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Chapitre 6

Author: Agathe Thibodeaux
Homme de pouvoir, Jérémie avait depuis longtemps appris à dissimuler ses émotions. Pourtant, à cet instant, il n'est pas parvenu à réprimer une infime pulsation à sa paupière.

À dire vrai, ces mots étaient particulièrement cinglants.

Charlène savait toujours, éternellement, comment l'exaspérer.

« Tu dois absolument parler ainsi ? »

« Comment veux-tu que je te parle, alors ? »

Ils se faisaient face, les yeux dans les yeux.

Autrefois, l'un était l'orphelin traité de chien errant, l'autre la princesse riche sur son piédestal. Aujourd'hui ? Les rôles s'étaient inversés. Elle était tombée du nuage dans la boue, tandis qu'il trônait désormais au sommet de la pyramide.

Dans le regard que Charlène posait sur lui persistait ce calme familier, teinté uniquement d'une légère ironie.

C'était à ce moment qu'une voiture rose a klaxonné sur la route de gauche. La vitre est descendue, et Léa a agité un dossier : « M. Gaumont, vous avez oublié ceci. »

Charlène a détourné le regard, retrouvant instantanément son attitude détachée, comme si la femme acérée de tout à l'heure n'avait été qu'une illusion.

« Je ne veux pas savoir pourquoi tu me suis en pleine nuit. De toute façon, tout est du passé entre nous. Mais à l'avenir, cesse ce genre de comportement. T'associer à une femme boiteuse, c'est déchoir. Si cela s'ébruite, on ne manquera pas d'en rire. »

« Quoi qu'il en soit, merci pour aujourd'hui. »

Elle lui a offert un sourire neutre, puis a sorti une bouteille de lait de son sac et la lui a tendue : « En guise de remerciement. Au revoir. »

Sur ce, elle a tourné les talons et s'est éloignée sous son parapluie, comme si rien ne s'était passé.

Léa, quant à elle, avait garé sa voiture. Elle a accouru avec le dossier : « Je vous laisse cela et je m'en vais. Il fait froid, prenez garde à ne pas tomber malade. »

Tout en parlant, elle a jeté un coup d'œil au dos de la femme ordinaire qui s'éloignait. Bien qu'elle lui paraisse vaguement familière, elle ne l'a pas reconnue.

L'expression de Jérémie était indéchiffrable, son regard semblant encore suivre la silhouette qui disparaissait au loin…

Le métro était effectivement à l'arrêt. À contrecœur, Charlène n'a eu d'autre choix que de prendre un taxi.

Le chauffeur a engagé la conversation : « Le temps à Yonlais cette année est vraiment bizarre. Il y a quelques jours, on était encore en tee-shirt, et maintenant on croise des gens en grosse doudoune dans les rues. »

Elle a tourné légèrement la tête, observant le paysage qui filait derrière la vitre, et a répondu simplement par un « oui ».

À vrai dire, elle s'était habituée à gérer des scènes comme celle de tout à l'heure.

À ses débuts en Angleterre, lorsqu'elle avait contracté la tuberculose et vivait dans la rue, il lui arrivait souvent d'être suivie par des hommes. Toussant violemment, elle serrait pourtant des éclats de bouteille à la main, forcée de feindre une férocité excessive pour hurler après eux. Boitant, elle reculait, agitant son arme de fortune dans les airs, telle une folle tentant de les repousser.

Ayant traversé de tels moments, plus rien ne l'effrayait désormais.

Les réverbères néon se reflétaient en couleurs brouillées sur la chaussée mouillée, avant d'être déchirés par le passage des roues.

Derrière leur taxi, un véhicule de fonction suivait à distance constante, au point que le chauffeur a fini par s'en inquiéter : « Mais qu'est-ce qu'il fait, celui-là ? Le patron de cette belle voiture n'a rien de mieux à faire que de nous suivre ? »

La voix de Charlène était légère, détachée : « Peut-être qu'il me trouve à son goût et qu'il me suit. »

Ces mots ont alarmé le chauffeur, qui a concentré son attention et a enchaîné trois virages rapides jusqu'à ce que la voiture soit semée, avant de reprendre sa route vers la destination.

Être suivie était effrayant. Être suivie par une voiture de luxe l'était encore plus.

Le taxi s'est arrêté finalement dans le quartier de Merveille. Charlène en est descendue.

De l'autre côté de la rue, au loin, la Lexus LW était réapparue, faisant sursauter le chauffeur de taxi qui s'apprêtait à faire demi-tour. Il a appuyé sur l'accélérateur et s'est éloigné en vitesse.

La voiture de luxe était là, stationnée depuis on ne savait combien de temps.

À l'intérieur, Jérémie, dissimulé dans l'habitacle, fixait la bouteille de lait posée à côté de lui, un détail si peu en accord avec son personnage.

Il a prononcé simplement : « Cet homme… »

Didier a compris aussitôt : « Soyez tranquille. L'affaire sera traitée selon la loi. Il n'échappera pas à la justice. »

Mais Jérémie a levé les yeux vers lui, semblant sous-entendre autre chose.

...

La nuit était maintenant profonde et silencieuse. L'homme avait été forcé à boire jusqu'à en être une loque avinée.

Jérémie s'est avancé d'un pas large jusqu'à lui. Ses chaussures noires de cuir se sont plantées sur le sol, juste sous le regard de l'ivrogne.

Celui-ci a levé la tête avec lenteur. Avant même d'apercevoir le visage de son agresseur, un coup violent lui a fouetté l'abdomen. Le poing s'est enfoncé comme un marteau dans son estomac, une douleur si vive qu'elle lui a fait éclater le crâne. Son hurlement s'est mêlé au vent dispersé et au bruissement des feuilles mortes.

L'ombre de Jérémie, vêtu de son long manteau marron, s'est étirée sous le réverbère. Son visage restait impassible tandis qu'il saisissait de sa main l'épaule défaillante de l'homme.

C'était la première fois, depuis qu'il connaissait Jérémie, que Didier le voyait passer personnellement à l'action. Il en est resté un instant sidéré, oubliant même d'intervenir.

Jérémie a relâché sa prise et a ôté son gant avec calme. L'homme s'est effondré au sol, ses gémissements de douleur évoquant le grincement d'une vieille machine.

...

Un courant d'air froid lui ayant peut-être saisi la tête, Charlène a senti une douleur sourde l'assaillir.

En automne et en hiver, les os sont plus fragiles. Les fractures et traumatismes affluaient, et le service était en ébullition.

Deux autres semaines s'étaient ainsi écoulées à toute allure. Lundi matin, Charlène a fait sa tournée avec plusieurs collègues.

La patiente dans la chambre 432 était une femme enceinte, dont la fracture, proche du bassin, présentait un risque élevé. Récemment, une intervention conjointe des services d'anesthésie, d'orthopédie et d'obstétrique s'était déroulée sans encombre, et le bébé avait été préservé.

Mais à peine étaient-ils entrés dans la chambre qu'ils étaient accueillis par une dispute.

« Mais qu'est-ce qui te prend ? Où étais-tu ces deux dernières semaines ? Téléphone injoignable, personne à l'horizon… Tu reviens enfin, ta femme est sur le point d'accoucher, et tu veux la transférer d'hôpital ? Et ton visage, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Où as-tu pu te cogner comme ça ? » La mère de la patiente déversait sa colère sans retenue.

Malgré les reproches, l'homme ne faisait que serrer les dents, la tête baissée, répétant : « Partons, vite, on change d'hôpital… »

Charlène et les autres médecins se sont avancés et ont constaté les graves ecchymoses sur le visage de l'homme, qui boitait par ailleurs.

En apercevant Charlène, ce dernier s'est mis à trembler et a entrepris de traîner sa femme enceinte hors du lit, ignorant complètement les appareils de monitorage auxquels elle était reliée.

La femme, déjà affaiblie, s'est couverte de sueur froide et a sangloté en refusant de bouger.

« Nous sommes dans un hôpital, que faites-vous ? » s'est interposée Noémie, le visage fermé, « Je vous préviens, nous pouvons appeler la police. »

« La police ?! De quel droit ? Je ne veux plus rester ici, je veux emmener ma femme, c'est tout ! Quel genre d'hôpital véreux êtes-vous donc… ? »

L'accusation a semblé toucher l'homme au vif. Son visage a viré au gris, puis au pâle, et, hors de lui, il a levé la main pour frapper.

Charlène s'est avancée et a placé Noémie derrière elle.

À sa vue, l'homme, pris de culpabilité, a détourné le regard et a baissé de nouveau la tête.

« En cas de violence, nous avons l'obligation légale de faire un signalement. Bien sûr, si vous estimez que nous sommes un établissement véreux, vous pouvez aussi contacter la police. C'est votre droit. »

Charlène l'a fixé et a continué, articulant chaque mot : « L'accouchement est imminent. Un transfert comporte des risques majeurs pour elle. Je vous conseille donc d'y réfléchir à deux fois. En cas de complications, personne ne pourra vous garantir les chances de succès d'une seconde intervention. La convalescence sera longue et coûteuse, vous le savez sans doute mieux que moi. Pensez aussi à l'enfant qu'elle porte… pourra-t-il être sauvé ? »

La mère de la patiente, à bout, a fondu en larmes et s'est précipitée sur lui pour le frapper, l'accusant sans arrêt de folie.

« Vous ne partez pas ? Alors c'est moi qui m'en vais ! Ça vous va ? ! »

Furieux, il a frappé la porte du poing et a quitté la pièce, laissant derrière lui sa femme en pleurs et sa belle-mère désemparée.

L'être humain est une créature étrange. Lui qui avait blessé les autres se comportait à présent avec plus de honte et de colère que quiconque, comme s'il était la véritable victime.

Charlène a suivi son départ des yeux.

Une fois la tournée terminée, dans l'ascenseur, Noémie a commenté : « J'ai entendu dire que cet homme s'était battu avec des amis douteux en état d'ébriété. Il vient de passer deux semaines au poste. Pas étonnant qu'il ait été absent. Franchement, si tu ne m'avais pas retenue, je lui aurais sauté dessus. »

« Ce genre d'homme, ce ne sont que des tyrans domestiques. Toute leur prétendue virilité, ils la dépensent sur leur femme. Quel idiot… Mmph ! »

Elle n'a pas eu le temps de finir sa phrase que Charlène lui a couvert la bouche. Les portes de l'ascenseur venaient de s'ouvrir, révélant un enfant au regard attentif.

Samuel était guéri et n'était plus venu se faire perfuser depuis longtemps. Charlène était donc surprise de le voir : « Il y a longtemps. Tu es seul aujourd'hui pour la consultation ? »

Il a tiré sur la sangle de son cartable et a secoué la tête.

Charlène : « Alors, tu es là pour… ? »

Samuel a levé les yeux vers elle : « Pour vous voir. »

Cette réponse l'a fait marquer une pause.
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