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Chapitre 6

Author: Anatory
last update publish date: 2025-12-31 02:26:17

Je reste figée devant le dossier confidentiel, le cœur battant la chamade. Les pages légèrement entrouvertes me narguent, promettant des réponses à mes questions tourbillonnantes : qui est vraiment Cameron Black ? Quelles ombres se cachent derrière Black Industries ? Une partie de moi, la curieuse, l’instinctive, me pousse à les feuilleter, à glaner ne serait-ce qu’un indice pour comprendre ce piège dans lequel je suis tombée. Mais la raison l’emporte. Trop risqué. Je pourrais me faire prendre à tout moment  Cameron pourrait surgir, ou Elena, ou n’importe quel employé zélé. Et alors ? Une punition ? Pire ? Je secoue la tête, reculant d’un pas comme si le dossier était une bombe à retardement. Non, mieux vaut jouer la prudence. Je retourne à ma table, me replongeant dans mes tâches banales : vérifier des tableaux Excel sur les investissements asiatiques, rédiger un mémo sur les tendances du marché immobilier. Des chiffres froids, rassurants dans leur normalité apparente.

Et j’ai bien raison. À peine cinq minutes plus tard, la porte s’ouvre sans un bruit. Elena entre, son tailleur gris impeccable comme toujours, mais son regard est différent cette fois  suspicieux, scrutateur, comme si elle avait reçu l’ordre discret de jeter un coup d’œil. Elle me fixe un instant, les yeux plissés, avant de se diriger droit vers le bureau de Cameron. Sans un mot, elle ramasse le dossier qu’elle avait déposé plus tôt, le glissant sous son bras avec une efficacité clinique. Puis, elle se retourne vers moi, un sourcil haussé.

“Un problème ?”

Mon pouls s’accélère, mais je force un sourire neutre, les mains immobiles sur mon clavier. “Non, aucun.”

Elle hoche la tête, mais son regard linger un peu trop longtemps, comme si elle évaluait ma réponse. Puis, elle sort, emportant le dossier avec elle. La porte se referme doucement, et j’expire longuement, les épaules s’affaissant. Ouf. C’était moins une. Si j’avais cédé à la tentation, si j’avais ne serait-ce que tourné une page... qu’est-ce qui aurait pu se passer ? Une confrontation ? Une punition plus sévère que ce “test” d’hier soir ? Ou pire, une disparition discrète, comme ces “accidents” dont j’ai entendu parler par inadvertance ? L’idée me glace le sang. Je me force à me reconcentrer sur mon écran, tapant frénétiquement pour chasser l’angoisse. Les heures passent dans un brouillard de routine : classer des rapports, répondre à des mails anodins, ignorer le vide oppressant du bureau sans Cameron.

La matinée s’étire dans une monotonie oppressante. Je termine mes rapports, réponds à des mails anodins, ignore la faim qui me tenaille. Vers midi, mon téléphone personnel vibre  un appel de ma mère. Je jette un regard vers la porte, hésite, puis décroche en baissant la voix.

« Maman ? »

« Amanda, ma chérie ! Ça fait plaisir d’entendre ta voix. » Sa voix est chaleureuse, mais teintée de cette solitude qu’elle essaie toujours de masquer. Je suis fille unique, son seul pilier depuis que mon père a disparu il y a trois ans. Elle s’est retrouvée seule dans cette petite maison du Yorkshire, avec ses souvenirs et son chagrin. Moi, j’ai tout fait pour la soutenir : les appels quotidiens au début, les visites régulières. Mais depuis mon déménagement à Londres il y a un mois pour cette « opportunité incroyable » qui s’est révélée être un piège empoisonné, les distances se creusent.

« Tu me manques, tu sais. La maison est tellement calme… trop calme. » Elle soupire. « Sans toi, et sans ton père… »

La mention de lui me serre le cœur. Mon père : cet homme fort, positif, toujours prêt à m’encourager, à me raconter ses voyages d’affaires avec un sourire. Et puis, du jour au lendemain, plus rien. Un appel paniqué à ma mère, des mots incohérents sur des « dangers », et le silence. J’ai tout tenté : déclarations à la police, détectives privés, nuits blanches à fouiller des forums. Rien. Au fond de moi, je refuse d’y croire. Il n’est pas mort. Il est quelque part, en fuite peut-être. J’espère encore.

« Je sais, maman. Moi aussi, tu me manques. Écoute, ce week-end, je viens te voir. J’irai acheter un chaton avant  un petit boule de poils tout doux, comme on en parlait. Pour te tenir compagnie, pour combler un peu le vide. »

Elle rit doucement, émue. « Oh, ma puce… ce serait merveilleux. Merci. »

Nous parlons encore quelques minutes de tout et de rien, pour éviter les sujets douloureux. Quand je raccroche, un vide plus grand m’envahit. Je suis seule ici, vraiment seule, dans cette tour qui semble avaler la lumière.

Vers 12 h 30, alors que je range mes affaires pour aller manger, la porte s’ouvre brusquement. Pas Elena cette fois. Cameron.

Il entre d’un pas décidé, l’air tendu mais maîtrisé. Sa tempe est bandée proprement, ses jointures encore rouges, mais il a changé de tenue : chemise noire impeccable, veste sur l’épaule. Il me fixe immédiatement, traversant la pièce en quelques enjambées. « Prenez vos affaires, Amanda. La journée est finie pour aujourd’hui. »

Je fronce les sourcils, surprise par son ton direct. « Déjà ? Mais… où va-t-on ? »

Il s’approche plus près, trop près, jusqu’à ce que je sente la chaleur de son corps et son parfum familier  bois sombre, musc, danger. Ses yeux verts plongent dans les miens, et pour la première fois, il y a quelque chose de nouveau dedans : une inquiétude sincère, presque douce, qui adoucit les traits durs de son visage.

« Suivez-moi. Je dois vous amener quelque part. »

« Pourquoi ? » insisté-je, la voix tremblante malgré moi. « Qu’est-ce qui se passe ? »

Il pose une main légère sur mon bras  un geste ferme mais pas brutal, presque protecteur. Il se penche légèrement, sa voix baissant en un murmure grave, presque tendre. « Fais-moi confiance, Amanda. C’est pour ton bien. Je ne l’aurais pas fait si ce n’était pas pour ton bien. »

Ces mots me figent. Lui, l’homme froid, impitoyable, qui parle de tests et de contrats d’obéissance… inquiet ? Doux ? L’inquiétude dans ses yeux semble réelle, comme s’il cachait une peur qu’il ne montre à personne d’autre. Mon instinct me hurle de poser plus de questions, de résister. Mais quelque chose dans son regard cette vulnérabilité fugace  me désarme. Je ne me pose plus de questions. Pas maintenant.

J’attrape mon sac, mon manteau, et le suis sans un mot de plus. Il ouvre la porte, jette un regard circulaire dans le couloir vide, puis me guide vers l’ascenseur privé. La descente se fait en silence, mais sa présence à mes côtés est différente : protectrice, presque rassurante malgré tout.

Où m’emmène-t-il ? Et pourquoi maintenant ?

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