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Chapitre 2

Author: Agathe Thibodeaux
Dans la vie de Samuel, âgé de sept ans, une mère n'avait jamais existé.

Les spéculations allaient bon train à l'extérieur, et nombre de ces rumeurs avaient fini par atteindre les oreilles de l'enfant. Jérémie le savait pertinemment.

L'attente s'est prolongée, sans réponse. Samuel n'a pas insisté, faisant preuve d'une maturité désarmante : « Papa, repose-toi bien. »

Ce n'était qu'en regardant s'éloigner la silhouette du garçon que l'homme a fini par parler : « Cela n'a aucune importance. »

La vérité avait depuis longtemps perdu toute valeur. Charlène le haïssait, et elle haïrait tout autant son fils. Il ne lui donnerait donc aucune occasion de blesser Samuel.

L'enfant s'était arrêté sur place. Il a marqué une pause de quelques secondes, les cils baissés, semblant réfléchir intensément. Au bout d'un long moment, il a murmuré seulement : « Je comprends. »

Le regard de Jérémie, profond comme l'eau stagnante d'un étang, est resté fixe. Il a passé la nuit entière dans la salle de méditation, la grisaille humide de la pluie semblant se lover derrière lui, persistante, tenace.

Le lendemain, Charlène était de consultation externe.

« Tu as enchaîné plusieurs interventions hier, tu ne devrais pas rester un peu plus à la maison pour te reposer ? »

« Impossible. Je ne sais pas rester inactive. »

Venant juste de garer sa voiture, Charlène a haussé les épaules avec un sourire en se dirigeant vers son service aux côtés de sa collègue Noémie.

Elle dégageait une sorte d'aisance naturelle, simple et abordable.

Lorsque la nouvelle de son arrivée à l'hôpital s'était répandue, tout le monde, à l'énoncé de ses titres interminables, s'était imaginé une cheffe adjointe forcément guindée et intimidante.

Personne ne s'attendait à ce qu'elle fasse son entrée ce jour-là… en descendant d'une ambulance aux côtés d'un patient. Elle avait surgi comme une apparition, suivant le brancard à grands pas, énergique et concentrée. Avant même de se présenter, elle avait jeté sa bague et sa montre quelque part, et s'était mise à pratiquer un geste d'hémostasie d'urgence. Ses cheveux mi-attachés tombaient en désordre sur ses épaules, les manches de sa chemise en lin étaient retroussées haut, et elle portait simplement un sac en tricot blanc sans marque.

Elle avait ensuite fait un compte-rendu rapide et précis au médecin qui prenait le relais. Ce n'était qu'une fois le patient conduit au bloc opératoire qu'elle avait sorti de son sac une demi-baguette et s'était remise à la grignoter.

Quand des collègues lui avaient rappelé qu'elle avait oublié sa bague et sa montre, elle avait eu un air complètement perdu, avant de retourner en vitesse les chercher.

Cette entrée en matière pour le moins singulière avait définitivement fait connaître la nouvelle chirurgienne orthopédiste à l'hôpital Saint-Mont.

En passant avec Noémie devant la salle des perfusions, Charlène a perçu nettement un regard posé sur elle.

Elle a tourné la tête et a croisé celui de Samuel.

L'enfant a détourné aussitôt les yeux. Puis, après quelques secondes, il a risqué un nouveau coup d'œil furtif, pour se replier encore plus vite. Le bout de ses oreilles rougissait légèrement.

Intriguée par cette réaction, Charlène, une fois sa blouse enfilée, a commencé sa tournée habituelle. Mais lorsqu'elle est repassée devant la salle des perfusions, son attention était irrésistiblement attirée par le garçon.

Assis calmement, il recevait son traitement, la tête baissée, les paupières closes, son petit sac posé à côté de lui. Autour, d'autres enfants regardaient des dessins animés pour tromper l'ennui, mais le bruit des vidéos ne semblait pas l'atteindre. Il restait immobile, perdu dans ses pensées.

Il était vraiment sage.

Au moment où elle s'apprêtait à détourner le regard, un détail incongru l'a fait tressaillir : le dos de la main droite de Samuel était anormalement gonflé. L'aiguille de la perfusion avait dû se déplacer !

Elle s'est précipitée, a saisi doucement sa main et s'est accroupie pour intervenir. Sa voix était basse, empreinte de sollicitude : « Ça te fait mal ? »

Le corps de Samuel s'est raidi légèrement : « Ça va. »

« Si ça fait mal, pourquoi ne l'as-tu pas dit ? »

Un murmure lui a répondu : « Je pouvais supporter. »

Ces mots ont fait légèrement froncer les sourcils de Charlène : « Ce n'est pas quelque chose qu'on doit supporter. La douleur, ça ne disparaît pas parce qu'on serre les dents. La prochaine fois, préviens tout de suite une infirmière, tu as compris ? »

Sous son regard sérieux, Samuel a hoché lentement la tête.

« L'enflure peut durer quelques jours », a-t-elle expliqué avec patience, appliquant une compresse tiède sur sa main. Elle a adouci ensuite sa voix, « tu as de belles mains, il faut en prendre soin. »

Un enfant seul en perfusion est toujours plus exposé aux incidents. Charlène a pris soin de demander à l'infirmière de garde de veiller sur lui, et n'est partie qu'après s'être assurée que tout était en ordre.

Samuel a regardé s'éloigner sa silhouette, une vague de tristesse l'envahissant. L'air autour de lui gardait encore le léger parfum de ses cheveux.

Tout l'après-midi, Charlène est restée retenue par ses consultations, sans ressortir de son bureau.

Lorsque Jérémie est arrivé, deux médecins sont passés justement à côté de lui, conversant :

« Charlène ne va encore pas manger ? Elle n'a rien pris de la journée, si ? »

« Pour notre chère Charlène, manger, c'est une mission de survie. Ses tiroirs ne contiennent que du pain grillé… et encore du pain grillé. »

La porte de la consultation d'orthopédie était entrouverte. À travers l'interstice, on pouvait voir Charlène, patiente, aider un jeune patient à lever son bras.

Même face aux pleurs et à la résistance de l'enfant, elle conservait une douceur inébranlable, murmurant des paroles apaisantes : « Ça ne fera pas mal, regarde, je n'ai même pas d'aiguille. Je veux juste voir ta main, mon chéri. »

Elle avait beaucoup changé. Elle ne ressemblait plus à la Charlène choyée et capricieuse dont se souvenait Jérémie.

À cette époque, elle était la princesse sur son piédestal, et lui, le garçon pauvre recueilli et soutenu financièrement par sa famille.

Il se souvenait des fois où, sous une table de banquet, elle avait entrelacé ses doigts avec les siens. Des après-midis supposés être consacrés au tutorat, où elle l'avait pressé contre une armoire et l'avait embrassé jusqu'à lui couper le souffle. Des marques qu'elle avait laissées sur sa peau avec ses dents, comme pour affirmer sa propriété.

Elle était la favorite du destin.

Tout le monde l'aimait, mais Jérémie, lui, la détestait. Elle lui inspirait du dégoût.

S'il n'était pas pour ses véritables intentions à l'époque, il ne l'aurait jamais touchée.

À cette période, le seul moyen de la blesser dont disposait Jérémie était dans l'intimité. Sachant que sa peau était fragile comme celle d'une princesse, il usait de la fougue brutale de la jeunesse, l'embrassant ou la saisissant avec une force excessive.

Charlène, elle, lui enlaçait toujours le cou en souriant pour l'embrasser à son tour, murmurant de faire plus doucement la prochaine fois.

Ses yeux étaient alors toujours pleins d'une tendresse intense, mêlée d'amour et d'une fierté possessive. Elle répétait sans cesse qu'il était à elle, pour toute la vie.

Et maintenant ?

Elle venait de l'apercevoir derrière la porte. Son regard était exactement le même que la veille : plus la ferveur des débuts, ni la douleur trahie des derniers jours. Juste une tranquillité apaisée, comme si elle observait un passant quelconque dans la foule.

Il n'y avait plus d'amour. Plus de haine. Même plus la moindre émotion.

Et c'était précisément ce regard qui semblait brûler Jérémie jusqu'à l'os…
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