficacité clinique. Puis, elle se retourne vers moi, un sourcil haussé.
“Un problème ?”
Mon pouls s’accélère, mais je force un sourire neutre, les mains immobiles sur mon clavier. “Non, aucun.”
Elle hoche la tête, mais son regard linger un peu trop longtemps, comme si elle évaluait ma réponse. Puis, elle sort, emportant le dossier avec elle. La porte se referme doucement, et j’expire longuement, les épaules s’affaissant. Ouf. C’était moins une. Si j’avais cédé à la tentation, si j’avais ne serait-ce que tourné une page... qu’est-ce qui aurait pu se passer ? Une confrontation ? Une punition plus sévère que ce “test” d’hier soir ? Ou pire, une disparition discrète, comme ces “accidents” dont j’ai entendu parler par inadvertance ? L’idée me glace le sang. Je me force à me reconcentrer sur mon écran, tapant frénétiquement pour chasser l’angoisse. Les heures passent dans un brouillard de routine : classer des rapports, répondre à des mails anodins, ignorer le vide oppressant du bureau sans Cameron.
La matinée s’étire dans une monotonie oppressante. Je termine mes rapports, réponds à des mails anodins, ignore la faim qui me tenaille. Vers midi, mon téléphone personnel vibre un appel de ma mère. Je jette un regard vers la porte, hésite, puis décroche en baissant la voix.
« Maman ? »
« Amanda, ma chérie ! Ça fait plaisir d’entendre ta voix. » Sa voix est chaleureuse, mais teintée de cette solitude qu’elle essaie toujours de masquer. Je suis fille unique, son seul pilier depuis que mon père a disparu il y a trois ans. Elle s’est retrouvée seule dans cette petite maison du Yorkshire, avec ses souvenirs et son chagrin. Moi, j’ai tout fait pour la soutenir : les appels quotidiens au début, les visites régulières. Mais depuis mon déménagement à Londres il y a un mois pour cette « opportunité incroyable » qui s’est révélée être un piège empoisonné, les distances se creusent.
« Tu me manques, tu sais. La maison est tellement calme… trop calme. » Elle soupire. « Sans toi, et sans ton père… »
La mention de lui me serre le cœur. Mon père : cet homme fort, positif, toujours prêt à m’encourager, à me raconter ses voyages d’affaires avec un sourire. Et puis, du jour au lendemain, plus rien. Un appel paniqué à ma mère, des mots incohérents sur des « dangers », et le silence. J’ai tout tenté : déclarations à la police, détectives privés, nuits blanches à fouiller des forums. Rien. Au fond de moi, je refuse d’y croire. Il n’est pas mort. Il est quelque part, en fuite peut-être. J’espère encore.
« Je sais, maman. Moi aussi, tu me manques. Écoute, ce week-end, je viens te voir. J’irai acheter un chaton avant un petit boule de poils tout doux, comme on en parlait. Pour te tenir compagnie, pour combler un peu le vide. »
Elle rit doucement, émue. « Oh, ma puce… ce serait merveilleux. Merci. »
Nous parlons encore quelques minutes de tout et de rien, pour éviter les sujets douloureux. Quand je raccroche, un vide plus grand m’envahit. Je suis seule ici, vraiment seule, dans cette tour qui semble avaler la lumière.
Vers 12 h 30, alors que je range mes affaires pour aller manger, la porte s’ouvre brusquement. Pas Elena cette fois. Cameron.
Il entre d’un pas décidé, l’air tendu mais maîtrisé. Sa tempe est bandée proprement, ses jointures encore rouges, mais il a changé de tenue : chemise noire impeccable, veste sur l’épaule. Il me fixe immédiatement, traversant la pièce en quelques enjambées. « Prenez vos affaires, Amanda. La journée est finie pour aujourd’hui. »
Je fronce les sourcils, surprise par son ton direct. « Déjà ? Mais… où va-t-on ? »
Il s’approche plus près, trop près, jusqu’à ce que je sente la chaleur de son corps et son parfum familier bois sombre, musc, danger. Ses yeux verts plongent dans les miens, et pour la première fois, il y a quelque chose de nouveau dedans : une inquiétude sincère, presque douce, qui adoucit les traits durs de son visage.
« Suivez-moi. Je dois vous amener quelque part. »
« Pourquoi ? » insisté-je, la voix tremblante malgré moi. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Il pose une main légère sur mon bras un geste ferme mais pas brutal, presque protecteur. Il se penche légèrement, sa voix baissant en un murmure grave, presque tendre. « Fais-moi confiance, Amanda. C’est pour ton bien. Je ne l’aurais pas fait si ce n’était pas pour ton bien. »
Ces mots me figent. Lui, l’homme froid, impitoyable, qui parle de tests et de contrats d’obéissance… inquiet ? Doux ? L’inquiétude dans ses yeux semble réelle, comme s’il cachait une peur qu’il ne montre à personne d’autre. Mon instinct me hurle de poser plus de questions, de résister. Mais quelque chose dans son regard cette vulnérabilité fugace me désarme. Je ne me pose plus de questions. Pas maintenant.
J’attrape mon sac, mon manteau, et le suis sans un mot de plus. Il ouvre la porte, jette un regard circulaire dans le couloir vide, puis me guide vers l’ascenseur privé. La descente se fait en silence, mais sa présence à mes côtés est différente : protectrice, presque rassurante malgré tout.
Où m’emmène-t-il ? Et pourquoi maintenant ?
La voiture s'arrêta brutalement, projetant Amanda contre le siège devant elle. Un choc sourd dans l'épaule, une douleur vive, mais elle n'eut pas le temps de la ressentir. Les portières s'ouvrirent d'un coup sec. L'air froid et humide du soir l'enveloppa, chargé d'une odeur de moisi et de gazole.— Sors, dit l'homme à la cicatrice.Il la tira par le bras, sans ménagement, la forçant à sortir du véhicule. Ses jambes tremblaient. Ses baskets glissaient sur le sol gras d'une ruelle mal éclairée. Des immeubles noirs, des poubelles renversées, une lumière jaune et vacillante au bout de l'allée. Elle n'avait jamais vu cet endroit. Elle ne voulait pas le voir.— Lâchez-moi ! cria-t-elle en se débattant.— Bouge-toi, ordonna l'autre homme, celui qui l'avait menacée avec le flingue. Et ferme-la, sinon je te la ferme moi-même.Elle se démena, donnant des coups de pied dans le vide, tordant ses poignets pour échapper à leurs mains d'acier. Mais ils étaient deux, plus forts, plus lourds. Ils la tr
Le taxi roulait depuis vingt bonnes minutes quand Amanda sentit son corps se détendre, comme un ressort qu'on desserre. La ville défilaient derrière la vitre des immeubles gris qui s'allongeaient à l'infini, des arbres tout nus, des gens qui marchaient vite, le nez planqué dans leur écharpe. Le chauffeur, un type d'une cinquantaine d'années au visage creusé comme une vieille route, avait pas dit grand-chose depuis le départ. Quelques mots sur les bouchons, sur la pluie qui menaçait, sur rien d'important.Amanda répondait par oui ou par non, le regard perdu dans le paysage qui s'éloignait. Elle pensait à sa mère. À la maison. À ce silence doux qu'elle allait retrouver. Son cœur se serrait un peu, mais c'était une bonne douleur. Celle des retrouvailles.— Vous êtes pressée, Mademoiselle ? demanda soudain le chauffeur.— Ouais, un peu. J'ai un train à prendre.— Je vais faire au mieux. Mais avec ces bouchons de merde, on est jamais sûr de rien.Il marqua une pause, jeta un coup d'œil da
La voiture noire était garée en double file, moteur tournant, trois hommes à l'intérieur. Lewis était au volant, les doigts crispés sur le cuir du volant, les yeux rivés sur l'entrée de l'immeuble. La foule continuait de sortir, lente et désorganisée, comme un troupeau qu'on aurait poussé vers la sortie sans lui donner de direction. À côté de lui, Malik, un grand costaud au crâne rasé, tripotait nerveusement son téléphone. À l'arrière, Samir, le plus jeune de l'équipe, regardait par la vitre teintée sans rien dire, les traits tirés par la fatigue et l'inquiétude.— Merde, souffla Lewis. On va la perdre.— On l'a déjà perdue, rectifia Malik. Regarde-moi ce bordel. On ne peut même pas distinguer les visages.L'alarme hurlait toujours. Les pompiers venaient d'arriver, deux gros camions rouges garés en travers de la rue, des hommes en tenue qui couraient vers l'immeuble. Les gens se bousculaient, certains remontaient déjà, d'autres restaient là à filmer avec leur téléphone. C'était la pan
L'appartement était devenu une cage.Amanda le sentait dans ses os, dans sa respiration, dans cette façon qu'elle avait de tourner en rond sans jamais toucher les murs. C'était une lente agonie que cette vie de verre et de béton, ces journées qui se ressemblaient toutes, ces nuits où elle écoutait les bruits de la ville sans jamais y participer. Chaque objet, chaque meuble, chaque rayon de lumière qui filtrait à travers les rideaux lui rappelait qu'elle était surveillée, observée, enfermée.Les hommes de Cameron étaient postés dehors, elle le savait. Peut-être qu'ils avaient renforcé la surveillance après son coup du livreur. Peut-être qu'ils l'attendaient, sachant qu'elle recommencerait. Leurs visages étaient devenus familiers celui qui lisait son téléphone adossé au lampadaire, celui qui restait dans la voiture noire moteur tournant, celui qui faisait les cent pas devant l'entrée de service. Des gardiens. Des geôliers en costard.Elle ne pouvait plus utiliser la même ruse. Trop ris
L'homme sur la chaise leva la tête. Il avait la trentaine, un visage dur, marqué par des années de rue et de mauvais choix. Des cicatrices barraient son arcade sourcilière, et ses jointures étaient couturées de ces callosités que seul un homme qui frappe souvent acquiert. Ses vêtements étaient sales, déchirés à certains endroits, et ses mains étaient liées dans le dos avec des attaches en plastique. Il avait l'air d'un ennemi. Pas le pire que Cameron ait croisé, mais un soldat d'une bande rivale, ceux qui grignotaient du terrain sur les zones d'influence de Black Industries depuis des mois.Cameron s'accroupit devant lui, le regarda dans les yeux.— Tu sais pourquoi t'es là ? demanda-t-il, la voix calme, presque douce.L'homme soutint son regard, un reste d'arrogance dans la mâchoire.— Parce que vous avez peur, Hayes. Parce que ma bande vous grignote du territoire et que vous ne savez plus quoi faire.Cameron hocha lentement la tête, un sourire froid aux lèvres.— Pas mal. Mais non.
Le sous-sol de Black Industries avait une odeur que Cameron connaissait par cœur. Un mélange de béton humide, de métal froid et de désinfectant bon marché cette senteur particulière des endroits où la lumière ne pénètre jamais et où les secrets se payent en silence. Il avait arpenté ces couloirs des centaines de fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, mais ce soir, chaque pas résonnait différemment. Plus lourd. Plus définitif.Il s'installa dans la petite salle de surveillance, celle que personne ne connaissait, pas même ses plus proches lieutenants. Un écran, un clavier, des haut-parleurs. Et sur l'écran, une interface qu'il connaissait trop bien le système de géolocalisation et d'écoute qu'il avait installé sur le téléphone d'Amanda sans jamais le lui dire.Ses doigts hésitèrent au-dessus du clavier. Ce qu'il allait faire était une violation. Il le savait. Mais il avait besoin de savoir. Il avait besoin de comprendre ce qu'elle tramait, ce qu'elle pensait, ce qu'elle ress
Ma voix monte d’un cran sans que je puisse la contrôler. Tout sort en vrac : la peur accumulée, la frustration, l’épuisement. Je me rends compte que je parle trop vite, mais je ne peux plus m’arrêter.Il serre légèrement le volant, les jointures blanchissant une seconde, mais sa voix reste calme, p
— Tu es tout ce qui me reste de lui ! hurla-t-il.Le silence qui suivut fut assourdissant.Cameron se tenait là, les épaules hautes, la poitrine soulevée par sa respiration haletante, les yeux brillants d'une émotion qu'il n'avait pas voulu montrer. Il venait de révéler quelque chose. Quelque chose
Le coup à la porte résonna dans le silence de l'appartement comme un coup de canon.Amanda sursauta sur le canapé, son carnet encore ouvert sur les genoux, les pages couvertes de notes qu'elle avait relues cent fois sans les voir. Elle savait qui c'était. Elle le savait avant même de se lever, avan
J’attrape mon sac et mon manteau sans poser plus de questions. Ce ton dans sa voix cette douceur inattendue, cette inquiétude réelle m’a désarmée plus efficacement que n’importe quelle menace. Je le suis dans le couloir désert du 67e étage, mes talons claquant sur le marbre froid en écho aux siens







