Home / Romance / Le contrat de minuit / Chapitre 1 — L'héritage

Share

Le contrat de minuit
Le contrat de minuit
Author: Lumièrelle

Chapitre 1 — L'héritage

Author: Lumièrelle
last update publish date: 2026-09-28 19:48:17

Ambre

La sonnerie de la porte retentit alors que je viens à peine de verser mon café. Il est huit heures moins dix, un mardi, et personne ne sonne chez moi à huit heures moins dix un mardi. J'habite au troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, dans un quartier où les voisins se contentent d'un hochement de tête dans l'escalier, et où les seules visites imprévues sont celles des livreurs de repas que je n'ai pas commandés. Je pose la cafetière, j'essuie mes mains sur mon jean, et j'ouvre.

Un homme en costume gris se tient sur le palier, une mallette noire serrée contre sa hanche, le visage de quelqu'un qui a passé sa vie à annoncer de mauvaises nouvelles sans jamais s'y habituer. Il a les cheveux gris coupés court, une cravate trop serrée, et des chaussures cirées qui n'ont jamais marché dans une rue mouillée. Derrière lui, l'escalier sent le renfermé et le café froid des autres appartements.

— Madame Ambre Delacroix ?

— Oui, c'est moi.

— Maître Roland Berger, notaire. Je me charge de la succession de votre père, Henri Delacroix. Puis-je entrer ? Quelques minutes suffiront.

Mon père. Rien que ce nom, prononcé par une voix étrangère dans mon couloir, et ma poitrine se serre. Trois mois. Cela fait trois mois que je l'ai enterré sous une pluie froide, trois mois que je survis entre les gardes au restaurant et les nuits blanches auprès de Solène, et je croyais que le pire était derrière moi. J'avais tort. J'aurais dû le savoir, pourtant. Dans ma famille, le pire n'est jamais derrière, il attend son tour. Il attend que vous ayez posé vos valises, que vous ayez repris votre souffle, et il frappe. Toujours.

Je le fais entrer. Il jette un regard circulaire sur l'appartement , le canapé élimé, les factures empilées sur le buffet, la vaisselle de la veille encore dans l'évier et je vois dans ses yeux le calcul professionnel de quelqu'un qui évalue un patrimoine. Il n'y a rien à évaluer ici. Rien que des dettes et des souvenirs. Les murs sont jaunis par le temps, le papier peint se décolle dans le coin de la cuisine, et la fenêtre du salon ferme mal depuis l'hiver dernier. Je n'ai pas les moyens de la faire réparer. Je n'ai pas les moyens de faire réparer grand-chose, ces temps-ci. Je compte chaque euro, chaque centime, chaque ticket de caisse. Je connais le prix du pain, du lait, des médicaments de Solène. Je connais le prix de tout, sauf celui de ma propre vie.

Il s'assoit sur le bord du canapé comme s'il craignait de le salir, ouvre sa mallette, sort un dossier cartonné, et ses lunettes glissent sur son nez. Il les remonte d'un doigt, les remonte encore, et je comprends qu'il cherche ses mots. Les notaires ne cherchent jamais leurs mots. C'est mauvais signe.

— Madame Delacroix, je vais être direct. La succession de votre père comporte un passif considérable.

— Un passif ?

— Des dettes. Votre père avait contracté plusieurs engagements financiers, des emprunts, des cautions, certaines très anciennes, d'autres plus récentes. En tant qu'unique héritière, vous héritez de l'actif, mais aussi du passif.

Le mot flotte entre nous. Dettes. Je pense au restaurant qui peine, aux factures qui s'empilent dans le tiroir de la cuisine, à mon compte en banque qui affiche des chiffres à peine dignes d'un étudiant. Je pense à Solène, à ses médicaments, à la façon dont elle sourit quand elle a mal pour que je ne m'inquiète pas. Je pense à mon père, à ses mains épaisses posées sur le comptoir, à sa façon de dire « ça va s'arranger » chaque fois que quelque chose n'allait pas. Ça ne s'est jamais arrangé. Il disait ça comme on récite une prière, sans y croire, pour conjurer le sort. Et le sort, lui, n'a jamais rien conjuré du tout. Le sort a fait ce qu'il fait toujours : il a attendu.

— Quel genre de dettes ?

Il me tend une feuille. Je lis. Je relis. Les chiffres se brouillent, se remettent en place, et ils ne changent pas.

— Ce n'est pas possible.

— Je suis désolé, madame Delacroix. Le créancier principal a accepté de vous recevoir pour discuter des modalités. Il détient la quasi-totalité de la créance. Un certain Damien Cross.

Le nom ne me dit rien. Il résonne pourtant d'une façon étrange, comme une porte qui se ferme quelque part dans ma mémoire. Je cherche dans mes souvenirs, dans les conversations surprises derrière la porte de la cuisine, dans les papiers que papa rangeait dans le tiroir du bas et que je n'ai jamais osé ouvrir. Rien. Un trou. Un blanc.

— Qui est Damien Cross ?

— Un homme d'affaires. Le créancier principal. Il vous attend jeudi, dix heures, à son bureau. Je vous conseille vivement de ne pas manquer ce rendez-vous. Cet homme n'a pas la réputation d'être patient.

Il referme sa mallette, se lève, me tend sa carte. Je la prends sans la regarder. Il hésite sur le seuil, comme s'il voulait ajouter quelque chose, puis renonce et descend l'escalier. Ses pas résonnent longtemps dans la cage d'escalier. Je reste assise longtemps après son départ, la feuille entre les doigts, mon café froid sur la table, pendant que le soleil de septembre entre dans la pièce comme si de rien n'était. La lumière est douce, dorée, presque insultante. Dehors, les gens vont travailler, achètent leur pain, embrassent leurs enfants. Dehors, la vie continue. Ici, dans cette cuisine, un chiffre vient de s'asseoir à ma table et refuse de partir.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le contrat de minuit    Chapitre 19 — L'avion

    AmbreL'avion est privé. Évidemment qu'il est privé. Un petit jet tout crème et cuir cognac, huit fauteuils, un steward qui s'appelle Philippe et qui connaît les préférences de Damien par cœur, et moi assise face au hublot avec l'impression d'avoir été kidnappée par le luxe.Damien s'installe dans le fauteuil d'en face. Pas à côté. En face. L'allée est si étroite que nos genoux se frôlent quand il croise les jambes, et il les croise, et je recule les miennes, et au décollage l'avion tangue et mes genoux heurtent les siens, et personne ne s'excuse.Il ouvre un dossier. Je sors mon carnet de restaurant. On joue chacun de son côté la comédie de l'occupation, sauf que je vois, par-dessus mon carnet, que sa page ne tourne pas. Depuis vingt minutes. La même page.— Ton dossier est passionnant ?— Pas particulièrement.— Alors tu peux le poser.— Ton carnet non plus n'a pas l'air passionnant. Tu n'as rien écrit depuis le d

  • Le contrat de minuit    Chapitre 18 — L'annonce

    AmbreTrois jours. Trois jours que nous vivons sous le même toit comme deux fantômes qui se croisent sans se voir. Il part avant que je me lève, rentre après que je me couche. Le personnel a des ordres, je parie : la table est mise pour un, puis pour un autre, jamais pour deux. On communique par mots. Littéralement. Des bouts de papier sur le marbre de la cuisine. Réunion tard, ne m'attendez pas. D. Vous. Il est revenu au vous. J'ai failli brûler le premier.Le quatrième soir, il rentre à dix-neuf heures. Je suis dans la cuisine, en train de tester une recette pour le nouveau menu du restaurant, une soupe de potimarron rôti qui embaume tout l'étage, et il paraît dans l'encadrement, sa mallette à la main, et il dit, sans bonjour, sans préambule :— Je pars en voyage d'affaires. Mercredi. Cinq jours. Genève, puis Milan.— Bon voyage, dis-je sans me retourner.— Tu viens avec moi.La cuillère s'arrête dans la casserole.

  • Le contrat de minuit    Chapitre 17 — La question

    AmbreJe l'attends dans le salon, assise dans le fauteuil qui fait face à la porte, comme une prédatrice qui aurait choisi son poste d'affût. Il est vingt heures douze quand la clé tourne dans la serrure. J'entends ses pas dans l'entrée, le bruit sec de sa veste sur le portemanteau, l'armoire en chêne qui s'ouvre, le manteau, et mon cœur tape si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre de l'entrée.Il paraît dans l'encadrement, las, la cravate desserrée, et il s'arrête net en me voyant.— Tu attends quelqu'un ?— Toi.Quelque chose passe dans son regard. Il est trop intelligent pour ne pas sentir l'air de la pièce, la tension, ma façon de tenir mes mains jointes pour qu'elles ne tremblent pas. Il entre, se sert un verre au bar, ne m'en propose pas, il sait que je refuserais.— Je t'écoute, dit-il.— Meridian Participations.Le silence est total. Il ne bouge pas, le verre à mi-chemin des lèvres, et dans cette immobilité il y a toute la réponse que je ne voulais pas avoir : il connaî

  • Le contrat de minuit    Chapitre 16 — Le document

    AmbreC'est à cause d'un parapluie. Tout ça à cause d'un stupide parapluie.Il pleut depuis le matin, une pluie fine et obstinée, et je dois rejoindre maman au restaurant pour parler du nouveau menu. Mon parapluie est resté dans la voiture, la dernière fois. Je sais que Damien en a toute une collection dans le placard de l'entrée, et je sais aussi qu'il est au bureau jusqu'à vingt heures, et la clause 12 ne dit rien sur les parapluies.Le placard de l'entrée est immense, profond, une armoire en chêne qui sent la cire. Les parapluies sont au fond, alignés comme des soldats, une dizaine, tous noirs, évidemment. En tendant le bras, je heurte une boîte posée sur l'étagère du haut, une boîte en carton kraft, banale, sans étiquette, et elle bascule. Le contenu se répand sur le sol du placard : des papiers. Vieux, jaunis, agrafés par paquets.Je m'accroupis pour tout ramasser, et c'est là que je vois le nom.Delacroix.Mon souffle se suspend. La feuille est en haut de la pile, presque comme

  • Le contrat de minuit    Chapitre 15 — L'intrus

    AmbreJe le vois avant qu'il ne me voie, et pendant trois secondes, mon cerveau refuse l'information.Damien Cross est devant le restaurant. Planté sur le trottoir d'en face, en manteau noir, immobile, et il regarde l'enseigne. Pas la vitrine, pas le menu : l'enseigne. Chez Henri. Les lettres rouges. Il la regarde comme on regarde une vieille blessure.Je suis sortie par l'arrière, par la cour, avec un sac de paperasses du bureau que je voulais trier chez moi, et le hasard a fait que je lève les yeux à la seconde exacte. Trois secondes, il ne m'a pas vue. Trois secondes où je peux observer son visage sans qu'il le verrouille, et ce que j'y lis me glace.Ce n'est pas la surprise. Ce n'est pas la curiosité d'un homme qui découvre le commerce de sa fiancée. C'est de la reconnaissance. Il connaît cet endroit. Il connaît ce nom. Et ce qui passe sur son visage, dans cet ordre précis, je le compte comme des coups : quelque chose de dur, de presque féroce, puis quelque chose qui s'effondre, u

  • Le contrat de minuit    Chapitre 14 — Le restaurant

    AmbreLe restaurant sent le renfermé.Je ne l'avais pas remarqué avant, ou plutôt je ne l'avais pas senti comme ça, mais ce matin-là, en poussant la porte avec mon jeu de clés, celui que maman m'a refilé avec un soupir, l'odeur me prend à la gorge : graillon froid, chiffon humide, et en dessous, tenace, l'âme de la maison, le fond de veau, le beurre noisette, vingt-cinq ans de cuisine imprégnés dans les murs. Mon père est dans cette odeur. C'est peut-être pour ça que je viens si tôt, avant le personnel, pour être seule avec lui.La salle est triste en plein jour. Sans les bougies, sans le brouhaha du service, je vois tout : les accrocs du banquette en skaï, les nappes ravaudées, cette tache au plafond qui ressemble à un oiseau et qui grandit chaque année. La terrasse côté rue est fermée depuis le printemps. Le menu à l'ardoise n'a pas changé depuis deux ans, parce que personne n'a le courage de toucher aux recettes de papa, pas même pour les améliorer.Je fais le tour comme on visite

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status