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Chapitre 8 : Repartir

last update publish date: 2026-07-13 21:27:39

POV de Maëlle

J’ai fouillé sa chambre après que Bastien a repris le travail. Il ne restait presque rien. Un élastique noir dans un tiroir. Un ticket de station-service sous le bureau. Une trace plus claire sur le mur où sa veste avait frotté pendant des semaines.

Je me suis assise sur son lit et j’ai attendu une explication qui ne venait pas.

Le soir, Bastien m’a trouvée là.

— Tu fais quoi ?

— Je cherchais un livre.

Il a regardé les étagères vides.

— Dans la chambre de Sacha ?

— Il m’en avait emprunté un.

Mon frère a passé une main sur son visage.

— Il fait ça parfois.

— Quoi ? Disparaître ?

— Pas comme ça.

Il s’est assis à côté de moi.

— Il a eu une vie compliquée avant d’arriver ici. Il ne raconte pas grand-chose. Même à moi.

— Tu crois qu’il va revenir ?

Bastien a regardé la fenêtre.

— Oui.

Il avait répondu trop vite.

J’ai compris qu’il essayait aussi de s’en convaincre.

Juillet a continué sans Sacha.

Puis août.

Chaque fois qu’une moto ralentissait dans notre rue, je me levais. Chaque fois qu’un homme grand entrait dans un café, mon cœur faisait quelque chose de stupide avant que je voie son visage.

Je dormais mal. Quand j’y arrivais, je rêvais qu’il revenait et refusait de m’expliquer où il était allé. Dans certains rêves, il ne me reconnaissait même pas.

Mes parents ont décidé que j’étais anxieuse à cause de l’université.

Je les ai laissés le croire.

Solène, elle, n’a rien cru du tout.

Elle est arrivée un matin avec deux pains au chocolat, un sac de plage et l’énergie d’une personne qu’on avait manifestement chargée de me sauver contre mon gré.

— Lève-toi.

— Non.

— Réponse refusée.

— Je déteste la plage.

— Depuis quand ?

Depuis une cabane dans les pins. Depuis une bouche salée contre la mienne. Depuis que le moindre morceau de côte me rappelait Sacha.

— Depuis aujourd’hui.

Solène a tiré mes rideaux.

— Alors on ne va pas à la plage. On va à Bandol, on mange une glace hors de prix et tu critiques les touristes avec moi.

Je n’ai pas bougé.

Elle s’est assise au bord du lit.

— Il est parti, Maëlle. Toi, tu es encore là.

La colère est montée si vite que je me suis redressée.

— Merci, je n’avais pas remarqué.

— Tu peux m’en vouloir. Mais prends une douche avant.

J’ai fini par sortir avec elle.

Je n’ai pas été heureuse. Pas vraiment. Mais j’ai mangé la moitié de ma glace. J’ai ri une fois lorsqu’un goéland a volé la crêpe d’un homme devant nous.

Solène a fait semblant de ne pas remarquer que je m’étais aussitôt sentie coupable.

Elle a recommencé deux jours plus tard.

Puis encore la semaine suivante.

Cinéma. Marché de nuit. Essayage de vêtements pour Lyon. Une soirée chez elle où nous avons repeint une vieille lampe en jaune et fini avec plus de peinture sur les bras que sur l’abat-jour.

Elle n’essayait pas de me convaincre que Sacha ne comptait pas.

Elle m’empêchait seulement de disparaître avec lui.

À la fin du mois d’août, mes cartons étaient prêts.

Moi, beaucoup moins.

Le trajet jusqu’à Lyon a duré presque quatre heures. Mes parents roulaient devant avec la moitié de mes affaires. Solène et moi étions dans la voiture de Bastien, coincées entre deux sacs et une plante que ma mère jugeait indispensable à ma réussite universitaire.

— Si elle tombe encore sur moi, je la jette par la fenêtre, a annoncé Solène.

— Maman a dit qu’elle purifiait l’air.

— Elle essaie de me tuer.

Bastien a souri dans le rétroviseur.

— Vous allez me manquer cinq minutes.

Il parlait beaucoup pendant le trajet. Plus que d’habitude. Chaque fois qu’un silence s’installait, il lançait un nouveau sujet.

Sacha n’a jamais été l’un d’eux.

À Lyon, la résidence sentait la peinture récente et le produit ménager. Ma chambre était plus petite que sur les photos. Le lit grinçait dès que je m’asseyais. La fenêtre donnait sur un mur couvert de vélos.

J’ai pourtant ressenti quelque chose qui ressemblait presque à du soulagement.

Ici, aucune moto ne devait s’arrêter devant la maison.

Je pouvais peut-être arrêter d’écouter.

Solène avait une chambre deux étages plus bas. Elle a décidé que cette distance constituait une urgence logistique et a établi un programme.

Petit déjeuner ensemble. Visite du campus. Achat des derniers cahiers. Déjeuner avec des étudiants rencontrés dans le couloir. Interdiction de rester seule plus de deux soirées consécutives.

— Tu as inventé cette dernière règle.

— Toutes les règles sont inventées.

Elle m’a traînée à la réunion d’accueil, puis dans une association étudiante qui cherchait des bénévoles pour organiser une exposition. Elle m’a présentée à une fille de Bordeaux, à un garçon qui portait trois bracelets au même poignet et à une étudiante belge dont j’ai oublié le prénom immédiatement.

J’essayais.

Vraiment.

Mais j’étais épuisée en permanence.

Je m’endormais dans l’après-midi. Je montais un étage et mes jambes devenaient lourdes. Certains matins, l’odeur du café me retournait l’estomac alors que j’en buvais depuis des années.

J’ai mis ça sur le compte du voyage, de la chaleur et des nuits trop courtes.

Je n’ai pas pensé à mes règles.

Ou plutôt, j’y ai pensé une fois, puis j’ai décidé que le stress les avait décalées.

C’était une explication pratique.

J’en avais besoin.

Le vendredi de la première semaine, Solène est entrée dans ma chambre avec une robe noire sur un cintre.

— Ce soir, fête d’intégration.

— Non.

— Cette réponse n’a déjà pas fonctionné cet été.

— Je suis fatiguée.

— Tu es toujours fatiguée.

Elle a posé la robe sur mon lit.

— Une heure. Si c’est horrible, on rentre et je te laisse choisir le film pendant un mois.

— Même les vieux films romantiques ?

— Je souffrirai en silence.

J’ai accepté.

La fête avait lieu dans un appartement près des quais. Il y avait trop de monde, trop de musique et pas assez de fenêtres ouvertes. Quelqu’un avait rempli une baignoire de glaçons et de bouteilles. Une guirlande lumineuse clignotait au-dessus de la cuisine.

Solène m’a mis un gobelet de limonade dans la main.

— Pas d’alcool ? ai-je demandé.

— Tu tiens debout comme une retraitée de quatre-vingt-dix ans. On commence doucement.

Pendant vingt minutes, ça s’est presque bien passé. Une fille de mon cours m’a parlé d’un atelier de teinture naturelle. Un garçon a proposé de nous montrer les meilleurs bars du quartier. Solène dansait déjà avec trois inconnues comme si elles se connaissaient depuis l’enfance.

Puis quelqu’un a ouvert une bouteille de rhum juste à côté de moi.

L’odeur m’a frappée.

Mon estomac s’est contracté si fort que j’ai posé mon verre sans regarder où.

— Maëlle ?

J’ai traversé le couloir en poussant deux personnes et atteint les toilettes juste à temps.

Solène a fermé la porte derrière nous pendant que je vomissais.

— Tu n’as même pas bu.

— Merci pour l’information.

Elle m’a retenu les cheveux. Quand j’ai enfin pu me redresser, mon visage était gris dans le miroir.

— Tu as mangé quelque chose de mauvais ?

— Peut-être.

— On a mangé la même chose.

J’ai rincé ma bouche et évité son regard.

Solène s’est tue.

Je connaissais ce silence. C’était celui qu’elle utilisait quand une idée lui déplaisait mais qu’elle n’avait pas encore décidé comment la formuler.

— Quand est-ce que tu as eu tes dernières règles ?

J’ai ouvert le robinet plus fort.

— Je ne sais pas.

— Maëlle.

— Avant de partir.

— De Saint-Cyr ?

— Oui.

Elle m’a observée dans le miroir.

— Avant que Sacha parte ?

Cette fois, je n’ai pas répondu.

Nous avons quitté la fête immédiatement.

La pharmacie de garde se trouvait à quinze minutes à pied. Je suis restée de l’autre côté de la rue pendant que Solène entrait. J’avais les bras croisés sur le ventre alors qu’il faisait encore chaud.

Elle est ressortie avec un petit sac blanc.

— J’en ai pris trois.

— Pourquoi trois ?

— Parce que tu vas dire que le premier est défectueux.

Je n’ai pas eu la force de protester.

Dans ma chambre, le silence était différent. Plus lourd que celui de la maison après le départ de Sacha.

Solène a lu la notice. Moi aussi. Deux fois.

— Je reste dehors, a-t-elle dit.

J’ai fermé la porte de la petite salle de bains.

Mes mains tremblaient tellement que j’ai failli faire tomber le test dans le lavabo. J’ai suivi les instructions, remis le capuchon et posé le bâtonnet sur le bord de la baignoire.

Trois minutes.

J’ai essayé de ne pas regarder.

J’ai tenu quarante secondes.

La première ligne est apparue presque immédiatement.

Puis une deuxième.

Rose. Nette. Impossible à confondre avec autre chose.

Je me suis assise par terre.

De l’autre côté de la porte, Solène a prononcé mon prénom.

Je n’ai pas réussi à répondre.

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